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La vie très courte de Marie Orland

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Gérard Aigle

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«  Elle a pressé le pas parce qu’elle a senti les premières gouttes qui sont venues s’écraser sur le dos de ses mains. Elle se hâte vers le porche du vieil immeuble de la rue Songe où elle habite depuis bientôt dix années. L’escalier qui monte aux appartements est toujours plongé dans la pénombre. Une ampoule de faible puissance pend tragiquement dans le vide au bout d’un fil électrique torsadé. L’air qu’on y respire, tiède, sent la soupe de légumes , avec une dominante choux un peu écœurante. Il s’y mêle une odeur de propreté javellisée qui imprègne de façon symptomatique les appartements des vieilles personnes .
Elle a pris son courrier que le facteur a coincé entre la porte peinte en vert bouteille et le bec de canne métallique, froid. Elle ouvre. Par la fenêtre du couloir, elle voit la pluie dehors, qui maintenant tombe dans la rue, avec force et régularité. Il fera nuit de bonne heure ce soir, mais elle n’allume pas. Elle traverse le couloir, se dirige vers ce qu’on pourrait appeler une pièce à vivre , mi-salon mi-salle à manger. Elle tire le lourd double rideau vert foncé qui fait office de volet. Il fait presque noir désormais.
Elle pose le courrier, sans lui jeter un regard, sur la table. Elle abandonne ses chaussures et sa veste légère, un jersey bleu pâle, à même le parquet du sol.
Elle se laisse tomber sur le canapé de cuir qui fait face à la télé. Non, elle n’allume pas la télé. Elle sent, comme chaque soir, l’énergie vitale , le souffle de sa volonté, peu à peu s’amoindrir dans ses membres.
Vous avez raison, sans doute devrait-elle réagir. Elle le sait. Oui, elle devrait ranger ses affaires et se préparer quelque chose à manger  ; mais ce qui lui manque, c’est...c’est le goût. Le goût de quoi? Ca, elle ne le sait pas très bien . C’est un malaise confus qu’elle ressent depuis plusieurs mois. De la déprime? Non pas vraiment, quoique.... Mais plutôt une sorte d’incapacité à projeter sa vie dans un avenir clair et souriant. Elle se heurte à chaque instant à un mur de doutes - dicitur caeca fuisse...
Il s’écoule peut-être une heure ainsi, une heure d’absence, sans idées, sans couleurs, sans mouvement. Une heure de rien. Mais non pas de néant car elle a parfaitement conscience de son état. Quand elle pense à ces instants vides qui sont devenus quotidiens, l’image qui lui vient à l’esprit, c’est la rafale erratique de l’Harmattan, le vent stérile du désert. Elle n’a pas besoin de fermer les yeux. Il fait complètement noir.
C’est le matin maintenant, il ne pleut plus. La pluie de la nuit a nettoyé le ciel. Le soleil entre généreusement par les hautes fenêtres d’une bibliothèque . La Bibliothèque Municipale de G.. Elle a accroché sa veste légère, le jersey, au porte-manteau et s’est installée derrière son bureau métallique gris administratif. Elle a sorti les fiches de prêt, les rappels aux retardataires et le tampon encreur qui représente une chouette stylisée.

Sur la desserte roulante qui se trouve dans l’allée principale, il y a les livres qui sont rentrés la veille, trop tard pour pouvoir être rangés avant la fermeture. Elle les placera dans la matinée . Elle les examinera rapidement pour voir s’ils ne sont pas détériorés. Cela arrive parfois... S’ils ont besoin d’être réparés, elle les déposera dans une corbeille en osier et les montera à l’étage en fin d’après-midi, dans l’atelier de reliure. Voilà tracé l’horizon de sa journée.
L’atelier de reliure, l’atelier de reliure, il faut vous parler maintenant de l’atelier de reliure...d’ailleurs elle affectionne particulièrement cet endroit. C’est une petite pièce, à l’étage, encombrée par de vieux ouvrages qui attendent, l’âme éraillée, la résurrection. Sur le plan de travail, il y a une machine à écrire électrique IBM ainsi qu’ une boite en plastique transparent où sont rangées les boules de caractères interchangeables, la presse à relier, des rouleaux entamés de cingalette, de grandes feuilles d’un papier qui veut imiter celui que l’on faisait autrefois à la cuve, un gros pot de colle blanche dans lequel trempe un pinceau. L’air est saturé par une odeur rassurante de parquet lessivé, de cuir , de papier moisi et de colle fraîche.
Par la fenêtre, elle voit la ville qu’elle domine. Un enchevêtrement de toits d’ardoises luisantes.

La porte de la salle de lecture grince et s’ouvre doucement. C’est marqué dessus  : il faut être discret, de façon à ne pas gêner les lecteurs. Mais la porte grince malgré elle . j’ai vérifié ce détail qui pourra peut-être, avec le recul, paraître sans importance. Mais il est dans ma nature d’être précis et je ne supporterais pas qu’on me fasse le reproche d’avoir négligé tel ou tel fait qui pourrait être le point de départ d’une hypothèse. Simple déformation professionnelle...
Il s’agit donc d’ un petit garçon blond. Son regard est clair et il a l’air très sage. Il est le premier ce matin. C’est mercredi, il y en aura beaucoup d’autres. Blonds ou bruns, garçons ou filles. Ils sont toujours impressionnés par la hauteur des rayonnages dont certains sont vitrés et réfléchissent la salle de lecture dans sa longueur. Par le visage un peu sévère de la bibliothécaire, par le silence artificiel mais habité qui règne dans la salle de lecture. Par tout ça...cette atmosphère.
- Bonjour ,je rapporte mon livre, Madame.
- Bonjour. Comment t’appelles-tu  ? dit-elle en tournant machinalement vers elle le fichier de prêt.
- Antoine.
- C’est de ton nom de famille dont j’ai besoin.
- Berger.
- B..., B..., B...erger. Voilà. Tu l’as emprunté le 5, c’est bien  ! tu n’es pas en retard.  »
Elle inscrit la date dans la colonne retour et donne un coup de tampon - celui avec une chouette, une chouette stylisée - sur la fiche de l’enfant. Elle relève la tête et demande, par habitude professionnelle en somme  : «  Il t’a plu, ce livre  ?  »
L’enfant hésite et balance sa tête doucement, gêné, avec une sorte de sentiment de culpabilité  :
- Pas beaucoup...euh... c’était trop triste... A la fin surtout... Je le pose sur le chariot  ?
- Non. Donne-le moi plutôt. Je vais le ranger tout de suite.
Elle se lève. Elle le prend, passe sa main sur la couverture  :  »Prince des Lilas «  de Madeleine C. Un livre pour la jeunesse . Comme beaucoup d’autres...et il a raison, cet enfant blond, ce petit Antoine  : ce n’est pas seulement une histoire triste, mais une histoire trop triste...Oui, triste, mais trop surtout...

Une idée alors, une fulgurance plutôt, quelque chose de fou vient lui traverser l’esprit. Le garçonnet lui tourne le dos, occupé à choisir un autre titre dans le meuble du fichier. Elle ne se dirige pas vers les rayonnages où elle devrait pourtant le replacer immédiatement vu qu’il a l’air d’être en bon état.
Logiquement.
Non, elle dépose le livre dans la corbeille en osier des livres malades. Elle regagne sa place, l’air songeur et le visage soudainement éclairé. Une ridule à la commissure de l’œil gauche.


La journée s’est passée dans une fébrilité qu’elle a eu du mal à maîtriser. Elle a attendu avec impatience l’heure de la fermeture au public. L’heure où elle peut enfin se retrouver seule dans l’atelier de reliure. Je vous en ai déjà parlé  ? De cet atelier  ? oui...Elle est vite montée à l’étage, nerveuse, ardente, la corbeille en osier sous le bras. Elle a mis de côté les quelques ouvrages qui nécessiteraient de menues réparations. Ces ouvrages n’ont aucune importance, celui qui en a ce soir, c’est « Prince des Lilas  ». Un livre trop triste, dont elle a décidé de s’occuper .
Elle a tiré le store et plongé la pièce dans l’ombre. Elle a approché sa chaise près de la table de travail et allumé le double projecteur qui l’éclaire sous tous les angles.
Bien calée devant la table, les deux coudes à plat, elle a commencé à relire en diagonale le livre qu’elle connaît déjà. Voici le passage où l’histoire bascule dans le drame, elle s’impose une lecture attentive. Il a raison ce cher petit Antoine Berger, cette histoire, authentique - du moins l’auteur l’affirme-t-elle- est triste et plus on se rapproche de la fin, plus l’œil du lecteur est humide et plus sa gorge se serre.
Elle est revenue quelques dix pages avant la fin, sur un passage qui lui semble propice à son dessein. Un dernier rebondissement romanesque où le jeune héros perd dans le même accident son frère aîné et son meilleur ami. Il doit donc rester seul et affronter une vie de misère. Triste  ! C’est peu dire, il a raison, Antoine , triste comme dans la réalité des vies humaines.

Elle a marqué le livre en appuyant fortement du revers de sa main. Elle a levé les yeux vers le plafond durant quelques instants pour chercher inspiration et courage. Elle a baissé enfin son regard de sacrificateur vers le texte, un endroit précis du texte. Elle a saisi le scalpel et, d’un geste décidé, tranché les dix dernières pages du livre qu’elle a froissées vivement et jetées dans une corbeille où traînent de vieux papiers.
Voilà, c’est fait .
Elle a vérifié que la couverture n’a pas été endommagée par son geste. Mais non , une fois fermé le livre garde l’apparence de l’intégrité. Du travail propre. Du travail de professionnelle.
Avec le même scalpel, modèle réglementaire dans les bibliothèques municipales, elle a bien nettoyé la coupe, nette, franche. En fait, c’est maintenant comme si ces pages n’ont jamais existé, comme si elles n’ont pas encore poussé.
Alors elle s’est tournée vers la machine à écrire, a introduit sur le rouleau une feuille au format du livre, choisi une boule IBM aux caractères correspondants, puis a donné libre cours à son imagination.

Maintenant, elle récrit l’histoire. Celle de cet enfant malheureux  : elle transforme adroitement l’accident en une source de bonheurs possibles . Le frère s’en tire avec quelques contusions et son séjour bref à l’hôpital lui permet de rencontrer une âme sœur avec laquelle il fait des projets. Oui des projets, c’est cela, c’est bien de cela qu’il s’agit. L’ami, plus gravement atteint, a besoin de la présence salutaire du héros et cette expérience les rapproche dans une sorte d’apothéose de l’amitié. L’avenir s’ouvre limpide, idéal, naïf. Irréel.
Le récit lui est venu sans difficulté et, au fur et à mesure qu’elle écrit, elle ressent un sentiment de puissance et de fierté qui la trouble agréablement : elle change le cours d’une histoire, extirpe un personnage de sa destinée malheureuse pour lui offrir une vie facile et pleine de choses fortes à vivre; elle fait œuvre de charité en présentant aux lecteurs une fin qui n’en est plus une puisque tissée d’espoir et de futur.

Un sentiment chaud l’envahit, fait de satisfaction de soi à laquelle se mêle l’émotion d’une transcendance, ainsi qu‘un frisson littéraire.
Quand le texte lui paraît prêt, elle égalise soigneusement les feuilles, les corne et les froisse un peu pour leur donner l’apparence usagée des autres pages du livre, et les encolle afin de les introduire dans la reliure.
Elle place le tout sous la presse, range un peu le plan de travail, éteint . A neuf heures, elle sort, non pas gaie, ni vraiment heureuse, mais changée.
Elle rentre chez elle et mange un peu de poulet froid et de salade verte. Non, elle ne boit pas de vin, plus tard peut-être elle pourrait en boire, mais pas ce soir-là. Elle s’étend sur le canapé en songeant qu’il est, somme toute, assez simple de transformer la réalité , quelques idées, un peu de courage et du savoir faire...Elle trouve facilement le sommeil, sans détour par le désert.
*
Dans les jours qui suivirent, il n’y eut pas d’incident notable. Mais l’envie de s’essayer de nouveau à cet
exercice de sauvetage la pressa de plus en plus fortement. Elle s’y prêta donc une seconde fois et éprouva de nouveau un sentiment délicieux, parce que plus réfléchi cette fois, à tirer d’une fin malheureuse le héros d’un autre livre dont elle connaissait le dénouement particulièrement sombre. Le roman sur lequel elle avait greffé la vie dans le secret de l’atelier de reliure, reprit lui aussi sa place dans les rayonnages. La troisième fois , elle comprit qu’il lui serait difficile désormais de résister à cet appel profond qui lui venait de tous les héros disparus tragiquement dans les cimetières de la littérature.
Elle avait de quoi occuper de nombreuses soirées, dans le secret de l’atelier de reliure...
Cette perspective lui servit de projet d’avenir , la jouissance qu’elle tirait de ses actes déchira le claustra qui lui masquait le futur. Là-haut, dans ce réduit, elle caressait la pierre philosophale  : les morts recouvraient la vie et les moribonds la santé, la lumière son éclat. En trois mois, elle rectifia ainsi une quinzaine d’ouvrages plus où moins connus.

«  Un mercredi matin, comme à son habitude, le petit Antoine, l’enfant blond, au regard sage, celui par qui tout était arrivé, entra dans la bibliothèque. La porte grinça, vous connaissez déjà ce détail, l’auteur vous l’a rapporté. Il s’avança vers le bureau:
- Bonjour, je ramène mon livre, Madame. Je le pose sur le chariot?
- Oui, si tu veux, je le placerai dans la matinée.
Elle ajouta , l’œil un peu malicieux et inquiet cependant car elle avait reconnu la couverture d’un de ses patients:
- Alors, il t’a plu?
L’enfant sans hésiter dit:
- Oui , Madame. Beaucoup. J’adore les histoires qui se terminent bien. Je lis le soir dans mon lit, après je dors en rêvant aux personnages. C’est super  ! je voudrais vivre dans des histoires comme celles-là...  »
Elle sourit. Son visage rayonna de lumière diffuse et elle s’apprêtait à mettre le tampon - celui avec la chouette - sur la fiche de prêt .
- Ma maman dit que c’est drôle, Madame. Quand elle était jeune, je veux dire quand elle avait mon âge, elle a lu ce livre et elle dit qu’elle ne se souvenait pas que ça se terminait comme ça ...  »
Elle ne répondit pas mais sentit soudain une onde de chaleur envahir son visage, ses joues d’abord, puis la pointe de ses oreilles.
Il avait déjà tourné les talons et cherchait dans les rayonnages, des ouvrages qui feraient pousser ses rêves.
La deuxième alerte , plus sérieuse eut lieu quelques jours plus tard. Madame Quintard avait exercé les
fonctions de professeur de Lettres au collège de la ville. En retraite désormais, elle consacrait une grande partie de son temps libre à la lecture ou plutôt à la relecture de ses œuvres favorites, à la recherche, à défaut du temps passé, des émotions littéraires qu’elle avait connues autrefois.
Elle entra en poussant sans précautions la porte qui grince, se dirigea droit vers le bureau  :
- Bonjour Mademoiselle. Dit-elle d’un ton pincé. Je vous rapporte les livres que j’ai empruntés la semaine dernière, enfin si on peut appeler cela des livres  !
Elle en tira un du lot qu’elle avait posé sur le bureau et pointa sur la couverture un doigt accusateur.
- Mademoiselle, c’est un véritable scandale  ! Ce livre que voici a été trafiqué, dénaturé par je ne sais qui  ! La fin en a été changée, on a bafoué l’auteur, la littérature française, l’art, Mademoiselle, l’art  ! Je suis scandalisée...Je ne sais pas ce qui se passe dans cette bibliothèque, mais je vais faire savoir comment on a traité cette œuvre, comptez sur moi.
- Je ne comprends pas Madame Quintard  ! bredouilla -t- elle. Elle prit le livre , passa rapidement sa main sur la couverture qu’elle avait reconnue . Je vais me renseigner pour savoir d’où vient cet ouvrage . Mais jamais personne ne s’est plaint...je vais le mettre de côté .
Elle tenta d’apaiser l’indignation de Madame Quintard par quelques autres paroles rassurantes.
La foudre venait de frapper près d’elle. On ne peut s’attaquer en toute quiétude à des destins irrémédiables. Le héros malheureux d’un grand auteur est doublement malheureux car trop connu il ne peut échapper à la cruauté de son destin  : c’est écrit, inexorable.
Elle s’empressa de faire disparaître le livre et médita sur l’incident..

La situation lui apparut dans toute sa simplicité. Elle avait poussé tellement loin sa mission de sauvetage des sorts cruels que désormais elle risquait d’être découverte  : il devait y avoir, d’après ce que l’on sait aujourd’hui, au bas mot, une cinquantaine de romans et de biographies qui avaient reçu ses soins réparateurs. Sa position deviendrait vite intenable car elle avait rejeté dans le néant quelques pages célèbres de Zola, de Flaubert , de Maupassant.... Toutes ces opérations lui avaient pourtant paru faciles à exécuter, salutaires et pour elle et pour nombre de lecteurs sans doute.
C’est alors qu’ elle se trouva entraînée dans la spirale fatidique de son raisonnement. S’il avait été simple de changer le destin d’un bon nombre de héros fictifs, il lui apparaissait maintenant que, devant l’urgence de sa situation, la solution la plus aisée était de transformer, à son tour, son propre destin qui risquait bien de s’assombrir.
Avec la même rapidité sans scrupule, qui l’avait conduite dans sa première opération littéraire, elle décida de modifier sa destinée, de changer le cours de sa vie en la choisissant elle-même. Elle n’éprouva aucune angoisse, aucun vertige devant de cette idée, pourtant terrible. Le futur était ouvert, béant et le souffle fécondateur du possible lui fouetta les sens . C’était un samedi soir, elle rentra chez elle et ses pas étaient d’une légèreté inaccoutumée. Elle dressa son couvert avec soin , prépara un solide repas. Elle but une demi bouteille de vin vieux de Bordeaux, qui mit une dernière touche à son bien-être. Elle s’endormit sur le canapé  : demain, dans quelques heures au plus, elle serait une autre.

*
«  Tôt dans la matinée, elle se rend à la bibliothèque, traverse d’un pas assuré la salle de lecture et monte en courant, avec légèreté, jusqu’à l’atelier de reliure. Elle
sort de son sac à main ses papiers d’identité et les étale bien en vue sur le bureau. Elle rassemble tout le matériel de faussaire  : encrier, plumes, grattoir, gouge et caoutchouc à faire les timbres.
La tâche lui semble simple et son dessein est limpide; en moins d’une heure elle s’est glissée dans le destin de Marie Orland, née à Nantes, préfecture de la Loire-Atlantique tandis que Marie Uriaud , née à Limoges , préfecture de la Haute Vienne, s’est évanouie sous la lame du grattoir et l’encre d’une correction adroite  : fermeture du u majuscule, allongement du i, seule la transformation du u en n lui a posé quelques problèmes.
Elle prononce son nouveau patronyme, plusieurs fois de suite, pour former sa bouche et son oreille à cette nouvelle sonorité.
Tout est clair  : désormais son avenir est celui d’une autre femme . Elle se dit qu’elle va quitter ce quartier et s’installer dans une autre ville qu’elle ne connaît pas et qui ne la connaît pas. Elle résoudra les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présenteront, sous la conduite de son nouveau destin . Inutile de précipiter les choses , elle a une vie, une nouvelle vie devant elle et ce sentiment la remplit d’aise et de confiance. Elle va rentrer chez elle maintenant, préparer un bagage, le plus réduit possible  : lorsqu’on vient au monde ne sommes-nous pas nus  ?.
Elle traverse en marchant vite, presque en courant, la place du Marché où il y a peu d’animation encore. De temps en temps un bus s’arrête et quelques paysannes endimanchées de noir en descendent. Elle n’a pas vu celui qui arrive par sa droite  : il est parti ce matin de Grandville, s’est tortillé de place de village en carrefours forestiers et le voici qui dévale la Grand’rue et pénètre sur la place . Peut-être un peu plus vite qu’il n’aurait dû, mais cela personne ne pourra l’affirmer.
Heureusement elle a entendu le grondement du moteur diesel, quand le chauffeur a rétrogradé pour s’engager dans le couloir de stationnement des bus . Elle s’est jetée en arrière sur le terre-plein central et le véhicule est passé en la frôlant de son haleine chaude et polluée.
Dans ce mouvement quasi instinctif , elle a cependant perdu l’équilibre sur l’étroit trottoir de granit glissant et s’est retrouvée chancelante de l’autre côté sur la voie de trafic normal. La voiture bleue qui est là, sur la photo, n’a pas pu l’éviter . Elle a senti le froid du métal chromé à hauteur de ses cuisses, le choc est remonté, dans une courte vibration, tout le long de son corps . Avant la douleur-même, elle a senti sa tête, comme désarticulée, projetée sans contrôle. Quand elle a touché le sol , elle a su dans l’instant, avec une sorte de conscience surnaturelle, que sa vie finissait ici . Elle a juste eu le temps de penser, en un éclair d’ironie amère, que le livre qu’elle venait de modifier était celui de sa vie  : «  la vie de Marie Orland  » serait un livre très court, plus court que la plus courte de nouvelles.
*****
«  Quand je suis arrivé pour faire le constat - j’étais de garde ce dimanche là - il m’a bien semblé reconnaître Melle Uriaud , la bibliothécaire, que je connaissais de vue. J’ai fait faire le relevé du corps sur la chaussée. Prendre les photos de l’accident et conduire le corps à l’hôpital. En fait, je savais déjà qu’elle était morte.
J’ai demandé au conducteur de la voiture bleue de me suivre jusqu’au commissariat qui est tout prêt  : il était bouleversé et n’était pas en état de reprendre le volant. Quelqu’un de sa famille est venu le chercher . Je lui ai dit de prendre un tranquillisant et de revenir lundi, dans la matinée, pour qu’on prenne sa déposition.
Comme je devais aller manger chez ma mère, j’ai quitté le bureau en fin de matinée. Je suis passé devant l’hôpital. Je me suis arrêté, par conscience professionnelle , pour demander des nouvelles de la jeune femme. Une infirmière m’a confirmé qu’elle était morte, sur le coup, et le médecin de garde m’a remis son sac à main et les objets qui avaient été ramassés sur la chaussée. Il m’a demandé si je lui connaissais des parents, des personnes à prévenir. J’ai dit que non. J’ai pensé que les formalités pouvaient attendre le lendemain. J’ai passé le dimanche après midi avec ma mère. Je crois me souvenir qu’il a plu et que je n’ai pas pu la conduire au parc.  »

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Claude Moorea · il y a
J'ai aimé cette histoire de bibliothécaire qui devient faussaire pour donner de l'espoir. Elle "trafique" d'abord les livres puis son identité, paradoxalement pour la retrouver et la perdre. Un très bon texte.
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Cajocle · il y a
Vous m'expliquez l’Harmattan, le vent stérile du désert ?
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