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La vie est une garce

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Filipa Daniela

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Mathieu relit l'inscription une énième fois. Celle inscrite sur le mur du fleuriste, juste à la sortie de la bouche de métro. Alors qu'il rentrait chez lui après une soirée bien arrosée, l'esprit embrumé et la voix de Michael Young hurlant à plein poumons dans son casque, il l'avait aperçu et s'était arrêté en plein milieu du trottoir, comme frappé par la foudre. Les effets de sa gueule de bois en étaient probablement responsables, mais cette phrase l'avait hypnotisée. Elle ne pouvait pas être plus correcte. Elle lui convenait parfaitement.

Il y pensait encore lorsqu'il traversa les deux pâtés de maison et gravit les escaliers jusqu'à son appartement, un misérable 12m2 sous les toits du 8ème arrondissement de Lyon. Son studio lui était loué par un particulier acariâtre, un homme d'une cinquantaine d'année qui semblait mépriser les jeunes et offrait pourtant des logements étudiants. Même si Mathieu n'était plus étudiant, ce qu'il s'était gardé de préciser. Néanmoins, tant qu'il payait son loyer, grâce à la modique somme que ses parents lui envoyaient jointe aux allocations, ce dernier ne posait pas de questions.

Il vivait au-dessus de l'appartement d'une retraitée. Il l'entendait parler à son chien et arroser ses plantes lorsqu'il ouvrait ses fenêtres pour laisser s'échapper la fumée de ses cigarettes. Il n'adressait la parole à personne ici, et personne ne lui adressait la parole non plus. Quand il croisait des voisins, ces derniers ne voyaient de lui qu'un sweat dont la capuche cachait résolument le visage, et parfois une mèche de cheveux bruns qui en dépassait.

Dans son studio, il jetait son sac à moitié vide près de la porte et s'enfermait dans la salle de bains pour se rafraîchir le visage. En se relevant, il croisa un regard terne, éteint. Des yeux rouges, des cernes, des traits creusés. Il se dit qu'il ferait mieux d'arrêter les soirées. Ses cheveux devenaient trop longs. Il allait falloir redemander de l'argent à ses parents pour aller chez le coiffeur. Il passa dans la cuisine et ouvrit ses placards. Il ne lui restait plus qu'un demi paquet de pâtes et quelques steaks. Il allait devoir faire les courses.

Il se résolut à ne pas manger, le ventre noué, et se posa sur le canapé-lit qui occupait un coin de la pièce, une bouteille d'eau à la main pour décuver. Il rejeta la tête en arrière. Son plafond n'avait rien d'intéressant, mais c'était de loin la position la plus confortable qu'il puisse trouver. Sa jambe gauche ne tarda pas à tressauter au rythme de la musique qui continuait de se déverser dans ses oreilles. Il ferma les yeux, regrettant amèrement le verre de trop de la veille.

Mais c'était aussi le verre qui lui avait permis de se rapprocher de la fille qu'il observait depuis le début de la soirée. Marion. Elle lui avait sourit. Elle avait dansé avec lui. Ensuite, elle était partie avec un autres gars, il ne l'avait plus revu, et il l'avait oublié. Il avait même oublié tout ce qui s'était passé ensuite. Il s'était réveillé avec une affreuse crampe au ventre, qu'il avait laissé s'échapper dans les toilettes bouchées de l'appartement de Julian. Il avait aidé à ranger et nettoyer l'appartement avant de rentrer, et comptait bien passer le reste de son samedi à végéter sur son lit pour récupérer. Quant à ses amis, ils étaient probablement dans le même état.

Il commençait à s'assoupir, la tête lourde, lorsque l'arrêt brutal de la musique le réveilla. Il jura, et mit quelques secondes à se décider avant de bouger pour le brancher. Il hésita à aller chercher ses écouteurs. La paresse eut raison de lui, et il se laissa aller à nouveau. Dans la nouvelle position qu'il avait trouvé, en revanche, son regard ne pouvait ignorer les cadres qui s'entassaient en désordre sur le côté opposé de sa chambre, au pied d'un chevalet vide.

Mathieu aimait peindre. Plus que ça, il aimait à croire qu'il était un artiste, et qu'un jour ses toiles se vendraient à plusieurs milliers d'euros. Cela ne lui déplairait pas. Mais ces derniers temps, il avait à peine touché à ses pinceaux. Il ne savait pas vraiment pourquoi, mais il n'en sentait pas le courage. Il passait la plupart de ses journées à les toiser, avec un certain ressentiment. Les choses ne se passaient pas réellement comme il avait espéré.

Sans rien dire à personne, il avait arrêté les études, depuis plusieurs mois maintenant. La filière qu'il avait choisi après son bac ne lui convenait pas. À tort, il avait cru pouvoir prendre une année de césure et trouver un travail pour se faire un peu d'argent, en attendant de savoir ce qu'il voulait vraiment faire. Mais il n'avait pas trouvé de travail. Partout où il avait postulé, on ne l'avait jamais rappelé. Il avait gardé espoir les premiers temps, comme on lui disait que trouver du travail était de moins en moins évident. Mais il ne s'était pas attendu à ce que ça ne soit pas évident du tout.

Il avait bien fait une période d'essai au supermarché, comme tout le monde. Puis il s'était blessé entre une rangée de boites de converse et une échelle, se cassant le nez au passage. Le patron ne l'avait pas gardé, et Mathieu évitait à présent tous les métiers où l'on se servait d'une échelle. Et tous les métiers où il ne fallait rien faire tomber, ce qui réduisait drastiquement le champ des possibles. Plus jeune, il n'avait jamais pensé à quel point sa maladresse lui causerait du tort.

Quelque chose se mit à sonner et lui provoqua un violent mal de tête. Il attrapa son téléphone à tâtons, s'y reprit plusieurs fois pour décrocher, et éloigna l'appareil de son oreille lorsque le voix de sa mère cria joyeusement dans le combiné.

– M'man ? Qu'est-ce qui se passe ?

– Quoi, tu ne t'es toujours pas réveillé ? Il est dix heures Mathieu ! Tu as une drôle de voix, tu as encore fait la fête ?

Mathieu grimaça, se retenant de lui dire que, fête ou pas, les gens de son âge se réveillaient rarement avant dix heures le week-end.

– Il faudra que tu rentres demain pour le déjeuner. On compte sur toi, ta sœur a enfin un week-end pour descendre de Paris et on veut voir toute la famille réunie. Ne sois pas en retard !

– Je serais pas en retard...

– Tu dis toujours ça et tu l'es toujours, l'interrompit-elle, une note de sarcasme dans la voix.

– Il y a des grèves de train, tu sais...

– Peu importe. Je dois y aller. Tu as tout ce qu'il te faut chez toi ? Tout se passe bien ?

– J'aurais besoin de retourner faire les courses. Oui tout va bien.

– Très bien, nous t'enverrons l'argent pour ce mois-ci. Repose-toi bien, et doucement avec les fêtes !

Sa mère ajouta qu'elle l'embrassait avant de raccrocher, et il retrouva le silence. Du moins, presque : la brume matinale s'était transformée en une pluie battante sur les carreaux de sa fenêtre. Un temps idéal pour rester chez soi, même si l'unique pièce se retrouvait plongée dans une semi-pénombre déprimante. Mais le déluge pouvait bien s'abattre sur sa chambre, si cela pouvait lui éviter un autre insupportable déjeuner en famille. Malheureusement pour lui, il ne pouvait y échapper.

Le lendemain, il se retrouvait à nouveau dans le métro de bon matin. Au lieu d'un sweat, il portait cette fois une chemise noire passée négligemment par-dessus son jean, et il s'était coiffé. Par manque de place, il s'était accroché à la barre, et se retrouvait en face d'une fille plutôt jolie, aux cheveux longs et lisses et aux yeux clairs. Il l'admira un moment. Lorsqu'elle tourna la tête et le vit, il détourna rapidement la sienne, embarrassé. Il s'en voulut de ne pas avoir le courage de s'adresser aux belles inconnues. Presque au même moment, le métro s'arrêta brusquement à la station suivante, et il s'excusa lorsqu'un inconnu lui marcha sur le pied.

À la gare, il prit le premier train pour Vienne, qui annonçait dix minutes de retard. Ses parents vivaient dans les hauteurs de la vieille ville. La maison familiale, au bout d'une allée de pins, n'avait pas changée d'un iota au cours des années, si ce n'est que ses volets verts avaient ternis au soleil, et que la moitié de ses habitants l'avaient quittée. Le jardin venait d'être tondu et l'odeur d'herbe fraiche emplissait les narines dès qu'on s'en approchait.

Sous un soleil impossible pour un mois de mars, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Il put donc rentrer par la cuisine, où il trouva sa mère aux fourneaux, préparant son fameux gratin, son plat préférée. En l'apercevant, un sourire étira ses lèvres jusqu'aux oreilles, et elle vint joyeusement à sa rencontre.

– Comment tu vas mon chéri ?

– Bien, m'man, bien. Où est papa ?

– Dans le salon, avec ta sœur. Va donc les rejoindre, nous n'attendions plus que toi.

Il obtempéra à contrecœur, quittant les odeurs doucereuses de la cuisine pour saluer le reste de sa famille. Il tâcha d'ignorer le fait que son père le détail des pieds à la tête, et écouta la conversation, qui tournait essentiellement autour du travail. On fit l'éloge de sa grande sœur qui avait réussi de brillantes études de vétérinaire et travaillait maintenant dans une grande clinique de Paris. On s'attendait à ce qu'il en fasse de même, même s'il n'avait jamais manifesté le moindre intérêt auparavant pour le droit. Il veilla à garder un silence religieux pendant toute la durée du repas, puis le reste de la journée. De toute manière, personne ne se souciait vraiment de savoir ce qu'il pensait.



Il était tard lorsqu'il fut de nouveau de retour dans son appartement lyonnais. Après une journée animée, le silence de la petite pièce lui pesait comme une chape de plomb. Il se fit un plat de pâtes en parcourant les réseaux sociaux, répondant aux messages stupides de ses amis par d'autres messages tout aussi stupides. Alors qu'il se levait pour faire la vaisselle, son regard fut à nouveau attiré par son chevalet. Il resta un bon moment debout au milieu de son studio à le fixer, puis le ressentiment qui l'habitait se mua en détermination. Il lui semblait encore entendre son père lui dire "Je suis ravi que tu aies abandonné le dessin. ça ne mène nulle part dans la vie, ça ne fait pas vivre. Au moins, maintenant, tu fais des études sérieuses". Il rêvait de lui prouver qu'il avait tort.

Il échangea son assiette pour sa palette, sur laquelle il étala des touches généreuses de couleurs. Se laissant guider par son intuition, sa main passa sur la toile. Elle dansait agilement de l'un à l'autre, chacune des étapes se résolvant par une nouvelle couche de peinture, jusqu'à ce que le blanc de la toile en fusse recouvert. De grands coups de pinceaux, il passa aux détails à mesure que le soleil disparaissait au-dehors et que la lumière baissait. Son esprit, alors, lui semblait tout entier absorbé par son art, oubliant tout de l'extérieur. Il n'entendit pas son téléphone sonner, ou s'il l'entendit, il l'ignora. Il ne vit pas la voisine d'en face se déshabiller pour entrer sous la douche. Il ne pensa à rien d'autre, vif et concentré, jusqu'à ce qu'il s'estime satisfait. Alors il s'arrêta et admira son œuvre.

De prime abord, il estima ses détails très bien réussis. On distinguait avec netteté les contours de chaque objet. Les couleurs qu'il avait choisi, sur des tons sombre contrastants, s'accordaient à la perfection. Des touches plus claires mettaient en lumière les visages souriants, entourés d'une myriade de nuances dans les tons rouges et or, tandis que tout un pan de la toile s'effondrait dans la noirceur, emportant une silhouette indistincte dans son sillage. L'un et l'autre à quelques centimètres, et pourtant séparés par une barrière de couleurs qui, comme une vitre teintée, masquait aux uns ce qu'ils ne souhaitaient pas voir. Son regard sur le monde, l'insouciance des uns, la détresse des autres.

En y réfléchissant, il trouva que la séparation avait été trop vive, trop marquée. Il reprit son pinceau et retoucha sa toile. Il pensa améliorer ce détail-ci, puis un autre. Il en fit trop. Il n'aimait plus l'aspect dévasté de son œuvre. Il tenta de relativiser. Il recula. Décidément, c'était mieux avant. Qu'avait-il changé, de fait ? Son esprit s'embrouillait et le laissait de plus en plus perplexe. Il décida de s'arrêter là.

Pendant que la toile séchait, il fit la vaisselle, passant sa palette sous l'eau avec ses couverts. Il s'en rendit compte, jura, et se mit à frotter son verre pour en retirer les tâches de peinture. Il fit de son mieux, même s'il en restait encore quand il eut terminé. Il soupira, s'épongeant le front du revers de la main. Il avait besoin de sommeil.

Il se coucha face à sa peinture, la fixant un moment avant de tomber dans les bras de Morphée. Il n'était plus aussi satisfait, trouvant qu'elle manquait de profondeur, ou qu'elle en avait trop. Il s'en voulut de n'avoir pas plus de talent. Certains aspects de sa toile laissaient à désirer. Il se retourna dans son lit, et s'endormit les sourcils froncés.

Au milieu de la nuit, il fut réveillé par une envie pressante. Il passa dans la salle de bains, se prit les pieds dans le tapis et se frappa le front contre le lavabo. Il se releva en se tenant la tête, jurant contre lui-même. En se lavant les mains, il se rendit compte qu'il avait égaré l'un de ses pinceaux avec sa brosse à dents. Il l'oublia un instant plus tard en se rendormant, le nez enfoncé dans son coussin.

Il fut surpris d'entendre son réveil sonner. Il chercha à l'éteindre, avant de se rendre compte que c'était un appel de Julian. Il décrocha, l'esprit encore à moitié inconscient.

– Oui ?

– Je te réveille ?

– Oui.

– Ah, et bien je t'apprends qu'il est quatorze heures, se moqua son ami.

– Tu déconnes ?

Il écarta l'appareil de son oreille et vérifia. Il était bien quatorze heures.

– Ok, alors réveille-toi mec, parce qu'on passe te voir dans une heure. Et Marion est avec nous.

Il ne commenta pas l'air goguenard de son ami. De fait, il s'en rendit à peine compte. Il se redressa sur son séant, balayant sa chambre du regard. Les toiles en désordre. La vaisselle entassée sur l'évier. Les traces de peinture partout. Les moutons de poussière. Les mouchoirs éparpillés. La seconde suivante, il raccrochait en jurant et se jetait sur le placard à balais, passant la serpillère et rangeant tout ce qu'il pouvait sur son passage. Il ne lui fallut pas bien longtemps, ce qui lui laissa encore le temps de passer sous la douche avant qu'ils n'arrivent. L'eau chaude avait été coupée et il dut se faire violence pour se laver avec la froide, grognant comme un buffle et tremblant.

Il venait à peine de passer un t-shirt sur son dos lorsqu'on toqua à la porte.

Julian était son meilleur ami. C'était aussi le seul à savoir qu'il avait arrêté les cours, et qu'il logeait insidieusement aux frais de ses parents. Il ne le lui reprochait pas, du moins, et continuait de l'inviter à toutes ses soirées étudiantes, le présentant néanmoins comme un jeune artiste plutôt qu'un futur avocat. Ce jour-là, il était venu accompagné d'Eddie, un de ses camarades de promo, et de Marion, la jolie fille avec qui Mathieu avait dansé lorsqu'il avait plusieurs verres dans le nez. Il les laissa s'installer sur le canapé-lit qu'il avait replié et leur servit à boire, écoutant distraitement leur conversation au sujet d'algorithmes compliqués et de formules mathématiques. Il n'entendait rien aux études d'ingénieur, non plus. Il se fit la réflexion qu'il ne convenait à rien du tout.

– C'est toi qui as fait ça ?

Il dévisagea Marion, surpris qu'elle pointe du doigt les tableaux qui encombraient le coin du studio. C'était la seule partie qu'il n'avait pas pris la peine de ranger, et son œuvre de la veille le narguait toujours sur son chevalet. Les deux autres s'interrompirent et lui jetèrent un coup d'œil, feignant d'y trouver un quelconque intérêt. Julian cachait très mal son sourire.

– Oui, c'est moi.

– C'est très beau.

– Merci.

Il ne savait où regarder, gêné qu'on prête attention à son gribouillis.

– C'est encore qu'un brouillon, j'ai pas fini...

– Mais c'est quand même très bien fait.

Ils se fixèrent, silencieux. Elle avait de beaux yeux verts. Il se détourna le premier, embarrassé, rejoignant la discussion que les deux autres avaient repris au sujet d'un scientifique célèbre qu'il ne connaissait pas.

Quelques heures plus tard, la musique couvrait presque leurs voix, mais ne les empêchait nullement de parler. Marion s'était rapprochée et le couvait littéralement des yeux. Il tentait de ne pas se laisser intimider, se sentant de plus en plus à l'aise au fur et à mesure de la conversation. Il finit même par la faire rire, ce qui acheva de le charmer complètement.

– Tu sais, commença-t-elle, regardant distraitement la petite pièce. Je trouve vraiment que ton tableau est très beau. Est-ce que tu as déjà essayé de le vendre ?

Mathieu failli recracher le contenu de son verre. Non qu'il n'y ait jamais songé, quelques fois du moins, mais il n'avait jamais pensé que ses œuvres avaient le niveau requis pour intéresser qui que ce soit.

– J'ai un oncle qui s'y connaît très bien en art, expliqua-t-elle. Si tu veux, je t'indique son numéro, et tu pourrais voir ça avec lui. Je suis sûre que ça l'intéresserait.

Il sembla réfléchir sérieusement à sa proposition, et accepta de noter le numéro de son oncle. Au fond de lui, il doutait de jamais l'appeler un jour, mais n'en montra rien. Il passa le reste de la journée à discuter de tout et de rien avec ses amis, tentant d'oublier le sujet.

Mais lorsque ses amis furent partis, et qu'il se retrouva de nouveau seul, il se posa devant sa toile, l'observant attentivement. La proposition de Marion avait fait germer une graine dans son esprit, comme une indicible tentation. Une part de lui se sentait fier de son travail. Il estimait avoir du talent. Et on le lui avait déjà dit. Il s'était toujours imaginé vendre son art plus tard, alors, pourquoi ne pas commencer maintenant ?

Du moins, il ne perdrait rien à essayer.

Il saisit son téléphone et commença à composer le numéro qu'elle lui avait donné. À mi-chemin, il s'arrêta, hésitant. Pris d'un doute, il se rétracta. Il passa le reste de la soirée à ressasser ses idées, persuadé qu'il n'avait pas une assez bonne technique et qu'il se couvrirait de ridicule s'il tentait quoi que ce soit. Il tenta d'étouffer l'espoir qui l'habitait, redoutant plus que tout la désillusion. Finalement, il prit une nouvelle toile qu'il accrocha sur son chevalet, et profita du tourment de ses émotions pour peindre. Il ne fut jamais autant déçu par l'une de ses œuvres que ce jour-là.



Lorsqu'il ne voyait pas ses amis et qu'il ne passait pas la journée dans son 9m² à peindre, Mathieu affectionnait particulièrement les balades au parc de la tête d'or. Et plus spécialement, au jardin botanique. Il devait admettre qu'il n'avait jamais rien vu de plus beau que les plantes, resplendissantes de couleurs et de formes diverses, en un mot, parfaites. C'était en quelque sorte grâce à elles qu'il s'était épris de la peinture. Il avait commencé à vouloir les imiter, les embellir, en les couchants sur le papier. Ses premières désastreuses tentatives l'avaient découragées de son projet pour la moitié de son existence. Mais, il devait l'admettre, l'idée de peindre ne l'avait jamais vraiment quittée par la suite.

Il avait réussi à intégrer un bac économique et social pour contenter ses parents. Ce qui ne l'avait pas empêché de prendre l'option arts, s'octroyant ainsi quelques heures supplémentaires de douceur chaque semaine. Mais c'est surtout depuis qu'il s'était mis à peindre chez lui, cédant à son inspiration du moment, qu'il avait compris à quel point il pouvait s'épanouir. Depuis, ses rêves d'enfant étaient revenus le tourmenter, ainsi que des années de conditionnement rationaliste de ses parents. Quelque part, il ne leur donnait pas tort. Se faire un nom dans un milieu qu'il imaginait très élitiste, ne devait pas être chose facile. On n'en vivait pas. Mais cela ne valait-il pas le coup... ?

Il s'était arrêté devant un imposant tilleul, davantage perdu dans ses pensées qu'admirant la végétation. Il repensait aux paroles de Marion, et au numéro qu'il avait maintes fois tenté de taper, et qu'il connaissait dorénavant par cœur. Qu'est-ce qui l'empêchait véritablement de se lancer ? Ne serait-ce que pour avoir un avis professionnel sur son talent, cela valait le coup. Il prit son téléphone et recommença. Hésita. Puis recommença. Il soupira, exaspéré qu'un petit numéro de rien du tout puisse se mettre en travers de son chemin vers la gloire.

Finalement, plus sur un coup de tête qu'autre chose, il composa le numéro et appuya sur "appeler".

Il entendit la tonalité caractéristique, signe que son appel était transmis.

Il lui sembla s'écouler des heures, avec cet horrible son se répétant inlassablement à son oreille.

Il fut pris de doute au dernier moment.

Il se dit qu'il ferait mieux de raccrocher.

– Allô ? s'enquit une voix forte et claire.

Silence. Rien ne bougeait plus, à l'exception du cœur affolé du jeune homme, qui semblait vouloir sortir de sa poitrine.

– Allô ? répéta la voix.

– Al..Allô, oui bonjour, balbutia-t-il, se traitant aussitôt d'idiot.

– Qui est à l'appareil ?

Le jeune homme respira un bon coup, tentant de se redonner une contenance. Enfin, il se jeta à l'eau.

– Je m'appelle Mathieu Guiers, monsieur. J'appelle au sujet d'une œuvre... Qui pourrait vous intéresser.

– Une œuvre, vous dites ? Il faudrait voir ça... Vous avez des références ?

– Des réf...

Il se mordit le poing, se sentant de plus en plus déstabilisé.

– Non, je n'en ai pas. C'est votre nièce qui m'a conseillé de vous joindre. Je suis de Lyon.

Silence au bout du fil. Puis :

– Je vois. Je n'ai pas pour habitude de prendre des rendez-vous inopinés, mais il se trouve que je serai de passage à Lyon ce week-end. Si cela vous va, je pourrai libérer un créneau pour voir votre œuvre.

– Bien sûr, avec plaisir !

Il nota le lieu et l'heure du rendez-vous sur le calendrier de son téléphone, sentant qu'une part importante de sa vie se jouait ici. L'excitation, prête à prendre la place de l'espoir, le guettait. Après avoir raccroché, pour la première fois de sa vie, il se sentait le cœur aussi léger qu'une bulle. Il avait presque envie de bondir de joie, là, au milieu du jardin botanique. Mais il se souvint qu'il était mal venu de fêter quelque chose avant que ça n'arrive, et se retint. Au lieu de ça, il rentra chez lui, fier d'avoir eu le courage de le faire enfin, et heureux de l'opportunité qui se présentait à lui. C'était sa chance, et il la saisirait.

Il était si pris dans ses pensées qu'il ne vit pas tout de suite ce qui se passait, en tournant à l'angle de la rue où il vivait. C'est en s'étonnant de constater la grande avenue autant encombrée, emplie de voitures, de camions, de lumières, et en entendant le son des sirènes, qu'il leva les yeux. Et que son cœur s'arrêta.

Le lendemain, dans le journal, on évoquerait l'incendie qui avait ravagé la moitié supérieur d'un immeuble du 8ème arrondissement. Il était vraisemblablement parti de l'appartement de Mme.Marcellin, la voisine de Mathieu, qui avait fait un infarctus en préparant son thé. Le journal mettrait en cause la vétusté de la résidence. Mathieu, lui se souviendrait toujours du jour où sa vie a définitivement basculée dans le néant. Il garderait les images des flammes jaillissant des fenêtres explosées, léchant les murs et ravageant tout sur leur passage. Des pompiers sortant le corps de la vieille femme sur un brancard, pour la faire monter dans une ambulance. Des familles et badauds attroupés tout autour, pointant avec un air empreint de panique et de fascination, voire d'excitation même, en direction de la masse de feu. En direction de la vie de Mathieu qui partait en fumée, en même temps que les lances-incendies des pompiers finissaient de tarir les flammes. Lorsqu'elles furent étouffées, c'est lui qu'on avait étouffé, réduit au silence.

Il erra longtemps dans la ville, passant la nuit dehors. Il recevrait ensuite de nombreux appels et messages de sa famille et de Julian, auxquels il ne répondrait jamais. Ce jour, il pensa sérieusement mettre fin à sa misérable vie, n'ayant que l'embarras du choix pour la manière dont il s'y prendrait.

Mais il ne le fit pas.

Il rentra chez ses parents. Avoua avoir quitté la fac. Fit des pieds et des mains pour trouver un travail, suivit une formation de menuisier, et refit sa vie. Il ne toucha plus jamais un pinceau ni une toile, jetant ses rêves d'enfant aux oubliettes. Un jour, il rencontra une Camille qu'il épouserait, et avec qui il aurait des enfants. L'un d'eux deviendrait d'ailleurs un artiste peintre talentueux, toujours soutenu par son père. Pour ce dernier, l'art n'avait pas fait de lui un homme heureux, et était bel et bien fini.

À la cinquantaine avancée, il céda à ses enfants pour visiter un musée à Lyon. Il échangea des critiques senties avec son fils artiste, et parcourut les couloirs main dans la main avec sa femme. Au moins, se disait-il, il pouvait toujours apprécier l'art.

– Papa, viens voir celui-là ! Il est... Incroyable !

Il suivit son fils dans le couloir des arts abstraits. Il lui indiquait, tout excité, un sombre tableau, que des lumières bien placées mettaient en valeur. Il lui sembla familier, sûrement un artiste qu'il avait admiré dans sa jeunesse. Il le détailla, et en quelques secondes, se figea, abasourdi. Les couleurs, noires, rouges, or, lui sautèrent à la figure. La construction asymétrique et s'écroulant vers le fond de la toile. La silhouette, presque invisible, piégé dans une chute éternelle. L'inscription indiquait que l'œuvre, peinte anonymement, avait été recueillie d'un dépôt après avoir été secourue d'un incendie, dont quelques cendres sur la toile pouvaient attester. Cela ne faisait pas de doute. Il avait sous les yeux son propre chef-d'œuvre, sauvé miraculeusement par le destin, et remis sur son chemin, comme une moquerie de ce dernier.

Oui, au moins, il pouvait toujours apprécier l'art.
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