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Babycomeback44

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Le petit chat miaule, il veut qu’on lui ouvre, il veut rentrer. Le vieux monsieur se hâte du mieux qu’il peut, pour rentrer lui aussi malgré sa canne qui empêche l’affaissement inévitable de son corps du côté droit. Il est bancal, il est ralenti, il est vieux. Inutile donc invisible. Les autres se dépêchent, filent, courent, se démènent comme de beaux diables pour arriver à leur point B le plus rapidement possible. Comme si leur vie en dépendait. Ils ne regardent plus rien, ils ne pensent qu’à leur survie, à leur vie sur leur vie. Ils ont oubliés celle en dessous. Ils sont aveugles et ne prennent pas conscience de l’existence du vieux monsieur qui les ralenti. Il ne s’est pas rangé sur le trottoir. On à autre chose à faire que d’attendre derrière toi.
Il n’a plus que ça à faire, le vieux monsieur. Peut être est ce sa seule sortie de la journée. Aller à la boulangerie, puis le journal à acheter. Déambuler dans le quartier, le plus loin possible, le plus longtemps que ses capacités puissent le porter. Il ne faut pas faire de folies. Il es vieux, il faut faire attention. Il se doit d’être raisonnable, comme ils disent. Alors la vie ne devrait plus être une aventure, après avoir passé un âge certain ? Aujourd’hui c’est son anniversaire. Il en a marre de la prudence. Sa seule sortie de la journée. Il n’est plus le petit chat miaulant de ce matin. Il n’a plus besoin de demander à ce qu’on lui ouvre. Il sait faire. Il a bien grandit. Il a vieillit. Aujourd’hui se n’est plus la prudence qui le guide au travers des rues grisent et salent. C’est une peur et un espoir mêlés qui pèsent sur son esprit, tenaillent son cœur. Il ne rentrera pas, il ne le pourra pas. Parce qu’il a mal. Mal vieillit, bancalement. Parce que son cœur est faible. Parce qu’il a vieillit seul, sans plus personne pour lui ouvrir. Il veut mourir en chemin. C’est son souhait le plus précieux. C’est un bijou qu’il garde au fond de sa poche avec sa clé. C’est une petite musique qu’il entend à peine mais qui vit. Comme un bourdonnement. Il est dur de la feuille, comme le lui répète son boulanger. Il le taquine, c’est pas méchant. Il le laisse faire. C’est en laissant faire qu’on court à la catastrophe. Des années que le vieux monsieur le côtoie mais il ne le connaît pas. Il ne connait personne. C’est aussi bien. Il n’est plus que le gentil petit vieux qui fait un peu pitié, alors, comme l’on redoute de devenir comme lui, on le chatouille un peu, en espérant secrètement que le mauvais sort de la vieillesse aille voir ailleurs. C’est un exorcisme. Une superstition mal placée. Loin de nous la vieillesse qui cache derrière elle la mort. Rien ne sert de courir. Tous ces froussards devraient le savoir. La mort est une étape nécessaire et elle n’attend pas toujours que l’on soit en bout de course pour poser sa main sur notre épaule, nous regarder dans les yeux et nous emmener. Devrait-il leur dire ? il n’ose pas cependant. Passer pour un farfelu, un sénile. Ils ne sont pas prêts. Le boulanger boulange, le buraliste vend. Ça occupe. Ils ont un métier, pas que ça à faire. Le vieux monsieur n’a plus de métier depuis longtemps. Il préfère, il a assez donné de son temps et de sa santé pour un travail sans relief. Il a tout son temps, il n’a plus toute sa santé. Alors il pense, il réfléchit. Vivement la prochaine vie, conclut-il en tournant la clé dans la serrure.
Il n’est plus le petit chat miaulant. Il a grandit. Il a toujours aimé les chats. Il n’y a plus personne pour lui ouvrir, pour le nourrir. Tiens, deux mots qui se ressemblent. Il se nourrit peu. Après avoir fait bamboche durant toutes ces années, il est dégoûté. Il n’a plus goût à grand-chose. Il a perdu le goût. Un bol de lait le matin, quelques tartines. Et la radio. Resté connecter au monde malgré tout. Il se dit parfois encore que son corps à besoin de carburant. Bien moins qu’avant bien sûr, mais un peu tout de même. C’est se que lui répète son médecin à chacune de ses visites. Il faut manger plus mon petit vieux. Mais à quoi bon s’empiffrer alors que t’en d’êtres humains n’ont rien ? Préférais l’autre médecin d’avant. Au moins lui me comprenait. Entre vieux. Il avait l’âge de la retraite. Il s’est retiré de la profession. Ils sont restés en contact. Et puis un jour je ne l’ai plus revu. Il a surement déménagé, entamé une dernière vie. Il se sentit seul pour la première fois. Il lui faisait confiance, c’était rassurant d’avoir un ami médecin pour veillé sur son vieux corps. Pour le maintenir alerte. C’était déjà ça. Plus de nouvelles. Et puis un jour, c’est ce blanc-bec qui est venu. Lui annonçant que son prédécesseur était mort une nuit, dans son sommeil. Avec à peine un pied dans la retraite. Et que c’était lui qui le remplaçait. Comme ça, de bute-en-blanc. Qu’il accepte ou non, il fallait continuer à vivre avec ces deux nouvelles. Un seul mot dans un souffle lui était venu : l’enterrement ? il lui paraissait essentiel de rentre hommage à on ami intelligent et discret. Ah bas mon petit vieux, ça c’était la semaine dernière. Personne ne vous a prévenu ? Vous ne lisez pas les journaux ? bien sûr qu’il les lisait tous les jours. Il regardait même la page des morts. Mais son ami ne figurait pas sur la liste des gagnants du jour. Un dernier pied de nez. Le vieux monsieur n’aimait pas ce jeune nouveau. Il sera toujours le nouveau. D’emblée. Le vieux monsieur s’y ferait, à ses visites, mais de mauvaise grâce. Par politesse. La familiarité l’insupportait. Ces jeunes ne savent plus vivre. Où est-ce moi qui suis déjà mort ? Il posa le pain sur la table. Le médecin-carburant allait arriver. Et il regretta de ne pas être loin. Il regretta sa voiture. Pas par fainéantise. Ni pour sa beauté. Il aimait marcher, mais il aimait aussi conduire : il se sentait libre, frais et vivant. Plein de possibilités. Il pouvait aller loin s’il le voulait. Il veut encore, de toute son âme. Mais il ne peut plus. L’avion lui fait peur et son corps le lui interdit, le train est trop onéreux et limité. il n’avait jamais osé l’auto-stop. Trop peur de finir dans un fossé la gorge tranchée. Il ne lui restait que sa voiture. Elle avait beaucoup de kilomètres au compteur mais elle était en forme. Lui non. Trop lent, trop sourd. Trop vieux. Trop. Il l’a vendue. A contrecœur là aussi. Trop de chose lui arrivaient qu’il n’acceptait pas réellement. Il avait eu un petit pécule, fruit de la vente, mais il ne valait rien après que cette séparation lui ai brisé le cœur et rapproché un peu plus de la tombe.
Le médecin lui avait laissé un goût amer. Il était venu accompagné d’un autre reproche. Il perfectionnait l’art de pourrir le moral de ses patients. Le vieux monsieur ne voulait pas se laisser abattre. Son appartement résonnait encore de sa nouvelle injonction : voyez du monde, voyez du monde, voyez du monde. Plus il résonnait plus le vieux monsieur raisonnait. Il ne mangerait pas de ce plat froid de tristesse que le blanc bec lui avait servit. La réalité était fade, elle lui pesait sur l’estomac. Seul, usé, maigrichon. Il le savait. Pourquoi le dire ? son cœur était ancré dans la réalité, les deux pieds dans le béton et lui revenait en pleine figure. Bon anniversaire lui avait-il lancé en partant sans se retourner. Ainsi donc le monde était cruel, jusqu’entre ses murs. Il le voyait le monde, dans toute sa médiocrité, son impudeur et sa bêtise. Mais le monde ne voyait plus le vieux monsieur. Comment aborder un aveugle sans lui faire peur quand vous-même n’existez plus dans la réalité des autres ? il décida de ressortir, il avait besoin d’air, de se redire que le monde ne se résumait pas son chez lui, à cette boite remplie de reproches apportés de l’extérieur comme des virus, qui savent ressusciter les peurs. Il avait besoin d’entendre les oiseaux. Il voulait aller au parc, retrouver son âme d’avant l’âge adulte. Pour se rassurer. Ses réflexions qui s’empilaient tentaient de constituer un rempart contre l’effrayante vieillesse qui le serrait dans ses bras. Il avait envie d’un pain au chocolat. De se rappeler sa mère qui lui en offrait en cachette de son père, au retour de l’école. Sa mère lui manquait terriblement. Trouver sa boulangerie. Il y était presque. Il voulait retourner dans son passé. Un pain au chocolat et les oiseaux. Des envies inattendues. Surprenantes. Il marchait tête baissée, honteux de ses envies. Le vieux monsieur pourtant ne se sentait pas finit. Il claudiquait appuyé sur sa canne. Au mieux on l’ignorait, au pire on voulait l’aider à traverser. Comme un enfant. Un être en danger. La vie n’était pas si moche après tout. Il faisait doux et beau. Il accepta le bras de cet inconnu et se trouva à deux pas de sa boulangerie. Il pouvait déjà sentir l’odeur chaude des fours à pains. Il ne lui restait plus qu’à passer devant une dernière devanture, et il se régalait déjà. Il se trouva nez à nez avec des dizaines de plaques en laiton le long des murs, des fleurs synthétiques. D’urnes brillantes. A des prix exorbitants. Ça ne donnait pas envie de mourir. Avec son pardessus usé, son chapeau mou déformé et ses lunettes d’un autre temps, le vendeur avait devant lui un client formidable. Avec un potentiel prometteur. Une chance. Mais lui ressemblait à un corbeau perché sur un arbre qui regardait passer les morts et les morts vivants. Le vieux monsieur fit demi-tour aussi rapidement que son corps le lui permit, il n’aimait pas les corbeaux. Ils effraient les oiseaux. Sortit de la boutique comme un diable de sa boite, manquant de renverser une vieille dame entrant à son tour tête baissée toute revêtue de noir, un homme encore jeune à son bras. Une veuve. Toute fraîche. Toute neuve. Il ne la remarqua pas, tout occupé fuyant la mort qui semblait lui faire signe avec un peu trop d’insistance. Une prostituée trop aguicheuse. Trop dans le besoin. Elle aussi trop vieille. C’est une chose que de se préparer à la mort. D’être philosophe. C’en est une autre que de la croiser deux fois en une minute. Un magasin de pompes funèbres. Comment avait il pu se tromper ? la boulangerie se trouvait à la porte d’à côté. Un clin d’œil du destin. Il renonça à sa viennoiserie, retraversa la rue, seul, entra dans le parc désert et trouva un banc. Le gardien fut surpris de trouver un homme à l’aspect soigné, mais hagard, à cette heure. Le doute le tenaillait. Et sentait planer au dessus de lui l’ombre de la faute professionnelle. Il devait porter assistance à cette personne âgée surement désorientée et perdue. Il ne voyait que ça. D’ailleurs non, à cette heure il n’en voyait jamais. Juste des cloches ou des clochards. Il les reconnaissait de suite. Mais là non, pas de doute. L’odeur de misère ne montait pas du banc. Et puis, il en était sur il n’y avait personne hier à la fermeture. Il fit demi-tour en espérant ne pas avoir été vu en train de voir le vieil homme. Il n’aimait pas les embêtements. Après tout il était assez grand pour se débrouiller. Trouverait quelqu’un d’autre pour l’aider.
Il ne pouvait rester assit là comme un idiot. Il devait réagir. Perdait-il la tête ? Une bouffée d’angoisse lui fit venir la chaleur au front. Trouver un spécialiste, avant de finir gâteux. Patienter plusieurs semaines dans la recherche des signes de sa propre déchéance. Allait il ranger ses pantoufles dans son frigo et mourir seul, à terre, car il ne pouvait plus se relever et avait oublié qu’il avait une alarme autour du cou ?
Tout noter devint une évidence. Il fallait tout d’abord qu’il note de tout noter. Au cas où il oublierai aussi ce principe de bon sens. Il se dépêcha de rentrer chez lui et ferma sa porte à double tour. Le monde extérieur lui avait réellement fait peur et en retour, il lui avait offert de voir la vérité en face : il vieillissait pour de bon. Les deux pieds face à la mort, il voulu réagir vigoureusement. Tout lui parut d’abord dangereux : l’eau de javel, les couteaux, le gaz. Il eut peur comme un enfant. La vieillesse apportait avec elle un retour aux sources : la vie est une boucle infinie. Mais il n’y avait plus personne pour le protéger. Sa mère lui manqua terriblement à cet instant. Il se coucha de bonne heure ce soir là, regrettant de ne pas être entouré de personnes serviables capables de veillé sur lui. Finalement la solitude est une garce.
La nuit fut cauchemardesque. Il lui avait semblé voir la mort l’attendre plus tôt que prévue au bout de la rue. Avec un pain au chocolat dans sa main osseuse et un corbeau sur l’épaule. Ou se qu’il en restait. Il était décharné et l’on pouvait voir à travers lui. La faucheuse ressemblait au gardien. En plus maigre et plus chaleureuse.
Toujours est-il que le blanc bec ne l’a pas aidé dans sa recherche. Au contraire il a tenté de le rassurer. Il est vieux il n’est plus totalement capable de prendre encore des décisions aussi importantes. Il se passerai de ses conseils et allait prendre note de toutes les adresses qui pourraient lui être utiles. Déjà, il changerai de médecin, un qui n’est pas condescendant, si tenté qu’il en existe encore. Un pas trop loin pour ne pas trop le fatigué en trajet. Côtoyer tout un tas de microbes dans l’air confiné d’une salle d’attente où l’on en finit plus de s’écrouler sur sa chaise... Ne pas oublier, noter qu’il faut demander s’il fait des visites à domicile. Allez, y’en a bien un dans le quartier. Il s’enfonça dans son fauteuil, rajusta ses lunettes. Il n’y voyait plus trop clair, il faudrait qu’il s’occupe de çà aussi. A chaque jour suffit sa peine. Le noter. Il avait découpé tout un tas de petits carrés de papier déjà utilisés mais sur un seul côté il avait bien fait d’être économe. On a toujours besoin de papiers de brouillon. Beaucoup de vieilles ordonnances. Il se rendit compte qu’il était bien gavé de médicaments. Son sang devait être multicolore, de la couleur de tous ces petits cachets bariolés... un nuancier. Un cobaye. Un gagne pain. Un poids morts. Un boulet. Comme quoi, les personnes âgées sont toujours utiles. Si vous êtes pharmaciens. Ou médecin. Ou si vous voulez repeindre votre salon. Il décrocha son téléphone. Son téléphone sans âge avec son cadran qu’il fallait tourner. Ses doigts tremblaient légèrement. Son cœur fébrile et son cerveau en ébullition listèrent en un éclair les conséquences que cet appel allaient entraîner : parler au blanc bec et le renvoyer. Réapprendre à faire une place à un inconnu. Mais il voulait y croire. La secrétaire qui décrocha à l’autre bout de la ligne ne lui permit pas d’approfondir sa pensée ou de s’appesantir sur son sort, s’était selon, et c’était mieux come ça. C’est avec une satisfaction rarement ressentie qu’il raccrocha. Sa fébrilité avait disparue. Et il avait presque hâte de rencontrer une nouvelle tête. Il croisa les doigts et sourit dans un demi-sommeil. Lorsque la sonnette de la porte retentit. Il mit du temps à recouvrer ses esprits. Il ne connaissait pas le son de sa sonnette. Il se leva difficilement, les pieds lourds à soulever. Il jeta un œil à la pendule. Huit heures dix. Pas idée de déranger les gens chez eux à cette heure.
Il tourna la poignée.
Noir. Silence.
Son cœur avait lâché.
Il se souvenait de ses derniers instants désormais.
La vie lui avait fait un dernier sale tour. Il n’avait jamais su qui avait sonné.
Tu es revancharde ma belle, tu es maléfique.

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