La vie est courte

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J'aime écrire. La vie fait que je ne peux pas le faire autant que je le souhaiterais. J'aime aligner les mots et mettre en forme une histoire en laissant libre cours à mon imagination  [+]

Je suis mort. Cela ne fait aucun doute, je suis bel et bien mort. Et bien que le simple fait d’en avoir conscience et de le formuler ainsi puisse laisser penser le contraire, le panorama qui s’offre à moi en ce moment tend à me donner raison. Ce paysage, que j’ai tout le loisir d’admirer en plongée d’un point de vue situé à quelques cinq ou six mètres au-dessus du sol, est un paysage que je qualifierais d’urbain. Une rue bordée d’immeubles de bureaux, d’habitations, de cafés, parcourue de passants, de beaucoup de passants, une foule compacte s’entassant autour d’un bus, point central de la composition. Mais si nous regardons à nouveau le tableau dans ses moindres détails nous trouverons les quelques indices qui m’ont amenés à ma conclusion initiale qui, je vous le rappelle, évoquait mon décès.
Dans un premier temps, ce qui saute aux yeux, ce sont ces tâches couleur rouge sang, adjectif ô combien évocateur quant à l’origine desdites taches. En effet, il apparaît comme une évidence que ces taches, disséminées çà et là en longues traînées sur le sol, dispersées en fines éclaboussures sur les trottoirs, les murs et les vêtements de badauds aux regards incrédules, composant une œuvre picturale abstraite sur le devant du bus de ligne numéro 19, ces taches donc, ne sont certainement pas le fruit du travail d’un peintre en quête de nouvelles expressions artistiques que ne saurait satisfaire une toile aux dimensions devenues trop étroites, mais bel et bien les conséquences visibles d’une pression disproportionnée du système de circulation sanguine d’un être autrefois vivant, pression ayant eu pour effet de disperser un mélange de plasma, de globules et de plaquettes en une mosaïque surréaliste telle que décrite plus haut en ces lignes. Mais ce qui me met la puce à l’oreille quant à ma nouvelle condition de défunt est un indice beaucoup plus probant que cette profusion d’hémoglobine dans le paysage. Un indice ou plutôt une preuve. Une preuve irréfutable : ma tête. Ma tête posée verticalement à une dizaine de mètres de l’avant du bus, désolidarisée du reste de mon corps, devenue un objet autonome placé de manière incongrue dans ce tableau. Mes yeux sont ouverts, figés dans une expression de surprise mêlée d’effroi. Et si la base de ma tête ne reposait pas directement sur le bitume mais sur le reste de mon corps, servant en ce moment de cale à la roue d’un bus de 12 tonnes, on pourrait croire que j’appartiens encore à cette bonne vieille famille des êtres vivants.
Voilà donc le panorama qui s’offre à ma vue à cet instant. Voilà donc la scène du crime. Et il n’est pas besoin de se nommer Sherlock Holmes ou Colombo pour extraire de ce faisceau d’indices la conclusion suivante quant aux événements qui viennent de se dérouler en ces lieux : je viens de passer sous un bus.

La scène, jusqu’ici figée en un tableau morbide, comme pour me laisser le temps de bien la comprendre, s’anime maintenant. Les passants s’agglutinent autour telles des fourmis sur un morceau de tarte aux pommes tombé sur le sol, puis, comme le mouvement des vagues sur une plage, refluent, dégoûtés, terrorisés par le spectacle qu’ils se sont pourtant donnés tant de mal à voir en se frayant un passage étroit à travers la foule compacte. Le son sourd émanant du moteur du bus, étonnamment encore en marche, ressemble au râle d’un lion repus d’une antilope longuement dévorée et savourée et sert de bruit de fond à la scène d’où monte maintenant une débauche de sons, mêlant les cris des passants affolés aux sirènes des premières ambulances arrivant sur les lieux. Le bruit se fait de plus en plus fort, de plus en plus assourdissant, de plus en plus douloureux et finit par exploser, me ramenant subitement à la réalité, m’extirpant de ce qui semble avoir été un affreux cauchemar.
Et me voilà, maintenant, assis à la table d’un café restaurant, les yeux grand ouverts, prenant peu à peu conscience du monde qui m’entoure. Certains regards sont tournés vers moi, semblant indiquer que mon réveil a dû être sonore, a dû se faire dans un cri d’effroi. Mais comment se réveiller autrement d’un tel cauchemar, d’un rêve atroce dans lequel on est le spectateur privilégié de son propre cadavre mutilé, coupé en deux, écrasé, dispersé aux quatre coins de la rue par le passage inopiné d’un bus de douze tonnes lancé à cinquante kilomètres heure.

Devant moi, une volute de fumée s’échappe d’une tasse de café et je comprends ainsi que mon assoupissement n’a pas duré plus d’une minute ou deux, voire quelques secondes. Les clients ne me dévisagent plus et le murmure des conversations, un moment interrompu, reprend en un bruit de fond beaucoup plus familier de ce genre d’endroit que le silence qui le précédait. Outre la tasse de café fumante je peux distinguer deux autres objets sur la table devant moi, le premier étant un journal de presse quotidien et le second un petit carnet vert à spirales. La vue de ce dernier finit de me ramener à l’état conscient. Elle me rappelle brusquement le but de ma venue en ce lieu ce jour-ci. Le carnet vert. Le fruit de ma prise de conscience. L'outil dont l'usage me permettra de prendre enfin ma vie en main. Instrument enfanté dans la douleur au dénouement d'une nuit théâtre d'une lutte sans merci opposant deux parties de moi-même. De cet affrontement opposant la résignation à la volonté de combattre, cette dernière est sortie vainqueur. La résolution inverse de ce conflit aurait conduit à mon suicide. Il n'en fut rien. Et en lieu et place de ce suicide annoncé, ce combat accoucha du carnet vert. Dix pages. Dix pages noircies au petit matin de ce jour, premier jour du reste de ma vie. Dix pages noircies ce matin.

Je suis donc assis là, sur cette chaise, dans ce café-restaurant, étranger au monde qui m'entoure. Je regarde fixement le carnet comme si celui-ci n'était pas une chose mais un être doué de parole. J'attends de lui qu'il me parle. Qu'il me dicte la conduite à adopter. Qu'il me donne l'impulsion nécessaire. Et je finis par le rapprocher de moi et l'ouvrir à la première page. Sur celle-ci n'est inscrit qu'un seul et unique mot. Un prénom. Stella. La première et la plus importante de mes dix résolutions. Je ne suis pas certain que « résolution » soit le terme le plus approprié aux écrits couchés dans ce carnet. Parler à Stella, lui dire ce que je ressens pour elle, être enfin acteur de ma vie plutôt que de la subir. Tout cela n'a rien à voir avec une bonne résolution prise au lendemain d'un réveillon alcoolisé. « La vie est courte ». « On n'a qu'une vie ». Voilà deux affirmations maintes fois entendues mais qui ne font sens pour moi que depuis peu. Je lève les yeux du carnet et mon regard se porte sur l'immeuble de l'autre côté de la rue. Cet immeuble abrite les bureaux de l'entreprise où Stella travaille depuis maintenant trois ans. Trois ans. C'est le temps qu'il m'aura fallu pour me décider à franchir le pas. Voilà trois ans que j'ai croisé le regard de Stella pour la première fois.
Voilà donc pourquoi je suis ici, sur cette chaise, m’apprêtant à ingurgiter ma troisième tasse de café. Ce café restaurant est le lieu de ma deuxième naissance. Ma véritable naissance. Le commencement d'une vie bien différente de celle que j'ai déjà vécue. Une vie courte, unique, précieuse dont je ne peux me permettre de gâcher la plus petite partie. J'avale donc d'un trait le contenu de la tasse qui se trouve devant moi et commande un quatrième café, breuvage ô combien nécessaire à la mise en route de mon organisme après la nuit que je viens de traverser. J'ouvre les yeux au moment où la serveuse pose sur la table la tasse fumante. Encore un assoupissement. Tout en observant l'immeuble de l'autre côté de la rue je songe à ce qu'a été ma vie jusque là. J'en retiens une impression de vide, d'attente, de gâchis. Il est encore temps, tu n'es pas encore trop vieux, pas encore. Le plus dur tu l'as réalisé cette nuit. Le plus difficile aura été d'en prendre conscience. Alors bon sang, avale ce café, lève-toi, sors d'ici, traverse cette rue, sois enfin acteur et non spectateur apathique de ton unique et brève existence. J'absorbe donc en un clin d’œil le contenu de la tasse, me lève promptement et parcours en hâte les quelques mètres qui me séparent de la porte d'entrée après avoir déposé un billet sur la table. J'ouvre la porte et je me retrouve sur le trottoir. Je marque alors un temps d'arrêt. Je reste là, debout, immobile, plusieurs secondes. Je prends alors une grande inspiration, j'ouvre les yeux, fixe l'immeuble du regard et fait le premier pas dans sa direction. J'entreprends de traverser la rue, totalement étranger à ce qui m'entoure. C'est alors qu'un bref éclair me fait tourner le regard vers ma droite. La vie est courte. Parfois plus courte que l'on ne croit. Dommage que l'on s'en rende compte toujours trop tard. Oui trop tard. Il est déjà là. Le bus.

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