La vie aux champs

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J'ai à peine moins de 60. Entre Alpes, Bretagne et Normandie, en mouvement perpétuel, les trains et les aérogares sont mes lieux privilégiés pour observer et écrire  [+]

Une piste en herbe dans les Ardennes, Le 25 juillet 1914


« 50 minutes et pas une de plus » me confirme Maurice. De son index graisseux, il retrace pour la troisième fois l’itinéraire sur la carte d’état-major. « Tu prends un peu d’altitude, deux-cents mètres environ. Ensuite tu vires au sud-est et tu passes Vouziers, c’est un double clocher, tu peux pas le rater. Tu attrapes la Meuse jusqu’à retrouver la voie ferrée et tu laisses aller jusqu’au champ du père Savart... »

Non je ne vais pas laisser aller. J’ai tellement travaillé, tellement souffert depuis trois ans pour me laisser aller maintenant. Marie-Pauline a la peau fine, j’ai de la chance c’est une belle rime. La peau fine et blanche, du blanc comme les nuages où j’aime à me cacher quand les tracas au sol se font pesants. Combien d’humiliations quand on s’appelle Robert Béraud, éperdument amoureux de Marie-Pauline, vicomtesse de son état ? Je ne compte plus. L’amour est aveugle, il donne des ailes à ce que l’on dit. J’ai les ailes car je suis enfin pilote de l’armée, celle qui ne s’appelle pas encore : « de l’air. »

*
Maurice ouvre la porte du hangar, il pèse de tout son poids sur le montant d’acier pour laisser entrer la lumière du début d’après-midi. Mon Blériot XI attend, je l’observe, il ne sait pas où l’on va, c’est un avion. Ses ailes de toile vont bientôt me porter jusqu’à l’autel. Il y aura Marie-Pauline au bras de Monsieur le Comte. Dans trois heures elle ne sera plus qu’à moi, pour le meilleur et pour le pire. Ou est le pire ? La maladie ? Le déshonneur ? La mort ? Ne plus être aimé ? Marie-Pauline m’aime, elle n’est pas malade.
Je caresse l’hélice, les pneus blancs montés sur leurs rayons d’acier comme un berceau d’enfant, le moteur qui suinte un peu et qui sent fort ; nous sommes si peu au monde à connaître cela.
« Allez mon gars ! C’est le grand jour ! M’amzelle Pauline va être drôlement fier d’épouser un as de l’air comme toi ». Maurice n’est pas marié, il a épousé la mécanique en bénissant son union sacrée à l’huile de ricin. Il n’a jamais volé non plus, « c’est trop dangereux ». Alors quand il ne démonte pas un moteur il s’assied avec sa canne en main, au bord de la Meuse et il attend. Il n’a pas de projet, il ne songe pas aux filles pas plus qu’il ne bâtit de projet. Il pêche dans la Meuse et c’est bien suffisant.

J’ai fini d’enfiler mon costume de marié et je suis très fière de maman. Elle coud depuis deux mois sans relâche et je sais qu’elle aussi sera fière d’être à mon bras lorsque nous marcherons vers l’autel. Je sais que l’église sera déserte du côté de ma famille ; je suis fils unique et papa a laissé ses poumons et la vie qui va avec au fond d’un boyau de charbon. C’était il y a trois ans.

*
La demeure des Hautecour est blanche comme la peau de leur fille. Des pierres de taille en pignon d’angle, une allée de graviers blancs entretenue quotidiennement et des cabriolets Hispano-Suiza qui font des traces en rond devant le perron. Le Comte Louis de Hautecour a combattu les prussiens et l’idée d’en découdre éternellement avec les habitants d’outre-Rhin est une idée fixe chez lui. Lors des chaudes soirées d’été, le parc des Hautecour est envahi d’invités de haut-rang, un orchestre sous le kiosque rempli l’air de valses étourdissantes. J’ai croisé Marie-Pauline sous son ombrelle un après-midi du mois de mai 1913. Elle marchait rêveuse au bras de sa cousine, des cheveux blonds bouclées qui scintillent et moi, Robert Béraud à vélo, qui la croise une première fois dans la forêt de Sedan. Elle venait rejoindre sa voiture de marque anglaise où l’attendait son chauffeur en livrée. Comme dans une scène de Maupassant, je crois que nos regards se sont croisés, le temps d’un tour de pédale ce qui est peu, mais peut-être suffisant après tout. J’ai fais demi-tour, on perd facilement son chemin en forêt de Sedan, et je l’ai croisé une seconde fois. Elle ne m’a pas regardé, son chauffeur qui n’était pas tombé de la dernière pluie m’avait observé avec méfiance, d’un regard noir ou il est écrit qu’un Robert Béraud à vélo n’a rien à espérer de Marie-Pauline de Hautecour.

*
Maurice attrape à pleine main l’aile droite du Blériot et m’invite à en faire autant du coté gauche. Il a retiré les cales de roue et nous poussons l’appareil hors du hangar. Une brise d’Ouest couche les herbes hautes du bord de piste, le vol sera agité mais l’on ne choisi pas la météo du jour de son mariage. « Désolé mon gars mais’ faudra décoller au Nord ! » Je pense à Marie, elle doit enfiler sa robe à l’heure qu’il est. Monsieur le Comte doit fumer le cigare sur son perron, saluant les invités qui auront le privilège de loger sur place après la noce. Il doit aussi songer à sa fille qui s’apprête à épouser un pilote d’avion...

Maurice m’aide à enfiler mon blouson, veillant à ne pas froisser ma veste de costume. Il fait chaud et ma tenue se transforme peu à peu en sauna, mais avec les courants d’air froid j’ai besoin d’être protégé si je croisais un nuage en chemin. Plus qu’une heure et je pourrais respirer, l’admirer, l’embrasser. J’aurais à souffrir des regards qui me rappelleront qu’il manque un « de » à mon nom, que mon père était mineur, et que ma mère n’a pas eu les moyens de prendre un tailleur. Le cœur de Marie-Pauline vaut bien plus que tout cela ; quand j’en aurais les moyens, je m’offrirais un « de ».

J’enfile mes gants de cuir, Maurice maintient de ses mains rugueuses les montants de l’escabeau collé à la carlingue. C’est à mon tour d’entrer en piste. Il y a quatre marches à gravir, poser délicatement les pieds sur la petite planche du fond, veiller à ne pas transpercer la fine toile huilée de l’aile. J’ai obtenu une dérogation spéciale de mon colonel qui m’autorise à effectuer un vol civil exceptionnellement pour mon mariage. Je crois que mon colonel est très fier d’exhiber un avion devant un parterre aussi prestigieux. Je me poserais derrière la cathédrale, j’ai prévu un tour du clocher à basse altitude.

Je suis enfin assis, Maurice vérifie une dernière fois les gicleurs d’essence, la tenue des durits, les goupilles de bout d’aile. A présent face au moteur, il amène l’hélice à l’horizontale cherchant le point de compression, un signe du pouce de ma part et voilà la machine qui tousse et s’emballe avec majesté. Il est question de mariage, il faut de la tenue.


*
N’en déplaise à son chauffeur en livrée et voiture anglaise, j’ai de nouveau croisé le chemin de ma promeneuse. Je l’ai fais à pied, sans vélo ni tour de pédale, à une vitesse où le croisement d’un regard prend le temps de se faire séduisant. De quelques mots choisis nous avons conversé puis parlé. Le prestige de mon école militaire m’a permis d’approcher Marie-Pauline aux soirées de galas. Elle était drôle, plutôt érudite, avec des épaules ni trop frêles, ni trop... en vérité je ne sais pas trop comment sont ses épaules. Elles sont couvertes, de mousselines ou de soie et je ne sais pas grand-chose de sa taille. Je la pense fine, pour l’avoir tenue une fois au creux de mon bras. Elle a le visage rond, des pommettes exactement là où il faut et des yeux d’amoureuses dont je n’ai pas idée de la couleur. Je crois qu’elle a aimé mon képi, mes moustaches et les boutons dorés de mon uniforme. Après avoir dansé, je lui ai parlé d’écoles et d’avions, elle m’a demandé qui étaient mes parents, elle avait posé la question avec sincérité pour mieux me connaitre. Lors de notre troisième rencontre, elle m’a prit la main et je me suis retenu de pleurer.

*
J’ai fini d’enfiler mon casque de cuir, Maurice fait le tour de l’appareil et monte l’escabeau pour venir hurler à mon oreille. « Embrasse la mariée de ma part ! ». « Tu te rappelles : 200 mètres, sud-est, Vouziers le double clocher, la Meuse, la voie ferrée, le champ des Savart... ». Maurice se racle la gorge, chaque phrase est un effort à fournir. « Et le champ du père Savart il est beige, ils viennent de le faucher, tu confonds pas avec celui du Camus, hein !? ». J’acquiesce avec mon pouce relevé, Maurice retire l’escabeau et me salue de grands signes à l’aide de ses deux bras. Il n’y aura pas de noces pour Maurice. Un fils de mineur devenu pilote passe encore, mais un mécanicien... De toute façon Maurice n’aurait pas eu le temps de faire le chemin à vélo jusqu’à la Cathédrale, alors il ira pêcher. Au bord de la Meuse, c’est moins dangereux.

J’ouvre en grand le volet des gaz. La brise s’est transformée en vent d’ouest et je m’aligne à grand peine sur l’axe de décollage. Les roues sont malmenées par les mottes de terres, mon siège me trimballe en tout sens. L’appareil parvient à l’horizontale, encore quelques secondes... je suis libre, je suis un fétu de paille qui vole vers sa promise. J’ai à mes pieds un sac de pétales de rose que je lancerai par-dessus bord en survolant le parvis où seront rassemblés les invités.

*

Les voitures qui viennent se garer le long de la cathédrale sont couvertes de poussière. Le vent d’ouest s’enroule en tourbillons au pied du parvis et les invités tiennent à grand peine leurs chapeaux. On dit que le marié a réservé une surprise à ses invités. Les mauvaises langues chuchotent qu’à défaut d’apporter fortune à la famille, la mariée pourra s’envoyer en l’air.
Il est convenu par le protocole pour le moins original, que la mariée attendra son futur époux au bout du champ des Savart. Elle sera au bras de Monsieur le comte, qui, pour l’occasion, n’a rien trouvé à redire. Il est vrai que compter un pilote dans sa famille...

*
Vouziers est sous mes pieds, il y a bien deux clochers, et grâce à la parfaite visibilité, je distingue la Meuse. Je vole un peu dans tous les sens, mais la machine répond bien. Encore dix petites minutes et elle sera au bout du champ. Je pense aux épreuves que nous avons franchies, à la pugnacité de Marie-Pauline pour affronter sa famille, pour faire accepter l’inacceptable. Les bruits de bottes de ce début d’été m’ont finalement aidé à convaincre mon futur beau-père. Il s’est intéressé aux aéronefs puis a vite compris l’intérêt que l’on pourrait en tirer pour massacrer le plus de fritz possible. Il n’aime toujours pas les allemands je crois.

La voie ferrée à présent, je distingue déjà les clochers de la cathédrale. Les toits gris défilent sous mes ailes et j’empoigne le sac de pétales à mes pieds. Les invités attroupés forment un parterre que l’on pourrait voir fleuri, je place ma main par-dessus bord et déverse le contenu du sac alors que je suis en train de virer autour du clocher. Aucun bruit particulier ne me parvient, le bruit du moteur écrase tout sur son passage et elle est là, au bout du champ. Sous l’effet du vent, sa robe prend la forme d’une voile. Dernier virage, je suis en finale, face à elle. Les bourrasques se font plus nerveuses en se rapprochant du sol.

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Le buffet est une merveille pour les yeux et le palais. Le 25 juillet 1914 on dansa tard dans la nuit et quelques invités n’aurons pas manqué d’apercevoir quelques regards pétillants d’envies lancés au marié. Ce jour là, Maurice pêcha deux carpes.

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Le 28 juillet 1914, un prince se fit assassiner du côté de Sarajevo. Le 3 aout 1914 on put lire dans la presse locale :

« Alors qu’il s’entrainait à quelques exercices militaires aériens, le jeune lieutenant Robert Béraud a trouvé la mort en se posant en catastrophe dans un champ labouré. Ses supérieurs suspectent la couleur trompeuse du champ qui malgré le labour était resté vert »
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