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Louise Calvi

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Marcello.
Tel est mon prénom, mademoiselle. Puisque vous me le demandez, je veux bien que vous écoutiez notre histoire. Mais j’ai beau être italien, vous ne saurez pas tout.

Marcello Mastroianni. Le second grand amour de ma mère. Le premier et le seul étant, cela s’entend, mon père. Mon père en homme sage préféra un rival virtuel sur grand écran qu’un bien réel dans son village. C’est donc de bon gré qu’il accepta de me donner ce prénom. Ma mère n’eut plus d’yeux que pour moi et mon père put dormir tranquille.

Ce prénom me valut, sans que je n’aie rien à faire, de belles conquêtes à l’âge des grands changements hormonaux. Dès que je me nommais, je bénéficiais d’une aura mystique. Dans ma province toscane, ma jeunesse fut ainsi parsemée de Giulia, de Monica, de Gina, qui me tombaient dans les bras. En bon italien, je parlais couramment avec les mains. J’ai ainsi connu bien des bottes de foin et des prés moelleux au temps de mes vingt ans. Je les aimais toutes sans en aimer aucune. Je crois bien qu’elles faisaient de même, peu pressées de fonder un foyer et de se retrouver aux fourneaux entourées d’une nuée de marmots.
Je suivais, parallèlement à ces humanités, des études d’archéologie. L’Italie est bien le seul pays où archéologue peut être un vrai métier. Partout dans la botte, dès que l’on fait des travaux, un monde perdu apparaît, tout s’arrête. J’avais donc choisi d’exhumer le passé pour précipiter mes concitoyens dans la nostalgie de temps inconnus et pour cela idéalisés.


À vingt-cinq ans, j’obtins mon doctorat et tel un barbare m’en fut conquérir Rome.

C’est là qu’une belle romaine, bien ancrée dans notre XXème siècle, stoppa net ma conquête. Elle vainquit l’envahisseur, tombé sous l’emprise de l’empire romain au premier mouvement de cil. Il est des armes terribles !
Chiara, ma magnifique italienne, aux cheveux aussi noirs que son regard, qui ne supportait pas que je détourne le mien et que je suive ne serait-ce que d’un œil une de ses congénères. Elle n’avait rien à craindre, elle le savait, elle en jouait.

Nous nous donnâmes l’un à l’autre cinq enfants, pas un de moins. Trois filles et deux garçons qui nous enchantèrent et m’enchantent toujours.

Mon métier aidant, et Chiara exerçant celui de mère au foyer, nous avons beaucoup voyagé au fil de mes différents postes. En fait de mère au foyer, elle fut surtout mère itinérante, les enfants étant toujours dans nos bagages.

À la cinquantaine, Chiara s’en alla pour un voyage sans retour. D’une longue maladie comme il est de coutume de dire. Longue pour qui ? Pour ceux qui restent, pour ceux qui partent ? Longue comment ? Un mois ? Un an ? Un an est-il vraiment plus long qu’un mois ? Tous ces lieux communs me semblaient vides de sens. Le crabe ou plutôt la pieuvre, qui étale ses tentacules, bref le cancer fut gagnant. Vainqueur par K.O. Un uppercut qui m’atteignit au cœur.

Non, mademoiselle, je n’étais pas désespéré, j’étais en manque d’elle. C’est tout. C’est juste la vie.
Avant de partir, Chiara avait tenu à me parler, sérieusement pour une fois.
« Nous avons beaucoup ri, été heureux comme peu de gens le sont, je n’ai pas peur, nous nous retrouverons. À cinquante ans, tu n’as pas le droit de te condamner à la solitude. Si tu croises un nouvel amour, suis-le ! Mais attention, si c’est quelqu’un que nous connaissons déjà je reviens te tirer par les pieds. »
Ma belle italienne !

Je décidai de ne pas sombrer et de vivre avec mes souvenirs heureux sans me laisser aller pour ne pas fâcher Chiara.
Je cherchai donc un passe-temps. Je me rappelais nos excursions romaines en Vespa, sur les routes bordées de cyprès, et décidai de me prendre de passion pour la mécanique.
Je pris des cours chez un collectionneur de « guêpes » et vint le moment où je réparai la première. Les autres suivirent.
Globalement, je m’en sortais bien et mes engins gagnaient en beauté.

Nos enfants laissèrent passer du temps, heureux de me voir en bonne santé, sortir, bricoler, continuer à creuser des trous et faire des conférences. Ils étaient bien sûr au courant des dernières paroles de leur mère. Ne voyant rien venir, et craignant sans doute qu’un jour ne vienne où je me sentirai seul, et ne les envahisse, ils décidèrent de passer à l’action.

Durant les vingt dernières années, ils me présentèrent à peu près toutes les mères divorcées de leurs amis et toutes les veuves en reconquête. Je ne dis pas que je n’en ai pas un peu profité mais pas une n’égalait ma Chiara. Engluées dans les problèmes ou superficielles, trop maquillées, pas assez, trop vieilles, trop jeunes... pas une ne trouvait grâce à mes yeux.

Les enfants passèrent, il y a deux ans à une phase plus offensive. Le NET ! L’innovation du siècle en matière de relations humaines.
Ils entrèrent mon âge, ma photo, de dix ans inférieure, mes activités, bref mon pedigree. J’avais l’impression d’être un canidé dans un refuge animalier en quête d’adoption.

Bien sûr mademoiselle, vous imaginez bien que, si j’allais voir les annonces, qui pour quelques-unes valent une bonne étude sociologique, je ne répondais pas.

Je préférais travailler sur mon dernier modèle mécanique. Une Vespa 150 GS de 1955, que je décidai de peindre en rouge, un rouge Ferrari. Je voulais un modèle grand luxe, à l’italienne. Ferrari, c’est quand même le summum du luxe de la péninsule. Donc pourquoi pas une Vespa Ferrari avec assise en cuir crème ?
Je lui ajoutai deux casques, rouges également, avec liserés vert et blanc. Chiara aurait adoré.

Un soir que je regardais machinalement les annonces du NET, l’une d’elle attira mon attention. Elle ne manquait pas d’humour.
La personne ne se disait ni jeune, ni belle, elle ne cherchait pas un compagnon pour faire un bout de chemin et plus si affinités mais voulait juste faire un tour du monde en Vespa... rouge !
Signe du destin, coïncidence extraordinaire, ma curiosité était éveillée.

Oui mais... Chiara allait-elle être d’accord pour je rencontre cette « petite vieille de soixante-dix ans » ? Il fallait que je sache.
Je me rendis donc sur le lieu où j’avais répandu ses cendres.
Un lieu connu de moi seul – j’avais raconté n’importe quoi aux enfants – sur le site de Ostia Antica à vingt kilomètres de Rome.
Il y a là, à l’écart de l’allée principale qu’empruntent les visiteurs, une fresque datant du début de notre ère et représentant un couple romain enlacé. C’était notre endroit secret à Chiara et moi. Nous étions convenus que nous finirions là tous les deux, poussières mélangées. Les enfants sauraient quoi faire à mon propre décès.
Je m’asseyais donc à même la terre au pied du couple, et parlais avec Elle.
Vous le croirez ou non, mademoiselle, mais lorsque je lui demandai son avis sur ce rendez-vous, un rayon de soleil éclaira le couple. Comment ne pas voir là l’assentiment de ma douce Chiara ?
Je repartis le cœur léger.

Le signe de ralliement n’était pas un parapluie, une rose à la boutonnière ou je ne sais quoi de folklorique mais bien un catalogue de Vespa.
Je me faisais la réflexion que cette vieille dame devait vraiment avoir quelque chose de spécial lorsqu’elle entra. Elle me chercha des yeux, me vis et me souris. Je ne pus que sourire à mon tour tant l’apparition était inattendue. Elle était tout de rouge vêtue. Elle avait le même catalogue que moi.
Elle me raconta son histoire et l’importance du rouge dans sa vie. En Asie, me dit-elle, il symbolise la mort, cette dernière est une renaissance là-bas. Il représente aussi le bonheur, la vie, les flammes et la chaleur. Le rouge qu’elle avait choisi à vingt ans, pour contrer le noir, lui allait si bien.
Je lui dis mon prénom et la magie acheva d’opérer.
C’est ainsi voyez-vous que commença notre tour du monde.
Par l’Italie, bien sûr pour lui présenter mon pays.

J’ai bien voulu vous raconter ceci parce que vous allez l’air d’une sympathique journaliste mais je ne vous en dirai pas plus. Et comme elle tient à son anonymat, vous ne saurez pas son prénom. Sachez seulement qu’elle est française et qu’il ne pouvait mieux résonner en moi.

Demain, nous prenons un bateau dans le port de Naples. Vous pourrez toujours regarder les destinations et nous imaginer accoudés au bastingage, notre Vespa endormie dans l’entrepont, vers notre prochaine étape.

Arrivederci Mademoiselle.
Nous ne lirons pas votre article. Nous serons trop loin.
Si je peux me permettre un conseil de vieil homme qui a beaucoup vécu, emplissez-le de bonheur et d’espoir, les gens en ont besoin.

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
Une double romance transalpine, gentiment excentrique et pleine de vie et de couleurs.
Il y a Marcello, la Vespa, le rouge Ferrari, et un appétit pour la vie communicatif. Viva Italia !

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Louise Calvi · il y a
Et c'est pour ça que ds qq jours, je serai à Rome....
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Nsalu Bondo · il y a
Trop bien 100%
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Francine Lambert · il y a
Ah Marcello et l'Italie, avec une belle histoire d'amour en prime, tout ce que j'aime ! Merci pour l'invitation Louise, je m'en vais lire le n°3 . . .
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Louise Calvi · il y a
Merci de prendre la route avec eux
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Alain Adam · il y a
Ma Lambretta était bleu-gris! (Déjà voté pour la Vespa)
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Jarrié · il y a
Que Maman avait bon goût ! Ah,Marcelloooo, 'aurais bien troqué ma petite vie contre la Sienne…tiens,tiens.
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Louise Calvi · il y a
Vous ne demandiez pas grand chose finalement :):):)
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
la fameuse vespa de la couleur de l'amour et de la renaissance! vote et comment!
je vous confie ceci? http://short-edition.com/auteur/joelle-diehl-lagae-1

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Louise Calvi · il y a
Joli tour sur votre page et dans vos textes. Merci
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Marcel en selle · il y a
La strada dolce vita
je roule en vespa rouge ...

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Louise Calvi · il y a
l'avantage c'est qu'en Vespa, on prend tout son temps. Merci
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SakimaRomane · il y a
Second volet et toujours autant de plaisir...Quelle belle plume !
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous d''être montée sur la vespa
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Félicie Ritz · il y a
En effet, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette suite, enfin, cette version de l'histoire à travers d'autres yeux ! Je vais parcourir les autres textes que vous avez publiés. PS : petite coquille à l'avant, avant-dernier paragraphe : vous allez l'air au lieu de vous avez l'air.
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous de cette lecture attentive (vous êtes la seule à avoir vu la coquille) et d'avoir apprécié cette version.
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Epicurien78 · il y a
Ce troisième volet de votre trilogie est superbe, aussi délicieux par l'écriture que par les sentiments purs qu'il diffuse comme un parfum léger, une fragrance de bien être...
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Louise Calvi · il y a
C'est en fait le second volet. Merci pour ce parfum léger que la vie devrait toujours à voir pour chacun des vivants.
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