La véritable histoire du roi de la jongle

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L’envie d’écrire était comme une rivière souterraine dont je percevais le clapotis délicat, surprenant et rassurant à la fois. Mais le paysage était grandiose et la lumière irradiait tout  [+]

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Lucien avait pris l'habitude de lire des livres depuis son adolescence et plus il en lisait, plus il avait envie d'en lire.
Mais il avait également et depuis tout aussi longtemps, l'envie d'en écrire. Et plus il en lisait, moins il avait envie d'en écrire, ce qui lui posait un véritable problème métaphysique.
Dès lors qu'il ralentissait le rythme de ses lectures grâce à un algorithme de choix de livres médiocres dont il prétendait avoir le secret, le voilà qui commençait à s'enflammer de pouvoir en écrire. Mais à la première difficulté d'écriture et cette fois sans le moindre algorithme, le voilà qui se réfugiait dans la littérature pour panser ses plaies d'auteur débutant jetant ainsi, parfois au bout de quelques heures seulement, lorsqu'il ne s'agissait pas des dits écrits, un regard d'une condescendance vertigineuse sur son existence et ses accessoires.
À partir de là, c'était tout son être qui vrillait, car tous les mots de plus de deux syllabes qui lui traversaient l'esprit, se cassaient en morceaux et aussitôt son esprit se mettait à jongler avec, laissant apparaître une infinité de recompositions, toutes moins flatteuses les unes que les autres.
À commencer par cet état « condescendant » qui devenait un nom, certes courant, mais bien peu reluisant suivi d'un participe présent qui de toute évidence n'allait pas l'emmener au sommet.
Il se voyait alors revêtu d'un bonnet d'âne descendant les marches d'un escalier sans fin le menant dans les circonvolutions les plus obscures de son « cerveau ». Et de la même façon, ce dernier se coupait lui aussi en deux et avec sa jonglerie il se voyait bovidé au milieu d'un brame.
Acculé à ne plus pouvoir ni lire ni écrire ni même penser, il se jetait alors sur son vieux canapé duquel il extirpait d'entre les coussins une télécommande qui avait dû appartenir à Moïse et là pendant des heures, il regardait des séries Z, parent pauvre des séries B, elles-mêmes parent pauvre du grand cinéma.
À l'image d'un diapason qui donne le « la » pour accorder un instrument, il se mettait ainsi au diapason de ce que l'homme pouvait produire de plus insignifiant et que tous avaient affublé de la dernière lettre de l'alphabet pour qu'il n'y ait pas la moindre ambiguïté. Des productions sans véritable scénario ni budget et menées par des acteurs peu convaincants. C'était même parfois à se demander s'il n'eut pas été préférable pour certaines d'entre elles de recourir aux 74 lettres de l'alphabet Khmer.
Quoi qu'il en soit, au bout d'un certain temps, il reprenait progressivement le contrôle de ses pensées passant ensuite sur d'autres chaines du câble qui une à une le remontaient de ses introspections abyssales comme on remonterait un navire échoué du fond de l'océan.
Et ce n'était qu'en arrivant sur Arte qu'il se savait renfloué et qu'il pouvait à nouveau se remettre à lire. Alors il avait pour ce moment précis, un cérémonial auquel il n'aurait dérogé à aucun prix : il lisait une page du dictionnaire.
Pourquoi ? l'histoire ne le dit pas, mais on peut supposer que tous ces mots bien rangés et parfaitement décrits après le tumulte qu'il venait de vivre, participaient à calmer son effroi. N'avait-il pas gardé aussi parmi ses souvenirs d'enfance, celui de la fin de la récréation où Mlle Fritz, son institutrice, exigeait que tous les élèves soient alignés et silencieux avant de retourner dans le chaos de la classe ? Sans doute.
Toujours est-il qu'il les toisait ces mots, rangés les uns en dessous des autres comme à la parade. Ah, ils ne la ramenaient plus tous ces petits voyous qui s'étaient mis parfois jusqu'en quatre pour mettre Lucien dans tous ses états.
Certains essayaient bien de se cacher derrière des définitions alambiquées, mais Lucien qui n'était pas buveur, ne mettait généralement pas longtemps à identifier les meneurs. En particulier les plus petits, les slogans, les acronymes ou pire encore, les onomatopées, assurément les plus bruyantes.
Mais cela n'avait que trop duré, il fallait qu'il se sorte de cette situation qui ne faisait qu'empirer au fil du temps. Alors, après une longue réflexion, sa sentence tomba comme un couperet : tous les mots qui s'étaient mal conduits seraient condamnés au silence.
C'était le moins qu'il puisse faire, mais pour cela, fallait-il aussi qu'il se condamne lui-même à les oublier, car c'était bien dans sa tête que soufflait la tempête. Et là, il avait un problème, car jamais la rancune tenace qu'il entretenait à leur endroit n'allait accepter qu'il les oublie.
Lucien, qui était un homme de principe, actif au demeurant, fixa le jour de l'exécution au lundi suivant, car il n'y avait pour lui, rien de plus triste qu'un lundi.
Ainsi, comme une ultime humiliation, ces mots rebelles disparaitraient sans sentir les embruns iodés d'un vendredi, l'inséparable compagnon de Robinson. Ils n'entendraient pas les éclats de rire du mercredi avec lesquels les enfants façonnent leurs petits mots qui feront les souvenirs de leurs parents. Ils ne verraient pas non plus les jeudis qui allaient par quatre du temps de nos grand-mères. Et tout cela n'était que justice !
Ainsi, après une minute de silence des plus solennelles il décida de les oublier. La seconde qui suivit, il crut que cela était fait, mais c'était sans compter sur les plus vigoureux, souvent les plus trapus sur une ou deux syllabes. Les bougres ne s'en laissaient pas compter, certains d'entre eux s'étaient même illustrés sur les barricades ou les champs de bataille alors ce n'était pas lui qui allait les faire plier. Trop faciles à attraper, ils n'allaient pas être faciles à oublier.
Devant la difficulté de la tâche, Lucien eut une idée machiavélique. S'il ne pouvait les oublier comme il l'aurait voulu, il pouvait essayer de les anéantir. Comment ? En introduisant de nouveaux mots et en chassant les plus anciens jusqu'à ce qu'ils soient poussés hors des pages et tombent dans l'oubli.
Oui c'est ça, il fallait noyer le poisson, mais pas comme un chagrin dans l'alcool parce que Lucien ne voulait pas d'une autre réalité que la sienne.
Non, il fallait ouvrir les vannes et laisser se diffuser la ciguë. Mais où trouver un tel opiacé ? Son regard de nouveau prédateur balaya le petit salon qui lui servait aussi de chambre et là, l'enfant de la télé qu'il était et qui avait fait tout son catéchisme au sein de l'église cathodique eut un flash en lettres d'or : téléréalité !
S'il y avait bien un endroit pour voir des portées entières de mots nouveaux mis bas comme dans les porcheries d'Augias, c'était dans de telles émissions. Bien sûr, certains n'étaient que le résultat de constructions des plus hasardeuses laissant entrevoir une existence précaire, voire éphémère, et défiant les lois de l'attraction autant que celles de l'orthographe. Mais après une bonne tétée dans quelques journaux sans opinion, mais ayant pignon sur rue, il n'y paraitrait plus rien et tous ces néologismes pourraient faire leur entrée dans le dictionnaire sans le moindre gène.
C'est ainsi que Lucien se mit à suivre toutes les émissions de téléréalité qu'il lui était capable de regarder. Les premières semaines pour son plus grand bonheur, il fut submergé de nouveaux mots plus insipides les uns que les autres. Son stratagème allait fonctionner. Il fallait maintenant guetter ceux qui, tels des saumons remontant le cours des rivières, se retrouveraient dans les journaux quelque temps plus tard. Les voyant alors arriver les uns après les autres, parfois méconnaissables, certains même imbibés des sens les plus vertigineux, ils feraient bientôt leur entrée dans le dictionnaire, Lucien avait gagné.
Au début, l'accueil fut chaleureux. Sous prétexte de jeunisme, on se pressait pour les voir débarquer du petit traversier qui faisait la navette avec la langue parlée. C'était un peu la fête, tous ces mots nouveaux cherchaient la page qui allait les accueillir, puis on se présentait en ayant toujours un bon mot pour les autres, chacun racontait son histoire et puis on s'installait dans l'ordre des alphabets.
Mais lorsque la navette prit des allures d'Armada, la machine se grippa. On se rendit vite compte que l'arrivée trop massive de mots nouveaux engendrait une véritable crise du logement. Les mots anciens qui étaient les plus expulsés convoquèrent la presse pour évoquer leur nouveau statut de sans dictionnaire fixe. Pouvait-il y avoir une vie après le dictionnaire ?
Les mots se mirent en grève, les pages étaient exsangues et le vent de l'exégèse se mit à souffler dans tous les sens.
« Rentrez chez vous », scandaient les mots des beaux quartiers à chaque nouvelle annonce de l'Académie française, « les mots français aux Français ! ». Bien sûr comme toujours, c'étaient les mots communs qui couraient tous les risques sous le regard hautain des noms à particule et autres majuscules auréolés d'histoire.
Non, Lucien ignorait tout de ces turpitudes linguistiques sinon il aurait jubilé bien plus encore en pensant à son projet diabolique. Mais cette histoire allait prendre une tout autre tournure avec l'arrivée de celui que l'on n'attendait pas.
Au début, personne ne vu le coup venir ! Les mots remplissaient leur office avec plus au moins de bonheur. Les parler, les écrire, les prononcer, tout cela participait à leur entretien et à leur notoriété, pour le plus grand bonheur de ceux qui les utilisaient.
Trouver le bon mot était un art subtil que de bonnes études primaires et une hygiène de lecture aussi régulière que le brossage des dents rendaient raisonnablement possible.
Cela dura un certain temps pour ne pas dire un temps certain jusqu'au jour où l'on commença à dire que les écrire devenait inutile puisqu'il y avait les écrans pour les colporter.
Au début, on y prêta peu d'attention, mais rapidement on s'aperçut que cela était extrêmement pratique, car parler avait toujours été plus facile qu'écrire. Alors on arrêta d'écrire, amusés par ce que la technologie pouvait faire et convaincus que l'homme avait d'autres défis à relever que de continuer à dessiner des petits signes sur du papier pour transmettre la connaissance aux générations futures.
Il y avait eu l'imprimerie de Gutenberg, il y aurait l'internet des gourous de silicone chevauchant des matrices binaires et pourfendant l'écriture en déroute. Le poids des mots s'effondrait sous celui des photos et de la vidéo, le match était perdu !
Journaux, livres, affiches, tous furent rapidement frappés de ce virus mondial. Mais personne n'avait réalisé qu'à ne plus s'occuper des mots que pour les prononcer, les faisait tomber dans l'indigence la plus extrême. Chacun avait désormais la liberté absolue de les prononcer et de les écrire comme il le voulait. N'ayant plus d'ancrage, les mots se mirent à dériver au gré des accents et des langues et peu à peu le monde sombra dans le chaos, car plus personne n'y comprenait rien.
Lucien finit alors par prendre fait et cause pour ceux qui l'avaient tant tourmenté et se mit à contrario de sa funeste vengeance, à les entretenir, les écrivant régulièrement pour que la poussière d'oubli ne les recouvre pas, graissant ici d'une pointe d'huile une consonne muette ou un h aspiré, entremetteur là encore de quelques liaisons dangereuses. Il porta même un temps, écoute et assistance à de vieilles ponctuations comme les virgules d'exclamation ou les points d'ironie.
Et dans ce monde qui voulait désormais voyager sans bagage, lire une page de dictionnaire devint une pratique d'érudit. La foule s'interrogea aussitôt sur l'utilité d'un tel rituel au nom de la sainte transparence puisqu'elle n'y comprenait rien.
Lucien se mit alors à écrire dans de petits journaux clandestins. Ne sachant comment signer ses articles, il consulta dans le plus grand secret, son vieil ami le dictionnaire.
Bien sûr qu'il aurait aimé signer Augustin, le héros du grand Meaulnes qui forçait l'admiration de ses camarades de classe. Où mieux encore, Edmond le héros du Conte de Monte Cristo qui s'était promis de punir ceux qui l'avaient enfermé. Non, plus fort encore, Étienne dans Germinal, le symbole des travailleurs de l'ombre donnant le meilleur d'eux-mêmes.
Lucien releva la tête, car la machine était en train de s'emballer à nouveau et ce n'était vraiment pas le moment de se mettre à jongler.
Alors il prit une grande inspiration et décida de signer Lucien, un prénom vierge de toute littérature, mais pour toute chose que l'on crée, pour qu'il y ait un début, ne doit-il pas y avoir une faim ?
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une écriture originale, où les mots s'accordent pour mieux se désaccorder!
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Fred Panassac · il y a
Je découvre, c’est très fin, plein d’humour, un texte subtil sur l’écriture avec une faim (fin) qui ne manque pas de sel et d’ironie.
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Pierre-André Martin · il y a
Merci à vous !
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Ombrage lafanelle · il y a
Un bon moment de lecture, très bien écrit. Je m'abonne
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Joëlle Brethes · il y a
Bien vu et bien dit...
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Mireille Bosq · il y a
Adepte de l’Oulipo ? Ce texte original en rebutera certains, mais ces situations sans rapport avec le réel sont celles que je préfère.
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Fred Panassac · il y a
@ Mireille :
Moi aussi :)

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Pierre-André Martin · il y a
Non pas forcément adepte mais ravi d'élargir le cercle des amateurs d'irrealité...
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Sylvain Dauvissat · il y a
C'est très bien écrit et cette histoire offre une réflexion sur l'utilité de l'écriture.
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Pierre-André Martin · il y a
Merci beaucoup.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une grande maîtrise des mots et leur utilisation dans différents contextes .
La connaissance des auteurs classiques est un bagage culturel que nous possédons.
Comment sortir de cet héritage pour pouvoir poser sa propre pierre ?
Le propos est en lui-même très sensible.très original et porté par une écriture caustique.

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Pierre-André Martin · il y a
Merci pour ce commentaire. Nous avions déjà échangé sur de précédentes lecteurs/écritures mais l'effraction des comptes de short edition nous a contraint de repartir à zéro. Après l'hiver il y a toujours un printemps ...
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JAC B · il y a
Un texte de grande qualité qui jongle avec les mots, de manière cultivée et spirituelle. C’est une fiction linguistique et sociétale qui épouse l’allure d’une quête initiatique que les auteur.es amateur.es que nous sommes ici sur ce site sont à même de vivre. Certes, pas d’histoire affriolante , horrifique ou de SF mais une très belle page créative et intelligente avec des passages épiques (Au début, l'accueil fut chaleureux. Sous prétexte de jeunisme….. sous le regard hautain des noms à particule et autres majuscules auréolés d'histoire.). Un coup de cœur pour moi, je like . Bonne continuation Pierre-André.
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Pierre-André Martin · il y a
C'est comme si tout le temps consacré à l'écriture de cette nouvelle n'avait été que le prélude à la lecture de vos commentaires. Alors merci, vraiment, je me sens un peu moins seul. Merci Jac

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