La vengeance d’une maison froissée

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Apres l'architecture, et un peu la musique, me voilà depuis peu plongé dans la littérature et sa suite logique l’écriture et, encore une fois, je ne peux que me réjouir du génie des hommes ... [+]

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Il y avait ce trou dans la porte alvéolaire du cellier, manifestement l'empreinte d'un coup de poing, qui aura épargné un visage ou un ventre. Pas de sang, mais une trace, une blessure encore ouverte dans l'histoire de cette maison.

Ce genre de porte, à la différence d'un punching-ball qui absorbe puis efface aussitôt les coups, imprime à jamais les offenses, celles des occupants.

À part cette anomalie, la maison était totalement rénovée, sols en parquet, chaudière neuve, cuisine et salle de bains modernes, fenêtres double vitrage, poêle à bois et toutes les peintures refaites.

Nous arrivions à la fin de la visite. De nouveau dans la rue, après avoir récapitulé le projet des visiteurs, après avoir écouté leur avis, le respect ou non de leurs critères, tenté d'évaluer si cette maison pourrait leur convenir, je les saluai en les invitant à me rappeler dès qu'ils le souhaitaient. Pourtant, alors que cette maison, où il n'y avait qu'à poser ses meubles, avait tout pour se vendre rapidement, avec la garantie d'une installation sereine, j'ai senti qu'ils ne me rappelleraient pas.

Je ne pouvais pas m'empêcher de repenser à ce trou dans cette porte. Il avait aussi inquiété les visiteurs. Cela ne pouvait être que le signe d'une maison pas si tranquille.

J'y retournai donc, pour tenter de comprendre cette blessure, cette trace. La propriétaire ne m'en avait pas parlé lorsque j'étais venu pour la première fois faire une estimation de la maison et je ne l'avais pas remarqué, le coup étant porté sur le côté intérieur de la porte, côté cellier, et non côté cuisine.

--------- Il faut que vous sachiez que j'ai pris l'habitude, depuis que je pratique ce métier d'agent immobilier, d'entrer en relation directe avec les maisons qui me sont proposées à la vente autant qu'avec leurs propriétaires du moment. Je caresse les murs, je leur parle.

Les maisons sont les premières concernées par une transaction et par le changement de leurs occupants. Ce sont elles qui vont accueillir puis protéger, au moins côtoyer, au pire subir les nouveaux arrivants. Elles vont devenir les témoins de leurs émotions, de leurs peines, de leur quotidien. Ce parcours en commun va générer des souvenirs inoubliables qui seront gravés sur des photos, des vidéos à redécouvrir toute une vie, mais aussi des scènes cauchemardesques, des périodes noires, laissant des stigmates parfois bien réels sur les maisons et des ombres envahissantes dans le cœur de leurs occupants.

Mon métier me l'apprend tous les jours : il existe un lien intime entre une maison et ceux qui y logent et je me dois de présenter aux maisons quittées par leurs occupants, l'acquéreur adapté, en recherche de la maison idéale.

Comme par exemple pour celle que j'ai vendue il y a peu de temps et pour qui j'ai trouvé des acquéreurs parfaits : un couple de cinquantenaires sans enfant, grands amateurs de jazz et de blues. Ils étaient fans du morceau « Back to Back » du duo Duke Ellington-Johnny Hodges (1959) qui avait été, m'avaient-ils dit, leur toute première découverte du jazz, tout comme il l'avait été pour moi aussi. Or, la vibration du blues, la rythmique du jazz, totalement contagieuses, avaient imprégné les murs de cette maison mitoyenne construite dans les années 30, dont le voisin, dans les années 50, avait installé sur place un bar à jazz où se produisaient les plus grandes vedettes jazz du moment. Le swing fait partie de ces sensations, telles des vibrations, qui habitent le monde et qui touchent toutes les strates de notre réel, toutes les cellules qui le composent. Nos maisons, au même titre que nous, sont gorgées de ces vibrations. Voilà pourquoi je m'intéresse à elles, si particulièrement. Il arrive même que je m'adresse à elles, réellement. --------

Arrivé dans le cellier, je posai ma main sur la porte et, à mi-voix, j'interrogeai la maison :

— Que s'est-il passé ici ? Quelle est cette blessure ? Y a-t-il eu un drame récent, une dispute conjugale qui a failli mal finir ? Cela expliquerait cette mise en vente surprenante juste après une rénovation ! Ou y a-t-il une autre raison plus ancienne ?

— Non non, c'est un oubli, tout simplement, me répondit la propriétaire, qui débarquait avec ses courses qu'elle déposa dans le cellier.

Sous l'effet de la surprise, je m'éclipsai vers la cuisine pour qu'elle ne me voie pas rougir. Elle m'avait sans doute entendu parler tout seul !

— Le cellier n'a pas été refait, ce n'était pas une urgence dans la rénovation de cette maison, on n'avait pas vu ce trou caché derrière la porte. On a eu tellement de soucis, vous savez, notamment avec la salle de bains, que l'on a entièrement refaite dans un style très contemporain, comme vous avez pu le voir. Avant travaux, elle était encore habillée de faïences à l'ancienne qui ont très mal vieilli. Il a fallu refaire tous les murs ainsi que le sol et les équipements sanitaires. Un chantier que je ne suis pas prête d'oublier.

Et elle me raconta l'incroyable chaos qu'elle avait vécu à cause d'un ouvrier maladroit (et d'une maison récalcitrante) pendant la rénovation de la salle de bains à l'étage.

Voyez cela :
Après l'enlèvement et l'évacuation du vieux lavabo art déco et de la baignoire du même style, le carreleur avait pour tâche ce matin-là de déposer la faïence murale ancienne afin de préparer le mur support de la nouvelle faïence. Marteau et burin devaient faire l'affaire. Après un quart d'heure de tapage rythmé aux sons de coups plus ou moins réguliers, le silence se fit, ce qui soulagea la propriétaire, occupée au rez-de-chaussée à étaler et trier tous ses papiers administratifs en retard à cause des travaux.

Elle vit alors l'ouvrier descendant l'escalier qui jurait dans une langue incompréhensible, ce qui n'était pas de bon augure ! Après un aller et retour vers sa camionnette, il ramena un outil effrayant, une grosse perceuse, genre marteau-piqueur qu'on imagine plus sur un chantier de démolition que dans une salle de bains. Sans doute pour éliminer un point de résistance, s'était-elle dit.

Le vacarme précédent reprit à la puissance dix mille. Toute la maison et ce qu'elle contenait se mirent à trembler. Les factures sur la table entamèrent une danse incontrôlable impossible à arrêter pour la propriétaire qui avait les deux mains collées sur ses oreilles. Puis elle entendit un fracas assourdissant et tout de suite après le silence.

Intriguée, la propriétaire reprit malgré tout son rangement quand le clapotement d'un goutte à goutte se fit entendre. Levant les yeux pour en capter la source, elle assista à la transformation de son lustre placé au-dessus de la table en un pommeau de douche d'un nouveau genre. Il y eut un arrosage général, sur les factures au rez-de-chaussée, dans toute la salle de bains à l'étage, généreusement fournie par la fuite d'une canalisation encastrée dans une cloison de la salle de bains détruite par le carreleur qui s'acharnait sur les faïences.

Ne sachant plus quoi penser, submergée entre blague, incompréhension et rage, la propriétaire se rendit à l'étage pour demander des explications. Accroupi de dos, l'ouvrier tentait désespérément d'éponger l'eau qui avait fini par envahir le couloir. Son pantalon détrempé, tombant à mi-fesses, laissait entrevoir la raie de celles-ci, ce qui effraya encore un peu plus la propriétaire. Il avait eu sa douche lui aussi, avant qu'il n'arrive à couper l'eau pour arrêter ce déluge. Mais contrairement à ce qu'on attend d'une personne qui sort d'une douche, l'ouvrier avait une allure franchement désolante, se relevant hébété en s'excusant mille fois auprès de la propriétaire totalement abasourdie.

Quelques jours plus tard, en présence des experts en assurance et de leurs avocats, tout le monde attendait une explication à cet imbroglio. Selon les dires du gérant de l'entreprise de carrelage, la faïence ancienne avait offert une résistance hors du commun, totalement inexplicable. Ce qui justifiait cette utilisation incontrôlée d'un outil inapproprié par son ouvrier qui l'amena à percer la cloison puis la canalisation qu'elle contenait. Ne pouvant se retourner contre la faïence, l'assureur de l'entreprise accepta de prendre en charge les travaux de réparation.

L'ouvrier put reprendre et terminer le travail dans les jours qui ont suivi, en se gardant bien de s'acharner sur les anciennes faïences encore soudées aux murs. Elles restèrent en place, recouverte par les carreaux modernes choisis par la propriétaire.

La propriétaire reprit :

— Regardez, j'ai des photos de la salle de bains, avant le démarrage des travaux et au final. Y a pas de doute, c'est quand même mieux maintenant, ça valait le coup ?

— Oui effectivement... je lui répondis, sans en penser le moindre mot.

Les faïences en question, si résistantes, et dont j'avais repéré la qualité au travers d'une des photos prises de près, étaient constituées de petits formats carrés 10*10 bleus pâles à bords irréguliers et dont le calepinage et la texture légèrement bosselée et irrégulière laissaient imaginer une mer calme sur laquelle flottaient des « azulejos », sortes de fresques murales de voiliers personnalisés peintes à la main sur les carreaux de faïences émaillés. Cette spécialité décorative indiquait que cette maison avait dû être habitée et décorée par un portugais dont la réputation n'est plus à démontrer en matière de construction. L'une des photos faisait apparaître le trou pratiqué dans la cloison par le carreleur, à l'origine de la fuite. Cela correspondait pile à l'emplacement de la coque d'un bateau dessiné sur l'une des fresques. Intérieurement, je ne pus m'empêcher de sourire. On ne touche pas aux savoir-faire ancestraux, si on ne veut pas couler...

Elle me coupa dans mes pensées.

— Alors cette première visite ?

— Désolé, mais ce ne sera pas eux. Globalement, votre maison correspondait en tout point à leurs critères, mais ils avaient des goûts très arrêtés en matière de décoration. Le style trop contemporain de votre maison ne leur a pas plu, pas assez chaleureux...

Ma réponse ne produisit que peu d'effet sur la propriétaire qui continuait à ranger ses courses dans le cellier et me lança :

— Tant pis pour eux ! Il y en a qui savent évoluer avec leur temps, d'autres pas...

Persuadée de son bon goût, elle entreprit de déposer des grosses conserves sur l'étagère déjà bien chargée située derrière la porte du cellier. Tout à coup, à l'instant où, les mains pleines, elle poussa brusquement la porte avec son coude, je sentis le plancher trembler sous mes pieds en même temps qu'un bruit de ferraille se fit entendre, suivi d'un cri strident : l'étagère du cellier venait de plier sous le poids des boîtes de conserve, entaillant le genou de la propriétaire au point qu'elle s'effondra au sol et reçut tout un lot de boîtes sur la tête. Après ce vacarme saisissant, je l'appelai pour savoir comment elle allait tout en essayant doucement d'ouvrir la porte depuis la cuisine, mais la propriétaire, étalée au sol contre la porte, empêchait la manœuvre et ne répondait pas.

Sans doute évanouie, ou victime d'un malaise, je ne pouvais me permettre de forcer la porte, ne voulant pas la blesser plus. Je dus faire appel au pompier en urgence.

L'intervention se fit rapidement et la propriétaire reprit ses esprits sans trop de séquelles. La blessure au genou obligea quand même les pompiers à l'emmener dans l'ambulance sur un brancard. Tout le voisinage accourut pour voir ce qui avait pu se passer, cherchant à savoir, à comprendre et j'essayai tant bien que mal de leur donner une explication qui tenait la route :

— Ce n'était que la chute d'une étagère, il n'y a pas eu d'agression, vous pouvez dormir tranquilles, vos maisons vous protègent !

Mais au fond de moi, après une tentative de retour à la lucidité, une pensée éclairante me vint à l'esprit. Là où j'avais cru que les secousses ressenties au moment de l'accident provenaient de la chute de l'étagère, il m'est apparu que c'étaient elles, les secousses, qui étaient à l'origine de la chute, qu'elles étaient la manifestation physique d'une maison blessée. N'avais-je pas assisté là, dans le cellier, à une nouvelle vengeance, celle d'une maison qui n'avait pas été respectée par ses occupants ? Tout comme l'inondation pendant les travaux avec la résistance des faïences anciennes, la chute de cette étagère n'était pas un hasard. Elle avait eu lieu à un moment précis, ce moment où la propriétaire avait poussé la porte brusquement avec son coude, juste là, sur le trou, sur la blessure sans doute encore ouverte de cette porte, trace d'un drame ancien qui s'est joué ici.

Les propriétaires actuels n'avaient pas fait le lien avec cette maison, ils avaient voulu la transformer à leur image, brusquement, sans respect de son intégrité faite de petits gestes adéquats, sensibles, posés par les occupants précédents qui avaient su l'apprivoiser. Elle a su leur faire comprendre à sa manière qu'ils n'étaient que de passage, qu'ils ne pouvaient pas rester, pire, qu'ils l'avaient blessé encore un peu plus.

Je ressentis alors à nouveau ce contact si particulier que j'entretenais avec les maisons. Je compris un peu plus d'où cela venait, quel était ce lien, cette quatrième dimension qui me relie aux maisons, tout en vibration, et avec les mots pour moi, avec les murs pour elles.
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