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La venelle d'en haut.

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Michelle Burgaud

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
C’était un soir comme les autres. Maman s’impatientait. Je savais qu’elle devait repartir, comme presque tous les soirs, pour quelques soins et piqûres dans les communes de l’île. Je n’aimais pas rester seule. Je ne le disais pas, bien sûr, mais faisais tout pour retarder le moment où elle me dirait invariablement : « À tout à l’heure, Marie. Sois tranquille, je n’en ai pas pour longtemps. »
Elle effleurerait ma joue ou mes cheveux d’un baiser rapide et j’entendrais, peu après, ronronner le moteur de la voiture.

— Marie, dépêche-toi de manger ta soupe.
— Y a des fils !
— Marie, je vais me fâcher !
— J’ai pas faim.
La voix de Maman s’était faite plus sévère :
— Ça suffit, maintenant ! Si tu n’obéis pas, je le dirai à Armand quand je le verrai !

J’ai lancé à ma mère un regard lourd de reproches. C’était pas juste... Elle savait que sa menace lui donnerait le dernier mot.
La cuillère a cessé de tourner inlassablement dans le potage. Elle est remontée, bien pleine, plusieurs fois, jusqu’à ma bouche. L’assiette s’est vidée, non sans soupirs et raclements de gorge témoins de mon martyre. Non, c’était pas juste...

Armand ! Tous les enfants de La Guérinière le craignaient et cette peur était soigneusement entretenue par leurs parents, trop contents de trouver un allié à si bon compte.
Je ne lui avais jamais parlé, bien sûr. Pour aller à l’école, j’évitais soigneusement la venelle d’en haut où était sa maison. Ce n’était pas difficile : quand il faisait beau, je longeais la dune ; promenade bien agréable, sauf que j’avais du sable dans mes chaussures. Quand il faisait mauvais, je prenais la rue des Moulins et passais chercher Delphine rue des Cap’horniers.
Comme le bourg n’est pas bien grand, je l’avais croisé plusieurs fois, Armand. J’avais alors une technique infaillible : si j’avais le temps, vite, je changeais de direction. Si la fuite était impossible, je me baissais, sous prétexte de nouer mon lacet ou de chercher quelque chose dans mon cartable. J’avais peur de le regarder en face. On disait que ses yeux étaient fous...

Armand, c’était notre simplet, l’idiot de notre village. Une curiosité, au même titre que nos plages et nos marais salants. Toujours affairé, pressé, il avançait à longues enjambées, avec une gesticulation particulière qui disloquait son corps, comme un vieux pantin qu’un buste trop lourd entraînerait vers le sol. Il avait l’habitude de parler seul, et ses bras, toujours en mouvement, prenaient à témoin un auditoire imaginaire. Il vivait de pêche, des légumes qu’il cultivait et de l’aide de ses voisines qui échangeaient soupes, ragoûts et menus travaux de ravaudage contre crevettes et poissons.
Je ne lui ai jamais connu d’autres vêtements que la veste et les pantalons de toile bleue que portent traditionnellement les pêcheurs de chez nous. Une casquette, bleue elle aussi, décolorée par le temps, cachait son front.

Mais si, la plupart du temps, ses soliloques et ses grands gestes pouvaient sembler drôles et inoffensifs, il en allait tout autrement les jours de tempête et de coups de vent. C'est alors que s'exprimait la démesure qui entretenait notre peur d'enfant. Moi aussi, je l’avais entendu crier quand la bourrasque soufflait et que la mer se jetait, rageuse, à l’assaut de nos dunes. Plusieurs fois je l’avais vu : il courait le long de la plage, bras écartés, buste relevé dans un mouvement de défi. Il courait, la tête rejetée vers l’arrière. Ses manches gonflées ressemblaient à des ailes... et c’est vrai qu’il volait, poussé par le vent portant ses cris lugubres : « Hou-ou... Hou-ou... ».
Plusieurs fois, oui, je l’avais vu. Plusieurs fois je l’avais entendu et j’avais fait le signe de la croix comme le faisaient les gens d’ici quand pleurait la corne de brume et que les bateaux n’étaient pas au port.
Rassurée par cette foi candide, j’allais mon chemin. Je ne savais pas encore que les voies du Seigneur prennent parfois des chemins de traverse...
Septembre était marqué par la rentrée des classes et surtout par les grandes marées, que j’attendais avec impatience. L’agitation estivale terminée, mon terrain d’aventure m’était redonné et il me tardait de goûter à de nouvelles découvertes, dans les derniers sursauts de l’été. Maman m’avait fait promettre d’être prudente. Précaution inutile. De la masse grise des blockhaus jusqu’à la plage de la Court, dominée par les moulins, je connaissais bien mon domaine ! Portée par l’espoir d’une meilleure prise, j’ai, pourtant, perdu de vue mon point de repère principal, « l’avion » – ainsi nommé parce qu’un Spitfire y était tombé pendant la dernière guerre. Il était sûrement plus à gauche. À moins que...
Mon épuisette était lourde quand je la poussais, et plus encore quand je la relevais pleine d’algues. Dans mon petit panier, il n’y avait guère plus de deux poignées de crevettes, et encore ! des petites... Un sol vaseux que je ne reconnaissais pas ralentissait ma marche. Il me fallait revenir, sortir de ce piège.
Soulever un pied, le poser en avant, le sentir s’enfoncer. Soulever l’autre pied, recommencer la manœuvre. Marche épuisante où le corps et le cœur se désespèrent. La mer ne tarderait pas à remonter, je le savais. Les larmes coulaient sur mes joues. L’eau salée me piquait les yeux quand je les essuyais. Larmes de sel, larmes de peur.
J’ai regardé autour de moi. Là-bas, du côté de la Pointe de la Loire, quelques pêcheurs ; des gens du pays, sans doute. Les estivants étaient partis depuis plusieurs semaines. À quoi bon appeler ? Ma voix ne porterait pas assez loin. La marche mécanique a repris...
C’est alors que je l’ai vu. Armand ! Là ! qui se rapprochait. Lui aussi m’avait vue, j’en étais sûre... Un pied, l’autre... plus vite ! Et puis la chute. La gorge qui se noue dans un sanglot qui ne peut naître ni mourir.
— Hep ! Petite.
Il connaît le chemin, ramasse mon haveneau que je ne voyais plus, me soulève, ne me lâche pas, ne me lâche plus. J’étais sauvée... J’avais peur.
Instinctivement, mes bras s’étaient enroulés autour de son cou. Mes doigts avaient rencontré le bord de sa casquette bleue rejetée sur l’arrière et, juste en-dessous, la chaleur de sa peau. Surpris par ce contact qu’ils ne connaissaient pas, ils s’étaient vite réfugiés sur le col rêche du tricot de laine. Mes yeux baissés ne voyaient que l’eau puis le sable, qu’Armand foula d’un pied sûr.
Il me portait toujours. Je ne bougeais pas. Je n’osais pas, sans doute. Je crois aussi que je me sentais bien, appuyée contre lui. Sensation nouvelle, odeur nouvelle pour la petite fille qui n’avait eu, pour poser sa tête, que l’épaule de sa mère.
C’est au pied de la dune que j’ai eu la révélation. C’est là, quand il m’a posée sur le sable que, pour la première fois, j’ai rencontré son regard. C’est là que j’ai vu ses yeux, non pas fous, mais bleus. Bleu transparent, à l’ombre des sourcils broussailleux décolorés par le sel et le vent. Un bleu rassurant dans lequel s’est évanouie ma peur.
J’ai repris mon épuisette.
— Tiens ! Tes chevrettes sont tombées avec toi.
Il a mis dans mon panier la moitié de sa pêche, de belles crevettes roses dont quelques-unes, profitant du déménagement, ont sauté sur le sable.
— Veulent pas finir à la casserole, a-t-il gloussé.
Je l’ai à peine remercié et je me suis élancée sur le chemin qui, par la dune, conduit à ma maison. Je ne suis pas allée très loin. Cachée derrière un gros bouquet d’oyats, j’ai regardé Armand s’éloigner, sa large chevrotière sur l’épaule, le bras très écarté du corps. Longtemps, j’ai suivi du regard la tache jaune de ses cuissardes.
Ce même soir, j’ai chipoté devant mon assiette pleine. Non par manque d’appétit mais parce que pour la première fois, j’avais eu envie d’entendre la menace rituelle. Maman est tombée dans le piège. Je n’ai rien dit. J’ai obéi. Au-dedans de moi, quelque chose a ri.

Dans les contes de ma petite enfance, un simple attouchement, un regard même, suffisait pour tout changer. Dans la réalité, il en va autrement. Cette partie de pêche n’avait été suivie d’aucun bouleversement pour moi. Mon existence avait repris son cours habituel et rien ne s’était passé. Enfin, presque rien, si ce n’est que ma peur d’Armand avait reflué si loin qu’elle n’est jamais revenue.
J’avais aussi choisi un autre chemin pour aller et revenir de l’école. Délaissant les charmes de la plage et la compagnie de Delphine, je prenais souvent la venelle d’en haut, qui passait devant la maison d’Armand.
Partagée entre le désir et l’appréhension de le voir, de lui parler peut-être, j’allongeai le pas, jetant malgré tout un coup d’œil par-dessus le muret de clôture qui, pareil à tous ceux d’ici, était bien trop bas pour écarter mes regards indiscrets. Dans le coin du jardin s’épanouissait un vieux figuier, très haut, très large, apportant fraîcheur quand brûlait le soleil d’été, et protection quand le vent d’ouest jouait au diable à quatre. Au fond, la maison aux volets gris avec, à gauche de la porte, un banc qu’Armand avait fabriqué avec des moyens de fortune : deux grosses pierres en guise de pieds et sur le dessus une troisième, plate, beaucoup plus large, que l’on trouve encore à l’entrée de nos champs et que les anciens appellent des esseppes.
Dans le jardin sablonneux et peu entretenu, les plantes vivaces se faisaient plaisir et, selon la saison, giroflées ou gaillardes insolentes se mêlaient aux rangées de pommes de terre, salades et légumes pour la soupe.
Non, rien ne s’était passé. Car, s’il m’était arrivé de le voir dans son jardin ou de le croiser sur mon chemin, je n’avais eu que le courage d’un bonjour bredouillé, à peine audible et que – du moins le pensais-je –, il ne remarquait pas.

C’est la pêche à la crevette qui nous a remis pour la seconde fois en présence l’un de l’autre. Nous étions en été. Dans mon petit maillot de bain rayé, coiffée de mon chapeau de toile, je ressemblais à n’importe quelle touriste. Il m’a pourtant reconnue.
— Hep ! Petite. Ça donne, hein ?
Il relevait sa large chevrottière, triait le goémon et capturait les crustacés, prêts à s’échapper.
— T’en veux une cuisine ?
— J’sais pas. Et vous ?
— Pff ! Bien assez comme ça.
Il était reparti de sa longue foulée. Je n’avais plus envie de pêcher. J’avais, de nouveau, vu le bleu si clair de ses yeux qu’il plissait comme si la lumière le blessait. J’avais découvert les larges sillons de son visage tanné et, quand ma main avait puisé dans la sienne la prise frétillante, j’avais ressenti quelque chose que je ne savais pas nommer et qui me faisait plaisir.
Songeuse, je suis rentrée à la maison. Entre sa permanence au dispensaire et ses visites à domicile, Maman n’y passait pas beaucoup de temps, mais contre toute attente, elle était là. Tout en mangeant mon goûter, je lui ai demandé quel âge auraient ses parents si un camion fou ne les avait pas fauchés sur le bord de la route, il y avait bien longtemps.
— Dans les soixante ans, m’a-t-elle répondu.
— C’est vieux !
— Pour toi, oui, bien sûr.
— Et Armand ? Quel âge il a ? Est-ce que c’est un grand-père ? Est-ce qu’il pourrait être mon grand-père ?
— Armand ?!
Maman me regardait, interloquée, et n’avait pas semblé très enthousiaste quand, après lui avoir dit d’où venait ma pêche miraculeuse, j’avais proposé de lui porter une part de notre gâteau dominical en guise de remerciements. Le dimanche suivant, elle « oublia » et quand je revins à la charge, elle tenta de m’expliquer que ce n’était pas une bonne idée. À vrai dire, je n’ai pas compris pourquoi et j’ai continué à prendre la venelle d’en haut.
Désormais, quand il était dans son jardin, il me saluait de son « Hep ! Petite » auquel je répondais d’une voix de plus en plus assurée.
Faute de gâteau, c’est à son intention que je mis en œuvre le dessin demandé par la maîtresse sur le thème du paysage de nos rêves. Sur les tables voisines, je voyais des montagnes aux sommets encapuchonnés de neige immaculée, des tableaux exotiques et colorés, des villes aux maisons perdues dans le ciel. Moi, j’ai peint une mer bien plate avec juste quelques vaguelettes qui venaient mourir sur la plage. J’ai posé délicatement un peu d’écume blanche pour faire joli. Sur cette mer, j’ai peint un bateau à la coque verte. Avec application, je l’ai bordée d’un trait marron. Enfin, j’ai écrit son nom : « La Belle Espérance ». La maîtresse est passée derrière moi :
— Quel manque d’imagination, Marie ! Tu es bien décevante, parfois.
Je n’ai rien répondu. Elle ne pouvait pas savoir que, grâce à ce bateau, je m’apprêtai à franchir l’océan des âges.
La traversée fut merveilleuse.

J’avais pris l’habitude de m’arrêter dans le jardin quand Armand y était. À chaque fois, nous partions pour une destination nouvelle. La route était sinueuse. Les écarts imprévus me captivaient bien davantage que mes lectures d’autrefois. Je l’imaginais, jeune mousse de quatorze ans, sur un chalutier. Mon cœur se serrait quand il évoquait les coups de gueule du patron ou les verres de vin qu’on le forçait à boire : « T’es un homme, ou quoi ? »
J’aurais voulu passer les doigts dans le poil rêche de Bulle, la petite chienne de bord. Je m’étonnais de ses menus exclusivement composés de poisson « cuit ou vivant ». Mes yeux s’ouvraient tout grand quand les lourds filets déversaient sur le pont leur capture brillante, pêche magnifique qui se confondait, pour moi, avec celle dont nous parlait monsieur le Curé au catéchisme.

D’autres jours, nous embarquions sur un bâtiment de la Royale et je partais pour des contrées lointaines. Armand me disait la guerre et j’avais peur. Il me disait aussi les filles de là-bas. Ses yeux se plissaient de plaisir et je riais. Il chantonnait « Nuits de Chine » et je rentrais chez moi, sautillant au rythme de « Ma tonkiki, ma tonkiki, ma tonkinoise... »
Il y avait parfois de grands moments de silence. Armand parlait d’une chose, d’une autre, se taisait sans raison. Je voulais renouer le fil, je l’interrogeais. Son esprit s’en était allé ailleurs. De temps en temps aussi, cette phrase que rien ne rattachait à rien : « Chez les chiens, c’est pareil. »
Je demandais :
— Pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce qui est pareil ?
Je n’ai jamais eu la moindre explication. Armand était à la fois dans notre monde et dans un ailleurs connu de lui seul. Je l’y suivais avec confiance, le cœur grand ouvert.

Chaque tempête le ramenait sur la plage. « Hou-ou, Hou-ou... » criait-il, les bras écartés. Je le regardais de loin, emplie de tristesse. Il avait ouvert pour moi un univers bruissant de noms mystérieux. Les couleurs de ma vie se mêlaient à celles des fièvres jaunes et du fleuve bleu. Je ne voulais plus qu’il soit fou.
Le lendemain, épuisé le plus souvent, il parlait peu. Quand je lui demandais pourquoi il jouait à faire le vent sur la plage, il me répondait :
— Je suis le vent.
J’insistais, je ripostais que ce n’était pas possible, il ne pouvait pas être le vent. Il ne fallait pas dire cela. Il fallait faire un effort.
— Chez les chiens, c’est pareil.
Il s’en allait, m’abandonnant à mes interrogations, douloureuse, muette.

La réponse est venue, pourtant, brutale, imprévisible. Une nièce qui, de temps en temps, faisait chez lui un peu de ménage, venait de perdre le plus jeune de ses enfants. La mer, ici, avait endeuillé bien des familles, mais si chacun s’était résigné à la fatalité d’un métier cruel, la mort par hydrocution de ce petit avait ému et révolté les habitants de notre île. Même ceux qui ne connaissaient pas la famille s’étaient indignés contre le sort injuste.
Le même soir, Armand était triste. Il se taisait. Geste inhabituel, il avait ôté sa casquette et m’apparaissait différent. Le haut de son front, plus clair, contrastait avec le hâle de son visage buriné. La peau y semblait plus fine. Comme celle d’un bébé, ai-je pensé. L’arrière de sa tête ne portait plus qu’une couronne de cheveux grisonnants. Sa casquette y avait tracé comme un sillon circulaire qui m’a semblé si doux que j’ai eu envie d’y poser le doigt pour en suivre la courbe. Je n’en ai rien fait, naturellement. J’ai refoulé cette tendresse dans des paroles que je voulais consolantes :
— Ne sois pas triste. Le petit garçon, il est au ciel. C’est un ange, maintenant.
La violence à peine contenue de sa réponse m’a stupéfiée.
— Non ! s’est-il écrié, frappant ses genoux de la casquette qu’il tenait toujours à la main. Tout ça, c’est des menteries !
À grandes enjambées, le corps disloqué, il a traversé la venelle et rejoint la dune. Jamais il ne s’était adressé à moi avec autant de colère. Je l’ai suivi. Il était debout face à l’océan, les mains profondément enfoncées dans ses poches. Il regardait loin devant lui. Très loin. Là où la mer et le ciel ne font qu’un.
— Des menteries ! a-t-il répété. Des menteries !
Il a ramassé une poignée de sable, me l’a tendue.
— Voilà ce qu’il deviendra, Petite ! Et toi, et moi, et nous tous !
Horrifiée par les visions qu’il avait fait naître dans ma tête, désespérée à l’idée qu’il ait réellement perdu l’esprit, je me mis à pleurer.
— Pleure pas, Petite. Regarde : c’est doux, le sable. C’est chaud, c’est vivant.
Il a pris ma main, a laissé couler le sable entre ses doigts ouverts.
— Pleure pas, Petite. Après, on est tout ça : le sable, les vagues, le vent... Regarde, Petite ! Je suis le vent...
Écartant les bras, dans cette attitude que je lui connaissais, il s’est mis à tournoyer dans un cri triomphant.
Cri de reconnaissance. Voix de l’homme unie au chant du monde.

Je ne suis jamais entrée dans la maison d’Armand. J’en avais fait à Maman la promesse solennelle. Je ne comprenais pas le sens de cette interdiction, mais puisqu’elle acceptait que je le voie à l’extérieur, qu’elle m’écoutait gentiment parler de lui, de mes découvertes, et que jamais elle ne le dévalorisait à mes yeux, je n’avais pas cherché d’explications supplémentaires.

On avait vite su, dans La Guérinière, que « la petite Marie à l’infirmière » causait avec l’Armand dans son jardin. On les avait vus, parfois, sur la plage, pêchant les palourdes ou les bigorneaux dans les rochers. Delphine m’avait répété que chez Madeleine, notre unique épicière, on en avait parlé. Même qu’on avait dit que c’était pas très bien. Elle était dévouée, l’infirmière, mais enfin... elle était arrivée comme ça, un jour, du continent ! Sans famille, à ce qu’on disait. Et sa petite Marie, bien mignonne ma foi, mais une enfant de l’amour... Et puis, on s’était tu. D’un coup d’œil, d’un raclement de gorge, on avait signalé la présence de mon amie.
Mes camarades d’école avaient eu des réactions diverses. Nous n’étions qu’une vingtaine d’élèves du CP au CM2. Dans la cour de récréation, les garçons se moquaient de moi. Ils couraient en hurlant, mimant rien que pour moi, disaient-ils, le chant d’Armand. Les petites filles étaient plus nuancées. D’abord curieuses, « Qu’est-ce que vous faites ? T’as pas peur ? », elles s’étaient vite montrées intéressées par mes récits. Non sans fierté, je faisais revivre pour elles les aventures d’Armand. Elles questionnaient, je répondais, inventais à l’occasion, donnant à mon héros une dimension de légende. S’il arrivait que l’une d’elles confirmât mes dires avec pour preuve les propos de son grand-père, une vague de fierté et de reconnaissance me submergeait.
Le plus important, cependant, je ne l’ai raconté à personne. Ni à elles, ni à Maman. Je le gardais bien enfoui au fond de mon cœur, m’en nourrissant jour après jour. C’est Armand qui a dévoilé le monde à mes yeux d’enfant. J’ai regardé vivre la dune, j’ai appris qu’il fallait la protéger car elle est fragile. J’ai déchiffré sur le sable humide les marques des palourdes : deux petits trous de respiration au milieu d’une multitude d’autres qui ne le sont pas. J’ai débusqué, sous les rochers enrubannés de goémon, les étrilles vives et savoureuses. Une fois, même, nous avons capturé un homard. J’ai remis l’abri sous lequel il se cachait comme je l’avais trouvé. « Pour l’année prochaine », a dit Armand. J’ai décrypté le vol gracieux des mouettes au-dessus de l’eau ou leur rassemblement criard au-dessus des terres. Je sais la mer à présent, j’ai appris ses couleurs, ses colères, son chant. J’ai vécu, d’une façon intense et naïve, la poésie des éléments.
Le plus important, non, je ne l’ai pas dit. Il appartenait à l’indicible, à notre communion dans une relation étrangement pudique, faite de silences et de gestes retenus.

Mon entrée en sixième a bouleversé le cours de ma petite vie. Nous avions décidé d’une option que n’enseignaient pas les deux collèges de Noirmoutier. J’ai ainsi pris la direction du continent et du pensionnat.
Maman m’avait promis de m’y rejoindre plus tard, si la séparation se faisait trop difficile, mais j’étais sans illusions : vendre son cabinet, retrouver une autre clientèle, renoncer à l’univers qu’elle s’était choisi ne se ferait pas aussi facilement qu’une inscription dans une autre école.
À vrai dire, je n’étais pas malheureuse. Mon enfance, plutôt solitaire, m’avait préparée aux longues heures d’étude où je travaillais, lisais, rêvais. J’avais de nouvelles amies et les bavardages, le soir avant l’extinction des lumières – et surtout après –, font partie de mes bons souvenirs.
Tous les vendredis soir, je rentrais avec le car. Maman m’attendait sur la place de l’Église. Je grimpais dans la vaillante Deudeuche, qui résistait du mieux qu’elle pouvait à l’air marin et aux caresses salées quand, dédaignant le pont, il lui arrivait de traverser le Gois.
Quelques minutes après, dans la cour de la maison, je reprenais possession des odeurs iodées, des saveurs que transportait le vent du soir. Le roulement de la mer me souhaitait la bienvenue. J’étais chez moi !

Ce soir-là, attablée devant notre dîner, je racontais, comme d’habitude, les faits marquants de la semaine écoulée. Toute à mon récit, je n’avais pas remarqué que Maman n’y participait que par monosyllabes. À la rituelle question « Et ici, quoi de neuf ? », elle a répondu par un silence qui m’a fait lever les yeux de mon assiette. Après une longue respiration, elle m’a dit, non sans difficultés, qu’il était arrivé quelque chose à Armand. On ne l’avait pas vu depuis la dernière grande marée du début de semaine. Mon cœur s’est serré douloureusement.
— Il était à la pêche ?
— Sans doute. Les ostréiculteurs ont décroché sa chevrotière coincée dans les bouchots, juste en face des dunes de la Tresson. Personne ne l’a vu. Tu sais bien comme il gardait secrets ses bons coins.
— On a retrouvé son...
Je n’ai pas pu prononcer le mot. J’ai recommencé ma phrase.
— Et lui ? On l’a retrouvé ?
— Pas à ce jour, non.
J’ai fermé un instant les yeux. J’ai repoussé de toutes mes forces les images cruelles qui voulaient venir. Maman a quitté sa place. Elle s’est approchée de moi, m’a bercée doucement. Je lui étais reconnaissante de son silence qui respectait le mien. Elle savait, avant moi, que je venais d’entrer dans le monde des grands.

Le lendemain, j’ai pris la venelle d’en haut. Pour la première fois, les volets étaient fermés. J’ai laissé traîner ma main sur le muret de pierres sèches. À l’angle du vieux figuier, je me suis retournée et j’ai couru jusqu’à la côte. Assise sur le haut de la dune qui nous connaissait bien, j’ai regardé la mer très loin, là où elle se confond avec le ciel. J’ai pris du sable dans mes mains. Je l’ai laissé couler avec mes larmes.
— Tu es le sable, tu es la mer et les nuages. Tu es l’écume, tu es le vent. Tu es vivant.

Maman n’est jamais venue me rejoindre sur le continent. Je me suis habituée à ma vie de pensionnaire qui, au fur et à mesure que je grandissais, me donnait davantage de liberté. Et puis, le moment de retrouver mon île n’était jamais très loin.
Étudiante, je me suis installée dans un petit appartement. Maman y passait quelques jours quand elle avait le temps. Aller chez sa fille était pour elle un plaisir nouveau qu’elle partageait ensuite avec ses patients. On se souvenait de la petite Marie. Alors, comme ça, elle allait devenir docteur pour les personnes âgées ? Quand même, drôle d’idée pour une jeune fille...

La maison d’Armand a été vendue. Les volets se sont ouverts de nouveau. Ils ont été repeints en bleu. Le jardin garde un petit air indiscipliné qui me plaît bien. Madeleine a pris sa retraite. L’épicerie a été remplacée par une agence de location de vélos. Les femmes du pays ont regretté cette halte quotidienne où elles faisaient provision de nourriture et de petits potins.
Notre commune s’est enrichie d’un musée et d’une maison de l’artisanat d’art. Le tourisme s’est développé. Pour le pire parfois. Le meilleur aussi. L’un des estivants est devenu mon mari. Nous remettons nos pas dans les traces que j’ai laissées. Bientôt, une petite fille nous accompagnera.

« Hep ! Petite ! »

PRIX

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Jennyfer Miara · il y a
C'est une histoire magnifique, impossible d'y résister :-)
Dans un autre registre, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Michelle Burgaud · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me faire partager vos impressions de lecture. Il n'y a guère que deux textes sur ma page... un troisième peut-être bientôt.Cordialement. M
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Laurence Péhème · il y a
Je viens de découvrir ce site et votre nouvelle m'a vraiment touchée. On s'attache très rapidemen aux personnages, l'écriture est fluide, un vrai plaisir!
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Loodmer · il y a
Un beau texte qui met le doigt sur l'amitié et le respect de la nature.
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Michelle Burgaud · il y a
Merci pour ce gentil commentaire. J'apprécie, également vos textes.
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Guilhaine Chambon · il y a
Très beau texte . Je découvre maintenant car cela fait peu de temps que je me suis inscrite. Et c'est bien dommage . Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page et de vous balader dans mes mots . Très belle journée
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Michelle Burgaud · il y a
Je viens de découvrir votre commentaire. Merci. Je vais lire votre nouvelle
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Michelle Burgaud · il y a
Merci de votre lecture. A bientôt sur votre page
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Yann Suerte · il y a
Superbe... Si le coeur vous en dit, laissez-vous errer dans mon poème l' Atelier...
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Michelle Burgaud · il y a
Est-ce bien de La venelle ...que vous parlez dans votre message du 7 mai ? Il me semble avoir déjà répondu. Depuis est paru une TTC "Ulysse ou la nouvelle Odyssée ". Je suis un peu perdue dans nos échanges. Pardonnez-moi....
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Jean-Michel Palacios · il y a
Cette nouvelle me touche beaucoup, profondément, intensément et me rappelle bien des souvenirs... un grand merci pour ce pont des mots entre nous, entre le continent et nos iles lointaines..

Amities
Jm

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Michelle Burgaud · il y a
Cette nouvelle n'est plus en compétition, mas votre " vote" me fait plaisir
·

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