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La variation d'Albert

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Thomas Clearlake

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Année 2138, 24 novembre.
Journal de Douglas Sewhorn, Sentinelle de la bordure des déserts d’Amérique.

Parfois les choses les plus futiles de la vie, les plus insignifiantes, pouvaient influer avec une telle force sur les évènements majeurs qui jalonnaient l’histoire de l’humanité -du temps où il y avait une histoire- que cela me semble aujourd’hui relever du paranormal. Comme si ce temps-là appartenait à une autre dimension, un monde parallèle extravaguant où la logique la plus absolue n’avait jamais eu aucune emprise.
Pour toutes ces choses qui existaient, pour cette matière artificielle à profusion, toute cette nourriture qui fabriquait ici des obèses incurables et qui manquait là-bas, où des enfants en sous-nutrition mourraient de faim, parfois abandonnés par leur propre mère. Pour ces millions d’objets qui entretenaient l’avidité et influaient d’une manière si néfaste sur notre évolution, existait-il une nécessité ? Plus les années passaient et plus se développait la multitude d’articles destinés à assouvir les masses. Il était dit que l’objet créait la fonction -Est-ce que ce système insensé avait été globalement pensé, sciemment mis en place par une entité ou un groupe politique, voire scientifique, à des fins de recherche secrète ? -Car cela paraît si incroyable maintenant que l’on ne peut éviter de se poser de telles questions- Quelle était la cause véritable de toute cette absurdité ?
Toutes ces choses sont aujourd’hui révolues.
Une immense tristesse m’envahit alors que j’écris ces lignes. Tout cela n’aurait jamais dû se produire. D’un autre côté, l’humanité était arrivée à un tel niveau d’ineptie, d’injustice et de folie que je me pose souvent cette autre question : jusqu’à quels degrés la souffrance indicible que nous affligeait le système économique, et toute la surproduction qui s’en nourrissait, pouvait-elle perdurer sans que nous ne réagissions ?
C’est peut-être mieux comme ça.
Ce matin vers huit heures je suis allé déterrer quelques pommes de terre que j’ai fait bouillir pour midi. Le sable était déjà brûlant. Mais ce sont de bonnes vieilles patates génétiquement modifiées comme on n’en fait plus. Je suis sûr qu’elles pourraient pousser à la surface de Mercure. Dans le temps, il y avait ce qu’ils appelaient des "supermarchés". Personnellement je préfère encore descendre pêcher mon poisson dans les nappes de Ghost town... peut-être que ces supermarchés n’ont jamais existé, comment savoir vraiment ?
Le souffle de la première déflagration avait balayé toutes les lignes de communication depuis New York jusqu’à la New Orleans en ce triste jour de mars 1989, puis le gigantesque raz de marée avait noyé le tiers du continent. Le désastre avait frappé de la même manière l’Europe et l’Afrique. Les deux autres bombes, une sur l’U.R.S.S. et l’autre sur la Chine, avaient sonné le glas de l’humanité.
Humanité dont il ne reste quasiment plus rien aujourd’hui.
Juste un vague souvenir, qui s’est émoussé, de mémoire en mémoire, transmit le soir près du feu aux enfants...
Mais la vie est tenace, l’Homme a la peau dure. La couche d’ozone disparu complètement et les températures montèrent de plusieurs degrés par décennies, malgré cela des milliers d’êtres à travers le monde avaient survécu. Lentement l’humanité reprenait espoir. Mon arrière arrière grand-père, James Edward Tuldor avait été journaliste au Boston Post. J’ai tout appris de lui. Il avait pu conserver, sur support informatique, toutes les archives des revues quotidiennes de l’Amérique entière depuis la Première Guerre mondiale. Certaines autres informations, tenues comme secrètes, lui avaient été procurées par un vieil ami à lui qui avait travaillé jadis pour le pentagone.
Ce vieil ami, un Allemand du nom d’Owen Kompp, fut de ceux qui "passèrent à l’ouest" durant la guerre froide. Figurez-vous que cet Owen Kompp, qui travailla par la suite pour la Gestapo, avait été en charge, de 1928 à 1932, d’observer et de rendre compte de tous les faits et gestes d’une certaine personne qui habitait un charmant petit pavillon des faubourgs de Berlin. Cet individu, qu’il qualifiait de discret et loufoque, se nommait Albert Einstein. La raison de cette surveillance était due au fait que ce physicien talentueux poursuivait des recherches conséquentes qui pouvaient, selon les services, "influer grandement sur le cours des choses", ça n’avait pas le mérite d’être bien clair, mais c’était une directive qui venait d’en haut.

Voici des extraits d’observations du sujet Albert Einstein, faites par Owen Kompp, et comprises entre le 26 août 1932 et le 14 novembre 1932, jour de l'incident :

"... Le sujet se plaît à faire une promenade à pied quotidiennement autour du pâté de maisons vers 18h."

"... Sa promenade consiste en une marche irrégulière, jalonnée de moment d'arrêts pendant lesquels le sujet semble profondément absorbé par ses pensées. Parfois il est si distrait de son cheminement qu'il m'est arrivé de craindre qu'une automobile le renverse. Par chance c'est une rue réservée aux seuls riverains du quartier, qui d'ailleurs, connaissent tous très bien le sujet puisqu'ils le saluent amicalement de la main lorsqu'ils le rencontrent."
"... Lors de sa promenade, il lui arrive de parler à voix basse, comme s'il s'adressait à un interlocuteur lors d'une conversation. Il peut aussi rester silencieux durant tout le parcours, visiblement perturbé par ses pensées. Le comportement du sujet semble à la limite de la pathologie à certains moments".
"Journée du lundi 14 novembre 1932 :
La veille au soir, le sujet a reçu à diner trois personnes, le mathématicien Marcel Grossmann, le philosophe Maurice Solovine et l’ingénieur italien Michele Besso. Les débats se sont prolongés jusqu’à environ 02h30 du matin"
La raison de cette réception, Owen Kompp l’ignorait alors.
Albert Einstein travaillait sur une théorie qui lui tenait particulièrement à cœur. Sa "relativité restreinte" ne le satisfaisait pas pleinement. Il rêvait d’unifier toutes les lois de l’Univers en une seule et unique équation.
"14 heures 28. Le sujet, visiblement éméché, sort de chez lui ; s’étire et s’assoit sur la pelouse devant le perron de sa maison. 14 heures 42. Il se lève pour rentrer. À ce moment, le chien du voisin, un molosse nommé Rugg, se met à courir vers le sujet et lui saute dessus. Albert Einstein chute violemment sur le parvis bétonné de son allée et perd connaissance. Le chien s’en va en emportant entre ses dents quelque chose qui ressemble à de la nourriture."
Le chien de Larz Muller, le Voisin d’Albert Einstein, avait été irrésistiblement attiré par l’odeur d’un morceau de lasagne « alla bolognesa » que la femme de Michele Besso avait cuisiné. Personne ne put raisonnablement expliquer ce qu’un morceau de lasagne faisait dans la poche d’Einstein cet après-midi-là. Cependant ce fut la raison principale de tous les évènements majeurs qui allaient suivre. Le savant fut transporté d’urgence à l’hôpital. Ses jours n’étaient pas en danger. Cependant lorsqu’il sortit du service de réanimation, l’après-midi même, quelque chose avait changé en lui. À peine s’était-il éveillé qu’il avait demandé, avec empressement, à l’infirmière de garde, une feuille et un stylo. Durant les quatre jours qu’il était resté en observation, il avait griffonné frénétiquement, de jour comme de nuit, sur son calepin, équation, calculs et déductions métaphysiques complexes.
Une semaine plus tard, L’Équation universelle qui assemblait les quatre forces gravitationnelles, la mécanique quantique, la relativité restreinte et toutes les autres théories était née.
Moins de cinq jours plus tard, la Gestapo mit à sac son pavillon.

17 juin 1962, l’U.R.S.S. et les U.S.A. s’annonçaient mutuellement qu’ils étaient détenteurs de l’arme nucléoquantique.

Le mardi 7 mars 1989, à 06h32, un premier missile russe est lancé, certainement en réponse à l’effondrement du système communiste. Sa tête d’ogive est chargée de la puissance de feu la plus dévastatrice jamais conçue. La contre-attaque américaine est automatique et immédiate.

Est-ce que Rugg, le chien du voisin d’Albert Einstein, peut être tenu comme élément déclencheur du troisième et dernier conflit mondial ? Non. Le cours de l’histoire aurait-il été changé si cet après-midi du 13 novembre 1932, Madame Besso n’avait pas cédé à son mari et lui avait refusé de cuisiner ces fameuses lasagnes ? Certainement. L’Équation universelle aurait-elle été trouvée ? Certainement pas.

À présent, comment un quelconque évènement anodin, tel qu’un plat de lasagne mijotant dans un four, pourrait changer le cours de notre histoire ? Celle de la post-humanité... une histoire devenue plate et uniforme, vide comme un sablier brisé qui se répandrait dans l’immensité d’un temps libéré, absolu. Une histoire presque immobile, évoluant au rythme séculaire des dunes qui avancent sur les ruines de nos mégapoles déchues.
Comment la moindre chose pourrait-elle changer quoi que ce soit ? Puisque plus rien n’existe, ou presque. La vie se suffit maintenant à elle-même. Les artifices ont disparu. L’homme est à présent libre de ces objets de consommation qui, liés les uns aux autres, formaient à eux seuls le devenir de l’humanité. Il est libre de reconstruire le monde.
Malgré la rudesse de ma vie dans ces déserts qui s’étendent à perte de vue et ces conditions climatiques extrêmes, je ne regrette pas d’être né en ces temps post apocalyptiques.
Et mon cœur s’emplit d’une telle joie à la simple vue d’un pommier poussant dans les recoins ombrageux de ruines protectrices, que j’en ressens un sentiment de liberté si puissant qu’il m’est arrivé d’en pleurer. Un sentiment de liberté que je ne parviens pas à m’expliquer autrement que par la libération d’un atavisme ancestral. Celui de cette ancienne humanité, prisonnière du système insensé dans lequel elle évoluait malgré elle.
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Jarrié · il y a
Quelle histoire intéressante ,foisonnant détails que j'ignorais totalement ! Double merci
Trés bien écrit. Plus banal est ma putain de nuit. Si vos yeux passent par là…Bonne fin de journée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuit

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Jarrié · il y a
Quelle histoire intéressante ,foisonnant détails que j'ignorais totalement ! Double merci
Trés bien écrit. Plus banal est ma putain de nuit. Si vos yeux passent par là…Bonne fin de journée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuit

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