La vampire

il y a
7 min
72
lectures
0
C’était en 1788. L’automne avait amené avec lui ses premières pluies et une brume épaisse régnait sur les bords de Saône. A Villefranche, tous avaient sorti les tricots pour se protéger du brusque froid... Les Caladois ne sortaient plus que par obligation, préférant la chaleur du feu au vent vif qui ne semblait jamais se fatiguer.
Henri rentrait de sa livraison de charbon, les doigts gourds des premières gelées.
Ses parents buvaient une chicoré brûlante au coin du feu qui se mourrait, faute de combustible, dans l’espoir de se réchauffer. Henri approcha et sortit de ses poches quelques morceaux de charbon qu’il avait récupérés, et les jeta dans le feu, lequel lâcha de maigres étincelles qui disparaitraient bientôt... Il monta ensuite dans sa chambre où l’air glacé le prit à la gorge lorsqu’il retira son écharpe où s’était accroché un peu de givre.
S’approchant de la cuvette d’eau sur sa table de nuit, il nettoya son visage noirci par le charbon durant des heures. Il ne se lava pas les cheveux, qui en auraient pourtant eut besoin, de peur de tomber malade, et regarda le résultat dans le petit miroir sale que ses parents lui avaient offert pour ses dix-sept ans, un an auparavant. Son visage lui apparaissait fatigué, maladif, et il se mordit la lèvre en pensant à son apparence le lendemain au soir... Mais après tout peu lui importait, du moment que ça ne la dérangeait pas, elle.
Il avait prit sa décision depuis déjà douze jours, la dernière fois qu’il l’avait vue. Douze jours où chaque minute lui paraissait déchirer un peu plus son cœur vers l’autre rive... Et pourtant, durant tout ce temps, il n’avait pu le dire à ses parents ; vouloir épouser une jeune fille sans dot, et surtout d’en face... Ils le déshériteraient sûrement... Mais il ne désespérait pas : bien qu’elle ait deux frères cadets, ils étaient encore très jeunes, et ce serait certainement lui et Jeanne qui reprendraient la terre de son futur beau père, si celui-ci voulait bien lui donner sa fille...
Henri reposa brusquement le miroir, se refusant à d’avantages de réflexions sur un avenir qui lui faisait tellement peur...
Il redescendit donc vers ses parents qui n’avaient pas bougé ; les bouts de charbon étaient consumés, et n’avaient réussi à réchauffer la pièce.

Au diner, composé de soupe claire et de fromage produit par leurs voisins, Henri désespérait de réussir à briser le pesant silence...
Lorsqu’il parvint à prendre la parole, ses paroles, préparées et répétées déjà des centaines de fois, coulèrent comme un flot libérateur entre ses lèvres tremblantes, tant de froid que d’appréhension :
-Papa, maman, je voulais vous parler d’une chose importante, et j’espère que vous me pardonnerez...
L’attention de ses parents lui était dévolue devant son air grave et ses yeux baissés : il continua :
-J’ai rencontré quelqu’un, une fille, et je voudrais l’épouser.
C’était fait, c’était dit, le pire était à venir, mais le jeune homme respirait plus librement.
-Et d’où elle est, cette fille ? interrogea le père.
-D’en face... et avant que son père ne pu protester, il continua. Son père possède une terre là-bas, et ses fils ne sont pas assez âgés pour la reprendre, je peux le faire. J’en vivrai sûrement mieux avec ma femme que de la livraison de charbon !
L’émotion lui fit monter le feu aux joues, ainsi que le fait d’avoir appeler Jeanne sa femme.
Ses parents gardaient le silence, mais il sentait que l’orage était proche. Les yeux de son père lançaient des éclairs tandis que sa mère fixait obstinément la table, semblant se refuser à regarder le fils qui les quittait.
Au bout d’un long moment, Henri se décida :
-Je traverserai demain soir pour demander sa main.
Et il n’y eut que le silence pour lui répondre.
Ils devaient avoir perçu la résolution dans sa voix, car, à la fin du repas, ils ne purent que dire :
-Prends donc le reste du repas en offrande à la Saône.
Mais Henri s’y refusait : ce n’était pas qu’un simple reste, c’était un repas de plus pour ses parents chez qui la nourriture manquait.
C’est seulement alors que ses parents réagirent : son père devint écarlate et sa mère se mit à pleurer.
Le jeune homme maudit leur superstition. Il n’avait jamais cru aux esprits habitants soit-disant le fleuve, et n’avait jamais accepté de faire une quelconque offrande à ces personnages mythologiques, ce qui ne faisait de toute façon, d’après lui, que gâcher des choses utiles aux personnes réelles.
Cependant, traverser à gué était toujours dangereux, et depuis que la pluie tombait drue, personne ne s’y risquait plus. Mais les bacs étaient chers, et Henri n’avait d’argent que celui qu’il avait durement économisé pour ses débuts en temps qu’adulte indépendant.
Malgré cela, Henri était habitué à ces traversées risquées. Il ne lui était arrivé qu’une fois de tomber à l’eau, alors qu’il allait sur ses quatorze ans ; c’était l’été, et sa chute n’avait eut comme seule conséquence qu’un demi kilomètre de marche complètement trempé pour remonter depuis l’endroit où le courant l’avait emporté.

Il se coucha tôt ce jour là, et bien que ses parents ne l’aient pas approuvé, il était fier qu’ils n’aient pas strictement refusé son choix. Il avait malgré tout le cœur serré en les entendant murmurer à propos de comment ils allaient s’en sortir sans le revenu de leur fils unique, et s’était promis de leur apporter régulièrement de quoi subsister dès qu’il ferait ses premières récoltes...
Ses premières récoltes... Rien n’était pourtant moins sûr, car Jeanne n’en avait pas parlé à ses parents, mais ils étaient des gens affables et généreux malgré leurs maigres moyens, et Henri croyait en sa réussite.
Il dormit mal, l’appréhension le faisait se retourner dans son lit autant que le froid, et lorsque l’aube pointa, la fatigue quitta son corps dans l’attente du soir, qui se faisait fébrile.
Toute sa journée, il travailla dans la brume blanche qui tranchait avec la fine poussière de charbon qui flottait en permanence dans l’air, lui encrassant les poumons.
Lorsqu’il rentra, tard ce soir-là, il fit une rapide toilette puis s’assit sur son matelas de paille, tâchant de contrôler sa respiration agitée, et le tremblement de ses mains.
Il descendit enfin. Ses parents l’attendaient, silencieux, dans la cuisine glacée - ils n’avaient plus de bois – et ne placèrent un mot que pour le supplier de prendre avec lui les traditionnelles offrandes qu’il refusa.
Ignorant leurs regards glacés par la peur, il sortit dans le froid mordant en enfilant ses gants.
Il faisait déjà nuit, et un brouillard laiteux rendait l’air oppressant.
Sa maison n’était qu’à quelques minutes de la Saône, et il atteignit bientôt sa berge, puis commença la remontée vers le gué le plus proche, traversant avec détermination les broussailles qui lui barraient le chemin.
Il sursauta, une ombre était fugitivement passée devant lui, presque invisible dans le brouillard.
Il ne savait pas très bien ce qu’il voyait dans l’obscurité quasi-totale ; il continua sa marche après une brève hésitation, pensant avoir mal vu.
Quelque chose le frôla puis disparu dans la brume, c’était... Humain.
Il paniqua, tournant sur lui-même, il interpela la nuit :
-Qui êtes-vous ?
Et comme il n’y avait que le silence pour lui répondre, il cria :
-Que me voulez-vous ???
-Ton sang...
La voix avait soufflée à son oreille, langoureuse, mielleuse, et des doigts glacés coururent sur sa nuque, entre son écharpe et ses cheveux. Il voulu se retourner, mais ses membres étaient soudain paralysés. Etait-ce l’effroi, la peur, ou quelque chose de moins... naturel ? Une bile amère lui entrava la gorge.
-Mon sang ? Je ne peux plus bouger...
-Oui... Tu ne le savais pas ? Il est dangereux pour une proie de s’aventurer seul et de nuit sur le territoire de son prédateur naturel...
-Prédateur...
-Mais oui mon mignon, chaque être a son prédateur, sauf ceux qui sont au sommet de la chaine... Et, contrairement à ce que croient les Hommes, ce ne sont pas eux...
C’était indéniablement une voix de femme, sensuelle et séductrice, et lorsqu’il sentit un baiser encore plus glacé que la nuit sur sa nuque, il ne put que davantage se raidir...
Il sentit un corps glisser de long de son flanc, et eut bientôt sous les yeux la plus magnifique créature qu’il lui eut été donné de voir... Toute de noir, de ses vêtement à ses cheveux, y compris ses yeux, elle était longiforme, semblable à une déesse doublée d’un oiseau de mauvaise augure...
-Hum... Plutôt mignon...
Elle disait ça d’un air... gourmand. Henri sentit son sang se figer dans ses veines lorsqu’elle se mordit la lèvre d’un air aguicheur, car une fine canine trancha la lèvre peinte en noir, comme un éclair d’acier.
Henri sentit son esprit s’embrumer, et se fit la réflexion que ce n’était pas prudent de rester immobile par ce froid. Il ne réagit pas lorsqu’elle s’approcha vivement et l’embrassa sur les lèvres ; lorsqu’elle recula, un sourire canaille aux lèvres, il aperçu un petit filet sombre à leur coin, et mit quelques secondes à se rendre compte qu’il s’agissait de son sang en sentant une tiédeur envahir sa bouche.
-Détends-toi, tu me plais bien : ce sera rapide... murmura-t-elle à son oreille avant de se pencher sur son cou...
Henri sentit à peine la douleur, anesthésié par le froid qui engourdissait tout son corps, puis ce fut le vide. Un voile noir tomba devant ses yeux, et avant de plonger dans le néant, il crut voir la silhouette de son aimée sur l’autre rive, s’éloignant...
Il murmura dans un dernier souffle :
-Ne pars pas, je t’en prie...
« Attends-moi ! »

Jeanne attendait...
Voila maintenant treize jours qu’elle patientait jusqu’à ce jour, sans même savoir s’il serait au rendez-vous, mais il le lui avait promis, et elle était venue...
Elle avait froid : voila maintenant plusieurs jours qu’il gelait, et déjà elle ne sentait plus ses doigts... Cette sensation lui rappelait ce jour là, au printemps... Une joute avait été organisée entre les deux bords de la Saône, elle avait voulu traverser à gué un peu en amont en voulant mieux voir. Mais arrivée au centre des pierres glissantes, les pieds dans l’eau suite au dégel printanier, elle avait glissé.
L’eau avait empli sa bouche, noyant son cri de détresse, et elle crut sa fin proche : elle ne savait pas nager.
Mais soudain elle avait sentit un bras ferme autour de sa taille, et sa tête fut soigneusement conservée hors de l’eau pendant qu’elle était ramenée sur la rive.
Elle grelottait, et pourtant n’avait d’yeux que pour son sauveur : il était beau, athlétique, avec un sourire rassurant qu’il lui adressa en s’accroupissant à ses coté, tandis qu’une flaque s’étendait autour d’elle.
Elle grelottait ; il s’en aperçut et s’éloigna dans les fourrés. Durant une seconde elle eut peur, peur qu’il ne revienne pas, peur de ne plus jamais le revoir... Mais il revint quelques minutes plus tard avec un épais manteau, sec, qu’il avait du retirer pour se jeter à l’eau.
Alors qu’il le lui passait sur les épaules, elle lui rendit son sourire et sentit son cœur faire un bond lorsqu’il lui prit les mains pour souffler dessus...
Jeanne serra les doigts ; aujourd’hui encore, comme il avait eut l’habitude de le faire les jours froid depuis lors, il les réchaufferait sûrement de la même manière, et son attente se fit fébrile...
Soudain elle l’aperçut, pâle silhouette dans l’épais brouillard, ça ne pouvait être que lui. Il marchait d’un bon pas en direction du gué, et un sourire passa sur les lèvres de Jeanne en pensant aux douces heures qui suivraient...
Elle l’observa alors qu’il se frayait un chemin dans les fourrés à travers l’obscurité laiteuse. Elle fronça les sourcils : il venait de s’arrêter, et semblait regarder autour de lui ; elle vit une mince silhouette s’approcher et se coller à lui, lui faisant perdre le souffle...
Ils paraissaient discuter, puis elle l’embrassa et il se laissa faire. Jeanne sentit ses yeux s’emplir de larmes, et, alors que leur échange devenait plus intime, elle se détourna et s’enfuit, se retenant de courir, rentrant chez elle pour pleurer, comme en deuil de son propre cœur...

Le lendemain, les pêcheurs retrouvèrent dans leurs filets un cadavre, après que ses parents soient accourus, inquiets de ne pas avoir de nouvelles de leur fils unique ; ils reconnurent Henri.
Il fut enterré au cimetière de la ville, simplement, selon les pauvres moyens de sa famille. Ceux-ci furent à jamais confortés dans leur superstition, et ne contrarièrent plus jamais les divinités, se contentant de regards haineux au fleuve qui leur avait enlevé leur fils...
Jeanne ne sut jamais ce qu’il était advenu de celui qui devait devenir son fiancé. Elle ne s’en soucia pas, l’illusion de sa trahison resta à jamais gravée en elle, et elle ne fit plus jamais confiance à un homme, même lorsqu’elle se maria quatre ans plus tard avec l’un de ses voisins, dans le but de réunir les terres de leurs parents.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,