La vallée des Reines

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Pharmacien Biologiste dans la vie irréelle. Troubadour dans toutes les autres vies. Vous pouvez retrouver mes fragments de vie et mes brèves su ... [+]

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Dans une semaine elle fêterait ses 60 ans, elle le savait parce que chaque soir, devant son miroir, elle mettait un peu plus de fond de teint et de mascara, et un peu plus de temps aussi pour masquer la malédiction qui menaçait son gagne-pain : la vieillesse.
40 ans qu'elle faisait ce métier, si on peut appeler ça un métier ; pourtant c'était peut-être le seul à s'enorgueillir d'autant de qualificatifs : péripatéticienne, prostituée, femme de plaisir, tapineuse, pute... Le répertoire littéraire était aussi riche que les clients.
En matière de diversité humaine, elle en avait croisé de toutes les espèces, des frustrés aux dominants, en passant par les obsédés, les malheureux, les impuissants...une leçon de vie comme il n'en existe dans aucune autre activité.
Mais durant toutes ces années, elle était certaine d'avoir apporté du plaisir à certains êtres qui n'en auraient sans doute jamais eu, parce que trop défigurés ou trop déglingués par la violence de l'existence. D'une certaine façon, ça la consolait, elle en venait à penser qu'elle n'avait pas été inutile.
Evidemment, comme ses collègues, elle avait eu son lot de détraqués mais ceux-là, elle avait vite appris à les repérer pour les écarter et se constituer un groupe de fidèles.
Elle avait toujours fonctionné en indépendante, libre de ses choix et de son temps. Elle aimait son quartier et résidait dans un coquet deux pièces de la rue du Caire, à quelques pas de la rue Saint Denis et des grands boulevards parisiens. En bas de chez elle, quand elle levait les yeux vers la plaque bleu marine, elle naviguait sur le Nil, elle rejoignait la vallée des reines et elle se disait qu'en travesti de reine égyptienne de la nuit, elle apportait un peu d'exotisme à ses clients.
C'était un quartier cosmopolite, vivant, animé jour et nuit avec ses bistrots, ses échoppes, ses sex-shops ; elle y avait ses habitudes et pour rien au monde elle n'aurait voulu habiter ailleurs.
Elle quittait généralement sa tanière au crépuscule pour partir en chasse, au rythme des néons qui s'allumaient et s'éteignaient ; ça lui laissait toutes ses après-midis de libre et quand elle ne travaillait pas, elle aimait rêvasser sous les verrières des passages et détailler les péniches amarrées le long du canal Saint Martin. Lorsque le temps était à la pluie, il lui arrivait aussi de rejoindre le Louvre pour retrouver le soleil, au département des antiquités égyptiennes.
La dynastie des pharaons la fascinait. Devant le buste de Néfertiti et le regard énigmatique du scribe accroupi, le temps n'avait plus d'emprise. Elle aimait aussi retrouver l'atmosphère de recueil qui régnait en journée dans l'église Saint Nicolas des champs. Parfois, elle y entrait juste pour s'assoir et écouter le silence, pas pour prier, non, car elle ne savait pas vraiment comment on priait, même si elle aurait voulu y croire ; mais en ce lieu plus qu'ailleurs, elle entendait résonner la voix de Dalida, « Pour ne pas vivre seule, on fait des cathédrales, où tous ceux qui sont seuls, s'accrochent à une étoile... »
Alors elle venait visiter son étoile, surtout quand le ciel était orageux.
Les dimanches se passaient souvent entre filles, chez les unes et les autres, dans cet entre-soi d'amitié indispensable, avant d'aller grailler de temps en temps chez Jojo, au bistrot du coin.
On dansait sur Gigi l'amoroso avec un apéritif à la main, on se frôlait, on riait, l'étroitesse des lieux rapprochait les âmes et les cœurs pour qu'ils restent en vie derrière leurs masques. Les confidences se partageaient sur des nappes à carreaux rouges et blancs avant de se noyer dans les verres ; les anecdotes croustillantes finissaient en fou-rire général.
Sa retraite, elle la méritait, elle l'avait construite sans faire l'aumône et sans l'aide de personne. En fourmi prudente qu'elle était, elle versait fidèlement une modeste somme chaque mois, à coup de petits sacrifices, sur un compte bancaire aussi réel que la dureté de sa vie.
Le sexe, c'était comme la viande sauf que le tarif fonctionnait à l'envers et elle le savait ; plus la viande était mature et moins elle était chère. Depuis quelques années déjà, elle avait des difficultés à garder ses clients et plus encore à en fidéliser de nouveaux, alors, à force de petits renoncements, elle avait fini par se faire une raison.
Désormais, elle prenait ce qu'on voulait bien lui laisser, des épaves, des désespérés, trop désespérés pour attendre autre chose qu'un peu de présence et de compassion, avec une touche de sexe, pour maintenir un semblant de virilité et pour rester debout.
Pourtant à une époque, elle avait très bien gagné sa vie, et dans le milieu, elle jouissait même d'une sacrée renommée ; on la surnommait la reine égyptienne de la pipe de Saint Denis, à cause de sa beauté et de son talent. Mais c'était il y a longtemps, quand les filles de la nuit étaient encore solidaires et savaient se retrouver pour rire ensemble dans les gargotes.
Aujourd'hui elle faisait des demi-pipes, au rabais, en commençant par astiquer avec les mains et en finissant avec la bouche, parce que c'était moins dur et parce que depuis quelques temps aussi, elle s'essoufflait vite et toussait souvent.
Oui, aujourd'hui, tout avait changé, le quartier, les filles, les nationalités, les règles. Comme pour la côte de bœuf, la viande était devenue internationale, la concurrence était rude et il y en avait pour tous les goûts, moldaves, ghanéennes, asiatiques...et pour toutes les bourses aussi.
Beaucoup de ses amies avaient déjà cessé leur activité et plus les nuits défilaient, plus elle se disait qu'il était peut-être temps pour elle aussi de remiser les artifices affriolants de l'Orient au placard, pour de bon.
Après avoir consacré sa vie à donner du plaisir aux autres, elle allait enfin s'occuper d'elle.
Jeudi dernier, elle avait pris rendez-vous avec son banquier ; elle voulait faire le point sur ses finances et mettre ses affaires en ordre.
Il y a un mois, elle s'était décidée aussi à consulter un médecin au Centre de santé Réaumur, à cause de cette vilaine toux qui ne voulait pas céder et qui la fatiguait. Elle mettait ça sur le compte de la vieillesse et attendait les résultats des examens complémentaires.
L'année dernière, le temps d'un week-end, elle était si fatiguée qu'elle avait déserté la capitale pour passer voir une de ses tantes, sans enfants ; la seule famille qui lui restait et avec laquelle elle n'avait jamais rompu le lien. Elle habitait une maisonnette à Port des Barques en Charente- maritime. C'est là qu'elle avait découvert la lumière et l'Eden. Un choc. Moustaki avait raison, il existait bien un coin de paradis perdu ici-bas.
Alors, quand elle avait appris son décès par le notaire, et le leg de la maison, elle n'y croyait pas mais elle avait compris que côtoyer la splendeur géographique jusqu'au restant de ses jours la purifierait de tout le reste. Avec Port des Barques, elle rejoindrait la vallée des Reines où quelque chose était possible, pas trop loin du bonheur de vivre ; et chaque soir, elle aurait une pensée pour cette femme généreuse, dans l'orangé du crépuscule, face à la mer.
Les cartons avaient vite été faits, elle ne possédait pas grand-chose, l'essentiel était sur un compte et le soleil couchant n'attendait qu'elle.
Elle avait mis un terme à son bail et dit au revoir aux quelques amis qui lui restaient et à ceux qui avaient compté pour elle dans le quartier. Étrangement, malgré son attachement, elle ne ressentait aucune nostalgie, aucun regret. Elle passait à autre chose, c'est tout.
Il ne lui restait plus qu'à retourner voir le médecin, avant de quitter définitivement la rue du Caire.
C'était un vendredi, elle avait rendez-vous à 10h30.
Quand elle pénétra dans le cabinet feutré, il l'attendait. Il la fit s'assoir. Il semblait gêné. Elle avait suffisamment côtoyé les Hommes et leurs fêlures toute sa vie pour deviner que ça ne présageait rien de bon.
Le diagnostic tomba, sans espoir : cancer bronchique à petites cellules, stade avancé, quelques mois de survie tout au plus.
Elle le regardait dans les yeux, figée, muette. Elle le regardait mais elle ne l'entendait déjà plus.
Elle pensa qu'il s'agissait forcément d'une farce parce que les mauvaises nouvelles ne pouvaient pas pénétrer dans un lieu à la moquette aussi moelleuse.
Il allait se lever et se contorsionner autour d'elle à la manière de ces sorciers africains, en psalmodiant des onomatopées magiques, pour extraire le mal. Il absorberait ces petites cellules inconnues, si petites soient elles, et tout rentrerait dans l'ordre. C'était facile, c'était certain. C'était même pour ça qu'elle était assise là, entre ces murs capitonnés, pour guérir. Mais il ne bougea pas.
Puis il y eu cette fulgurance, la lumière de Port des Barques, comme une irradiation, et elle, superbe, le front ceint d'un diadème dont le cobra dressé étincelait dans l'orangé du couchant ; elle marchait sur l'eau, drapée dans une toge de lin égyptien. Elle réclamait l'absolu, tout de suite.
Intérieurement, ce fut le chaos, elle savait trop bien que contrairement aux dés, la vie ne se joue qu'à un coup. Une voix intérieure, comme un microsillon rayé, lui répétait en boucle qu'elle n'avait jamais fumé, qu'elle avait juste taillé des pipes toute sa vie mais que ça n'avait rien à voir, qu'il y avait une erreur, que ça n'était pas possible, pas maintenant, et que ça ne justifiait pas qu'en cet instant, elle ne soit plus qu'une morte en sursis, en partance pour un des tombeaux de la vallée des reines.
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Denis Infante · il y a
De nos yeux voilés de larmes nous voyons resplendir la splendeur indifférente du monde !
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Phil Bottle · il y a
Mélodrame justifiant le carpe diem quotidien!
Encore de quoi alimenter la marmite des termes conventionnels inventés pas les humains pour se rassurer (Vérité, liberté, fraternité, égalité, justice, ... ) foutaise que tout cela! La chance, la malchance, le destin... c'est autre chose.

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