La vague

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« Respirer ! De l'air... Je vais me noyer... Non! Il me faut.... De l'air... Respirer! »
Cette douleur atroce qui me déchirait le crâne m’empêchait de me concentrer sur mes mouvements. Encore un ultime effort. Enfin ! Je perçais la surface et aspirais un grand bol d'air. Une énorme inspiration qui me ramena à la vie. Une fois calmé, la panique apaisée, je me laissais aller quelques instants à flotter sur le dos. Le bleu intense du ciel filtrait à travers mes paupières mi-closes. La mer était calme. J'aperçus des rochers un peu plus loin. Je nageais dans leur direction en puisant dans mes dernières ressources et me hissais péniblement hors de l'eau. Je m'effondrais sur la rive, épuisé, lacéré par la douleur et le choc.
Je me réveillais à la nuit tombante. Une nuit violette, remplie d’étoiles scintillantes et étonnamment proches, comme des lunes lointaines. Je regardais autour de moi mais ne vis pas grand-chose, à l’exception d’une forme sombre qui ressemblait à un palmier étrangement grand. Je retombais aussitôt dans un sommeil à demi comateux.
Le lendemain matin, j'ouvris les yeux, mais, aveuglé par un soleil brûlant, je les refermais vivement. Il me fallut un bon moment avant de m'habituer à la lumière éblouissante. Mes cils étaient collés, mes paupières douloureuses, comme l'ensemble de mon corps d'ailleurs, mais je concentrais d'abord mes efforts sur mes yeux. Une fois accoutumé, j'observais le paysage autour de moi. Je n'avais pas rêvé la veille : un immense palmier se trouvait bien à quelques mètres de moi. Des feuilles mortes jonchaient le sol autour de son tronc. Si j'arrivais à m'y réfugier, son ombre me protégerait des rayons agressifs du soleil.
J'essayais péniblement de me lever. Il fallait que je reprenne des forces. Combien de temps avais-je nagé ? Combien de temps s'était-il passé depuis que la vague m'avait submergé ? En frissonnant, je chassais ces pensées de mon esprit. Je ne pouvais pas me permettre de penser à cela. M'abriter, trouver de l'eau et de la nourriture, voilà ce sur quoi je devais concentrer le peu d’énergie dont je disposais. J'essayais de soulever ce corps lourd d'animal mort mais la douleur provoquée par les arrêtes acérées des rochers sur lesquels j'étais affalé, m'arracha un cri. Je n'avais pas le choix, il fallait me lever. Je fis un effort surhumain et réussis à me hisser sur les coudes, occultant la douleur provoquée par les roches s’enfonçant dans mes chairs. Je parvins à me traîner sous l'arbre. Les feuilles mortes qui tapissaient le pied de l'arbre m'offrirent le répit que j'espérais. Je m'y réfugiais, recouvris mon corps meurtri avec des branches en me blottissant contre le tronc froid et lisse de l'arbre et sombrais à nouveau dans un sommeil sans rêves.
A mon réveil, je me sentais mieux, bien que dévoré par la soif et la faim. Je regardais autour de moi avant de découvrir une feuille plus verte que les autres. Affamé, je tentais d'en mâchouiller la nervure centrale. Un liquide miraculeusement rafraîchissant et énergisant gicla dans ma bouche. Je me gavais de cette manne inespérée. Au bout d'un moment, enfin rassasié, je m'endormis comme une souche. J'alternais plusieurs périodes de la sorte avant de me sentir nettement mieux et de reprendre un peu mes esprits. Je parcourais du regard les alentours. Le bleu intense du ciel avait quelque chose de dérangeant, un peu trop intense, comme factice. Un soleil de plomb écrasait l'île sur laquelle j'avais trouvé refuge. C’était en fait un amas de roches effilées et coiffé d'un unique palmier. Et quel palmier... Si étrangement haut. Regarder sa cime me donnait le vertige. Je baissais les yeux sur l'eau qui m'entourait. Mon île rocailleuse était cernée par une mer calme. Une mer insondable. Une mer odieuse. Un liquide épais et immonde, brun et gris, dont s'exhalait un parfum désagréable. Cet océan m'angoissait. La panique commença à m'envahir de nouveau mais la rassurante solidité du tronc de l'arbre contre lequel j’étais adossé m’apaisa. Au moins j'étais à l'abri de ce liquide où j'avais failli me noyer la veille. Le souvenir de la douleur atroce derrière mes oreilles se raviva tout à coup. Je portais machinalement ma main à l'endroit qui m'avait fait aussi mal. Là, juste derrière mon oreille. Je touchais délicatement et sentis une plaie longiligne. Non, pas une plaie, c’était comme si cette ouverture avait toujours été là, comme ma bouche ou mes narines. Comme si l'on avait pratiqué une entaille nette au cutter et que celle-ci s'était cicatrisée instantanément. Effrayé, je retirais vivement ma main. Qu'est-ce que c’était bon sang ? Mais où étais-je ?
Je parcouru l’océan du regard. Rien à l'horizon. Désespérément vide. Ah non ! Là-bas, très loin, il me sembla distinguer une vague forme plus sombre. Une autre île ? Un bateau ? Je plissais les yeux pour essayer de distinguer les contours de l’objet incertain. Je ne discernais rien de plus qu’une sorte de brume vaporeuse flottant au-dessus des eaux. Je m'affalais contre mon arbre. Comment étais-je arrivé ici ? Où étaient les autres ? J'étais terriblement seul. Et cette mer, cette boue liquide marronnasse qui m'entourait et de laquelle je n'osais m'approcher. Un sentiment étrange et diffus me rendait réticent à l'idée seule d'en effleurer la surface. C'était pourtant de là que je venais...
Mes derniers souvenirs d'avant la catastrophe étaient heureux. La vague m'avait surpris alors que je revenais vers le rivage. Cette fois-là, c'était une plage comme on en rêve. Une étendue de sable blond peuplée de gens s’ébattant gaiement dans l'eau ou bronzant au soleil. Je la regagnais après m’être échappé pour une longue nage en solitaire, de celles que j'aimais tant et qui me laissaient fourbu mais content d'avoir accompli un effort physique intense. J'aimais tant nager dans la mer, chaque bain me régénérait. Tout en regagnant la plage, j'observais ma femme et mes filles qui construisaient un château de sable. Je ne les distinguais pas encore clairement mais, à leur attitude, je savais qu'elles s'amusaient. Je souriais en anticipant le plaisir que j'aurai bientôt à les retrouver. Je me voyais déjà saisissant ma benjamine dans mes bras. Elle se tortillerait de rire et me repousserait sans conviction. Je savourais d'avance ses éclats de rires et ceux de ma compagne qui, avec une mine faussement affolée, essayerait de sauver notre enfant de mon étreinte. Ma fille aînée resterait imperturbablement concentrée sur son œuvre de sable, embellissant davantage ce château éphémère en y apposant toutes sortes de coquillages. L'idée de les retrouver m'emplissait entièrement et il ne me restait que quelques mètres à parcourir quand tout bascula. Je les vis soudain se lever brusquement et regarder l'horizon avec inquiétude. Elles semblaient terrifiées par quelque chose au large. Elles se mirent à courir à perdre haleine, en fuyant la plage. Tout le monde se sauvait comme s’il en allait de leur vie. Je n'osais regarder la monstruosité qui devait être derrière moi. Ne pas perdre une minute. Nager comme un dératé. Nager comme jamais je n'avais encore nagé. Les rejoindre ! Nager !
Mes efforts furent vains. La vague me submergea. Je me sentis happé et tiré en arrière par un courant vertigineux. Je fus projeté dans tous les sens. Je nageais de toutes mes forces pour remonter à la surface avant de sentir cette douleur horrible derrière les oreilles, comme si on extrayait mon cerveau en l'aspirant par un trou. Je luttais pendant un temps qui me sembla infini avant de réussir enfin à sortir la tête de l'eau et de me retrouver près de cette île inconnue, épuisé et terrassé par cette douleur lancinante derrière les oreilles. Mais que s'était-il passé ? Où étaient mes filles et ma compagne ? Il fallait qu'elles soient vivantes ! Je ne pouvais pas me résigner à envisager le pire... J’étais probablement en train de rêver et j'allais me réveiller, secoué avec une gentille brusquerie par les mains potelées de ma petite fille.
Pour l'instant, ce rêve était bien réel. J’étais coincé sur un rocher acéré, au milieu d'un océan de boue liquide. J'essayais de garder mon calme pour ne pas devenir fou. Il devait bien avoir une solution, une explication. Je n'allais pas rester sur ce tas de cailloux jusqu'à l’épuisement des feuilles. Par chance, celles-ci, comme l'arbre, étaient énormes, trois fois ma taille environ. L'arbre, quant à lui, était malheureusement aussi proportionnellement grand, si haut et si lisse qu'il n'y avait aucune chance que je puisse y grimper pour récolter d'autres feuilles. Il me faudrait attendre qu'elles tombent d’elles-mêmes. Et rien ne venait s'échouer sur ce rivage. Rien. Comment cela se faisait-il d'ailleurs ? J’avais eu beau parcourir les moindres recoins de ce rocher solitaire, je n'avais rien trouvé. Pas le moindre crabe, mollusque ou coquillage. Pas un seul bout de corde, morceau de bois ou de plastique. Cette roche paraissait avoir tout juste émergé du fond de l’océan, neuve et vierge, comme expulsée directement des entrailles de la terre. J'étais revenu bredouille de toutes mes explorations si ce n’était pour les plaies sur la plante de mes pieds.
Que s'était-il donc passé ? Les plus folles théories envahissaient mon cerveau pour tenter de donner une explication acceptable à ma situation. J'étais peut-être tout simplement mort. Mais je me sentais trop vivant pour être un trépassé. Le soleil me brûlait, les roches mettaient mes chairs à nu, je sentais l'odeur nauséabonde de la masse visqueuse autour de moi, je savourais la bienfaisante fraîcheur de la feuille... Bien que ma situation fût cauchemardesque, la mort ne pouvait pas être cela.
Je devins obsédé par l’idée de rejoindre la forme vague qui flottait au large. En confectionnant un radeau, je pourrais tenter de la regagner. Dès que l'idée germa dans mon cerveau, je m'attelais à la tâche avec frénésie, mû par un soudain sentiment d'urgence. Comme je n'avais aucun moyen d'abattre l'arbre, pas même d'en entamer l'écorce, je déchirerais avec fébrilité ses feuilles, les pliais, les tressais, essayant tant bien que mal de confectionner une natte qui me permettrait d'atteindre ce mirage. Peine perdue. Les fibres ne résistaient à aucun nœud. Elles se défaisaient, sans pitié pour mes rêves insensés. Pour rejoindre cette île hypothétique, je devrais utiliser mes propres forces.
Un jour, n’y tenant plus, je décidais de me mettre à l’eau. Cela faisait déjà plusieurs jours que j'avais échoué sur ce rivage hostile, du moins c'est ce qu'il me semblait. J’avais perdu le compte exact, tant chaque jour qui passait ressemblait au suivant, mais ma feuille me servait de repère car j’en mangeais environ la même quantité entre le lever et le coucher du soleil. J'en déduisais que cela devait faire environ une semaine que j'avais atterri sur ce tas de pierres. J’espérais que ma tête ne me ferait plus souffrir. Avec angoisse, je regardais longuement la masse liquide inhospitalière avant d’y plonger avec précaution un pied, puis le deuxième. Le contact se révéla désagréable, chaud et pâteux, mais je m’avançais sans réfléchir, bloquant toute émotion. Dès que je le pu, je me mis à nager pour éviter les coupures des roches. Je plongeais la tête sous l’eau pour tenter d’apercevoir une trace de vie ou n’importe quel indice qui aurait pu me donner espoir ou bien me renseigner sur ce qui s’était passé. Je ne vis rien mais fus immédiatement frappé par une douleur fulgurante. Je portais les mains sur les coupures derrières mes oreilles et sortis aussi vite que possible de l'eau pour me réfugier sous mon palmier. J’y restais prostré jusqu’à ce que la souffrance se fut totalement apaisée. Abattu, je regardais au loin la forme vague flottant au-dessus des eaux. Comment parvenir à ce mirage ? Qui me faisait subir ce sort horrible ? Pourquoi ? Et où étaient passés tous les autres êtres vivants?
Un matin, je m'éveillais pour découvrir un spectacle qui me plongea dans une profonde perplexité. J'aperçus quelque chose flotter à la surface de l’eau. Une bête, pensais-je aussitôt en me levant d'un bond. Je scrutais la masse liquide et vis clairement une espèce de chose couleur rouille émerger de la surface avant de s'enfoncer puis de réapparaître. A bien y regarder, la chose ressemblait étrangement à un pylône électrique. En fait, cela ne faisait aucun doute, c’était bien un pylône. Une de ces structures gigantesques qui enlaidissait nos paysages. Du moins, je les détestais avant. Là, je voulu me jeter à l'eau pour la serrer dans mes bras. Un pylône en acier ! Qui flottait ! Oui, qui flottait... Mais comment était-ce possible ? Il dériva encore quelques instants avant d’être définitivement englouti, comme liquéfié et absorbé par la mer de boue. Ma joie retomba pour faire place à une vive inquiétude.
Les jours suivants, d'autres objets surgirent des eaux. Un frigo flotta tranquillement au loin, suivi par une télévision, puis une machine à laver. Ils étaient trop loin pour que je puisse les atteindre, à moins de nager, ce dont il était encore hors de question car le souvenir de la douleur était bien trop vif. Le flot d'objets s'intensifia et une voiture passa un peu plus près que le reste. C’était un modèle récent, un énorme véhicule familial aux chromes rutilants. Je m'immergeais dans la mer jusqu'à la taille et parvins à la toucher du bout d'une feuille de palmier. Elle se décomposa instantanément, comme un très vieux livre qui n'a pas été ouvert depuis longtemps et dont les pages tombent en poussière à peine effleurées. Toutes mes tentatives pour atteindre ce qui passait à ma portée se soldèrent par le même résultat. A présent une véritable mer des choses qui peuplaient il y a peu mon quotidien défilait sous mes yeux. Réfugié sous mon arbre, je regardais, effaré, passer cette parade absurde.
Le flot finit peu à peu par s'amenuiser avant de cesser totalement. Je scrutais l'horizon, mais rien d'autre n'apparaissait. Je n'eus pas le temps de digérer ce qui venait de se passer que le ciel s’obscurcit tout à coup. Ce phénomène était, comme tout ici, très étrange. C'était comme si le ciel dans sa totalité avait soudainement changé de couleur, virant du bleu au gris foncé argenté. Pas l'ombre d'un nuage... Effrayé, je m'aplatis contre mon arbre, m'attendant au pire. Une pluie torrentielle se mit à tomber. Je me levais d'un bond ouvrant la bouche et frottant mon corps avec cette eau providentielle mais je m’arrêtais vite. Ce n'était pas vraiment de l'eau mais une gélatine gluante. Cela me faisait vaguement penser au suc de l'aloe vera. Mon arbre ne m'offrit aucune protection, et je subis cette pluie étrange craignant les effets secondaires. Le déluge dura toute la journée et toute la nuit. A mon réveil, j'étais poisseux et couvert de morceaux de feuilles collées mais la pluie avait cessé. J'allais à la mer pour essayer de me laver tant bien que mal. Je revins m'assoir et mâchouillais ma feuille tout en observant autour de moi. Tout resplendissait, comme si l'on avait apposé un vernis brillant. Les roches semblaient moins acérées, la mer un peu plus accueillante. Le changement le plus remarquable était ma peau. La pluie l'avait nourrie, hydratée et elle ne me faisait plus mal. Elle semblait cependant moins élastique, un peu plus épaisse. Je ne m'attardais pas trop sur ce changement et me concentrais sur les effets positifs. De toute façon, rien n'avait plus de signification dans ce monde insensé.
Au fil de la journée, il me sembla que la roche changeait de couleur. En regardant de plus près, je vis tout un réseau de petits filaments jaunâtres recouvrir les rochers et s'étendre à une vitesse prodigieuse pour atteindre la totalité de l'île à la nuit tombante. Le lendemain matin, un tapis de mousse jaune s'étendait autour de moi. Je le touchais avec précaution. D'abord avec une feuille, puis un doigt de pied. Rien ne se passa. J'entrepris de marcher dessus et le contact se révéla très agréable, comme la mousse des forêts de mon enfance: doux, spongieux, élastique bien qu'un peu gluant. C'était formidable de marcher sans me couper les pieds, et, pour la première fois depuis la vague, je me sentis heureux. Je m’avançais d'un pas ferme jusqu'à la mer pour constater que la mousse jaune avait aussi envahi le fond marin. La consistance de l'eau s’était allégée. Au loin, l'île mirage flottait toujours au-dessus de l'horizon bien qu'elle me sembla s’être décalée un peu à l'ouest. Sans doute mon imagination...
Les jours suivants passèrent, identiques, et le désespoir recommença à s'installer. La feuille était presque finie et aucune autre n’était tombée de l'arbre. L'eau restait calme. La mousse ne poussait plus, et aucun être vivant n'apparaissait. Le ciel restait bleu et le soleil me cuisait. Je passais d'ailleurs de plus en plus de temps dans la mer même si je ne parvenais toujours pas à immerger la tête, redoutant toujours la douleur atroce. Les bains me faisaient du bien et je sentais ma peau revivre dans l'eau. Elle conservait à présent l'aspect d'un cuir épais et lisse. Machinalement, je passais la main dans mon abondante chevelure et en ressortis une poignée de cheveux. Horrifié, je la jetais dans la mer qui l'ingurgita aussitôt. Je constatais que j'étais en train de devenir imberbe ! Qu'est-ce qui se passait, bon sang ? Je revins en courant, affolé, auprès de mon arbre protecteur pour lui hurler mon angoisse et ma solitude. Je le frappais de toutes mes forces. J'aurai voulu l'arracher, le transformer en radeau et voguer vers cette île volante lointaine. Faire quelque chose, quoi que ce fut. L'impuissance m’anéantissait.
Le lendemain, épuisé par la crise de la veille, je contemplais, hébété, la mer lorsqu'elle apparut. Lentement, devant mes yeux, une nageoire dorsale sortit de l'eau. Longue et fine, elle découpait silencieusement la surface. Comme une voile de bateau poussée par le vent, elle creusait un fin sillon argenté dans la masse boueuse. Elle était grande, au moins un mètre. On aurait dit qu'elle était faite de métal, à la fois froide et lisse mais souple et vivante, comme une carapace organique. Elle poursuivit son chemin et je me mis à courir derrière elle. Elle contourna les rochers puis revint. Je me rendis compte qu'elle faisait le tour de l'île. Lentement, sans se presser, elle tournait autour de mon rocher. L'excitation initiale passée, je revins m’asseoir sur mon tas de feuilles et je la contemplais. C’était une belle nageoire, fine, mais droite et solide. Elle tournait inexorablement autour de mon rocher. Je me couchais, un peu rassuré par cette autre présence. Je dormis profondément cette nuit-là. Le lendemain, elle était toujours là, décrivant des cercles silencieux autour de mon île, sans se lasser et sans dévier de sa course. L'angoisse me saisit alors. S'agissait-il d'un requin ? D'un squale affamé qui avait détecté ma présence et qui attendait le moment opportun pour me dévorer ? Ou alors une autre créature extraordinaire ? Après tout ce qui m'était arrivé, cela semblait plausible. Une bête atroce allait probablement surgir des flots lorsque je serai trop fatigué pour ramper vers moi et me croquer sans vergogne. Ou pire ? Tout était possible dans ce monde hostile. Je n'osais plus bouger. A peine respirer et mâcher les derniers morceaux de ma feuille. Je fixais, hypnotisé, la nageoire caudale passer devant moi, virer, revenir, virer, revenir...
Cela dura encore longtemps. Ma feuille était finie malgré mes précautions. Aucune autre n’était tombée malgré mes efforts pour secouer cet arbre lisse comme une pierre polie. Complètement coincé et cerné par cette eau et cette nageoire, mon choix se limitait à mourir de faim et de soif, brûlé par un soleil implacable ou me jeter à l'eau et me faire dévorer par le ou la propriétaire de la nageoire. Je ne savais pas si la créature avait des dents, des tentacules, un bec, du venin ou pire. L'horreur de ma situation me paralysait. Pourtant, à bout de forces, désespéré et plongé dans un état second par la faim et la soif, la deuxième solution m'apparut lentement comme la meilleure. Elle avait l’avantage d’être moins prévisible et plus rapide que la première. Mourir restait éprouvant quelque fut le choix. Eperdu, je me jetais à l'eau.
La douleur atroce derrière mes oreilles me convulsa. J'eu à peine le temps d'apercevoir la créature, moins imposante que n'en laissait paraître la nageoire caudale, se précipiter sur moi et me pousser vers le fond de la mer. Elle fut rejointe par deux autres. Les trois êtres me forcèrent à rester sous l'eau. Aucun moyen de leur échapper. C'est donc comme cela que j'allais mourir ? Écrasé par de drôles de bêtes sous-marines ? Moins pire que d’être déchiré par des dents acérées. Mais toujours douloureux. Je finis par perdre conscience.
Je me réveillais en sentant des petits coups sur mon bras. Comme un animal qui essayait de me remuer en me poussant du museau. Un instant, je songeais à ma fille qui me secouait ainsi souvent le bras, gentiment mais avec détermination, pour me réveiller le matin quand elle ne voulait plus rester seule. J'ouvris les yeux et pris une respiration. La panique me saisit. J’étais sous l’eau ! Et je respirais sous l’eau ! Machinalement, mes doigts se portèrent vers les trous derrière mes oreilles. Des branchies !!! J’étais doté de branchies ! Dans ma terreur, j'essayais de respirer par le nez mais la créature me toucha avec l'une de ses nageoires en me fixant des yeux et la profondeur de son regard m'incita à me calmer et à faire confiance à mon corps qui se remit à utiliser les branchies. C’était très simple après tout, juste oublier les vieilles habitudes. Respirer était cependant une habitude assez tenace. Je me calmais et respirais plus tranquillement. Lentement, je m’habituais à ma nouvelle condition.
Je portais alors mon attention sur la créature marine qui me dévisageait. Elle était bizarre, avec une peau rosée et des nageoires métalliques comme la plus grande. Elle n’était ni belle, ni laide. Sa tête évoquait un croisement entre un lamantin et un singe. Sans vraiment avoir un museau, elle était dotée d'une grande bouche qui lui conférait un aspect bienveillant. Elle avait deux grands yeux noirs assez écartés, mais pas vraiment sur les côtés non plus de sorte qu’elle devait tourner la tête pour regarder à droite ou à gauche, comme moi. Le corps ressemblait à celui d'un dauphin, et la queue à celle d'une otarie, avec des pieds atrophiés et palmés. Elle me regardait avec gentillesse. Je l’intéressais, c’était évident. Elle me touchait avec ses nageoires, un tapotement amical. Je n'entendais aucun son mais il me semblait qu'elle en émettait. Elle paraissait essayer de me dire quelque chose. Elle s'en alla soudain pour revenir quelques instants plus tard avec les deux autres créatures. L'une était un peu plus grande et l'autre beaucoup plus. J'en déduisis sans trop me poser de questions que la plus grande devait être adulte, et les deux autres des juvéniles. Elles se ressemblaient pourtant je pouvais distinguer des différences: la forme des yeux, des nageoires, la couleur. Les deux autres semblaient aussi ravies de me voir éveillé. Elles me tapotèrent gauchement avec leurs nageoires. La grande me donna même un coup de tête qui me propulsa en arrière et elle sembla regretter son geste. Il était clair qu'elles ne me voulaient aucun mal. Elles m'avaient en fait forcé à utiliser mes branchies, me sauvant ainsi d'une mort atroce sur cette île odieuse.
J’étais assis par terre au fond d'une mer inconnue en compagnie de ces créatures marines couvertes de métal, bien gentilles mais auxquelles je ne comprenais rien. J'essayais de regarder autour de moi, mais l’opacité de la surface était aussi de mise sous l'eau. A part nous, je ne voyais rien. Ma faim se réveilla brusquement et je portais machinalement la main à l'estomac. Aussitôt, l’une des créatures s'éclipsa quelques instants pour revenir avec quelque chose dans la gueule qu'elle déposa devant moi. De toute évidence, elle voulait que je le mange. Ça ressemblait à une algue brunâtre. Je fus surpris car je pensais que cette mer était vide de toute vie mais la seule chose qui m’intéressait alors était de manger. Je ne considérais donc pas plus longtemps l’étrangeté de l'existence de cette algue et l'engloutis avant de la recracher immédiatement. Même mort de faim, je ne pouvais ingurgiter quelque chose d’aussi infect. Apparemment dépitées, les créatures repartirent et me ramenèrent d'autres mets tout aussi immangeables. Je rageais de ne pas pouvoir avaler ces choses si gentiment offertes, d'autant plus que je mourrais littéralement de faim. Finalement, elles ramenèrent une sorte de coquillage spongieux et peu ragoûtant. Tiens, il y avait des coquillages aussi ? Celui-ci en tout cas était délicieux et je l'engloutis immédiatement. Rassasié, je tentais de remercier mes compagnes en souriant ce qui parut leur faire plaisir car la plus petite se mit à faire d'adorables cabrioles, tandis qu’une autre repartit chercher davantage de coquillages. La grande semblait contempler la scène avec tendresse. Comme une mère, ses enfants, me dis-je. A cette évocation, je restais bouche bée. Une mère... Ses enfants.... Gentillesse... Tendresse... Non, je devenais fou, ce n’était pas possible ???
Il m’était soudain venu à l’esprit que ces créatures improbables n’étaient autres que ma femme et mes filles ! Non, c’était complètement absurde ! Mais, après tout, pas plus que de tout ce qui m’était arrivé jusqu'alors. Elles avaient peut-être été transformées en tentant de fuir alors que j'avais échappé à la métamorphose parce que j’étais déjà dans l'eau, ou parce que j’étais un homme, ou parce que... Les théories les plus folles s'enchaînaient à toute vitesse dans mon cerveau submergé dans tous les sens du terme. Je respirais profondément en prenant soin d'utiliser mes branchies à cet effet et regardais plus intensément la créature adulte, tentant d'y reconnaître les traits de ma femme. Oui, peut-être quelque chose dans la bouche, le contour des yeux... Je m'approchais d'elle. Elle me regarda un peu surprise mais ne bougea pas. Je la touchais et elle se laissa faire. Elle sembla me sourire et plisser les yeux comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était humaine. Elle pencha un peu la tête comme pour la poser dans ma main. Je n’étais pas fou alors ? Non, c’était bien elle ! Je la pris dans mes bras, la serra contre ma poitrine et elle posa ses nageoires sur mon dos. Notre étreinte fut interrompue par la petite créature qui voulut aussi me serrer dans ses nageoires. Nous fîmes une petite danse beaucoup plus spectaculaire que celles que nous faisions sur la terre ferme, portés par les flots mais ma fille se révélait beaucoup plus habile que moi car je m’adaptais encore gauchement à mon nouvel élément. La troisième créature s’avança alors, plus timide et sérieuse, tout comme mon ainée. Je la serrais fort dans mes bras. Elle se laissa aller quelques instants avant de me repousser, dans un geste typique de ma fille. Mes chéries! J’étais perdu au fin fond d'un océan inconnu et inhospitalier, mais j'avais retrouvé ma famille ! Rien ne pouvait dorénavant me convaincre du contraire. Ma compagne et mes filles avaient été transformées. La Terre subissait le même sort et je constatais également le changement de mon corps. Mes cheveux et mes poils avaient entre temps complètement disparu. Imberbe, ma peau commençait à ressembler à celle de mes filles et de ma compagne, semblable à celle des mammifères marins. Je touchais mon dos à la recherche d'un signe annonçant une nageoire caudale et il me sembla détecter une petite bosse entre mes omoplates. Rassuré, je me dis que j'allais finir par leur ressembler. Tout allait rentrer dans l'ordre même si celui-ci était radicalement différent du précédent. Cela ne faisait plus aucun doute pour moi et j’écartais sans l'ombre d'un doute la petite voix intérieure qui m'incitait à la prudence.
Les créatures marines me laissèrent me reposer et reprendre des forces pendants quelques jours. Je devenais de plus en plus à l'aise dans mon nouvel environnement. Je nageais et virevoltais avec mes compagnes qui me montrèrent comment chercher les coquillages dont je raffolais. L’opacité de l'eau semblait s'amenuiser, et les fonds marins commençaient à regorger à nouveau de vie. Je rencontrais chaque jour davantage de mollusques, de poissons ou d'algues, et, si certains me rappelaient vaguement ceux que j'avais connus auparavant, d'autres étaient complètement étranges et fantastiques.
Un jour, ma femme et mes filles m’indiquèrent que le moment du départ était venu. Elles me montrèrent la direction de l'île mirage flottant au-dessus des eaux et m’incitèrent à les suivre. Avant de partir, je remontais à la surface pour jeter un dernier coup d’œil sur mon île. Elle me parut plus grande. La mousse avait encore poussé et deux petits palmier étaient apparus à côté du mien. Celui-ci était maintenant couvert de fleurs violettes gigantesques et quelque peu obscènes. Après ces horribles journées de désespoir, être réuni avec ma famille et entouré de vie me rendait euphorique. Je criais mon bonheur à l'intention de mon arbre, comme je lui avais hurlé mon désespoir quelques jours plus tôt. Ma compagne vint me chercher et me poussa gentiment du museau. Il était temps de partir. Je plongeais sans me demander ce qui nous attendait une fois parvenus à destination. La nature du changement m'importait peu et j’étais près à tout accepter à présent car je n’étais plus seul. La perspective d'une vie sous-marine me convenait plutôt bien après tout. Au fond, j'avais toujours aimé la mer.

FIN
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