La tuile

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La ruelle était déjà sombre quand Arnold sortit de chez lui. Tandis qu’il longeait les murs des immeubles, sa longue cape noire s’emplissait d’air. Il ne marchait pas, il faisait glisser ses pieds sur le sol sans bouger les épaules, une technique de déplacement qu’il avait créée lui-même en s’inspirant du célèbre « moonwalk ». De temps en temps, il jetait un coup d’œil sur les murs qui lui renvoyaient son ombre et lorsque sa silhouette ne lui convenait plus, il corrigeait sa démarche.
Dans sa randonnée nocturne, il ne croisa personne dans les rues à l’exception d’un chien errant à qui, il fit mine de donner un coup de pied. Le bâtard couina et le jeune homme reprit son chemin en bombant le torse. Toujours concentré sur sa marche « tapis roulant », Arnold ne remarqua pas une petite pierre sur le sol et il se tordit le pied. Déséquilibré, le corps projeté en avant et les bras écartés, il se mit à courir devant lui pour se rattraper. À sa grande honte, il eut le temps d’entrevoir son ombre sur les façades des immeubles qui ressemblait plus à celle d’un pantin désarticulé qu’à la silhouette d’un « moonwalker » expérimenté et il acheva sa course éperdue en embrassant un bollard. Un peu sonné, le jeune homme se releva. Il jeta un regard circulaire autour de lui. Personne ne l’avait vu. Il reprit alors son chemin en maudissant la pierre qui avait interrompu son pas de glisse.
Arnold avait l’habitude de s’entremêler les pieds. Sa maladresse et sa distraction étaient connues de son entourage et ses parents n’en finissaient pas de soupirer devant chacune de ses déconvenues. « C’est le Gaston la Gaffe des nosfératu » ne cessaient-ils de se lamenter.
Le jeune vampire rentra chez lui au petit matin. Sa mère l'attendait :
 Tu as rencontré quelqu'un ?
 Oh maman ! Tu sais bien !
Le jeune homme trépigna.
 Oui mon fils. Tu ne touches pas aux êtres humains, toi !
La mère avait répondu d'un ton laconique. Arnold soupira. Il dépareillait dans la grande famille des vampires. C’était un être fondamentalement bon et un peu naïf. Incapable de tuer des êtres humains, il assouvissait son besoin porphyrique en attrapant des petits animaux, rats et souris principalement. Bien sûr, leur sang ne valait pas le nectar humain mais il s’en contentait.
Quant à ces petits déboires que ses rêveries engendraient quotidiennement, il s’en fichait. « On me prend comme je suis !» s'entêtait-il à répéter.
Son père, le grand Nosfératu, réputé pour sa cruauté envers les hommes, désarmé devant les déconvenues de son rejeton avait renoncé à reprendre son éducation.
- C’est trop tard, disait-il. Il est tellement maladroit qu’il passe ses journées à compter les grains de riz qu’il fait tomber et à dénouer tous les nœuds qu’il croise sur son chemin. La nuit, il ne fait fuir que les animaux. Il est distrait, couard et paresseux. Il ramasse des fleurs et regarde les étoiles. De mémoire de vampire, je n’ai jamais vu cela. Le plus incroyable, c’est sa longévité. Malgré sa maladresse, il a évité mille dangers. Il traverse les siècles sans encombre.
Depuis quelque temps, Arnold était amoureux. L’être qui faisait battre son cœur, une jeune fermière robuste et joviale, vivait dans une petite maison, à l’extérieur de la ville, en pleine campagne.
Arnold lui rendait visite tous les jours. Trop timide et pudique, le jeune homme n’osait lui avouer ses sentiments, mais il l’aidait du mieux qu’il pouvait dans toutes les tâches journalières de son exploitation agricole. Il se sentait un peu ridicule avec sa combinaison pare-soleil et son casque anti-UV mais un seul sourire de sa belle et le jeune fermier retrouvait son entrain.
Il s’occupait avec grand soin des animaux. Il nettoyait les écuries, préparait le foin, ramassait les fruits et labourait la terre toujours vêtu de ses protections solaires. Ce travail lui plaisait et il en était fier surtout lorsqu’il voyait le regard tendre que la fermière portait sur lui.
- Un vampire agriculteur ! Le Grand Nosferatu ne le supporterait pas, pensait-il. Aussi, Arnold ne disait mot à ses parents sur ses escapades quotidiennes.
L’élue de son cœur se nommait Fanny. Elle appréciait beaucoup le jeune homme. Sa timidité le touchait. Sa maladresse l’attendrissait. Elle aussi était amoureuse.
Intrigué par les absences répétées de son fil, le Grand Nosfératu, se mit en tête de le suivre. Le lendemain, comme d’habitude, Arnold quitta le domicile familial à l’aube pour prendre le chemin de la ferme. Il ne vit pas l’ombre menaçante de son père derrière lui.
Fanny l’accueillit affectueusement, et après un solide petit déjeuner, tous deux se mirent à la tâche. Ce jour-là, ils rentrèrent le foin dans un hangar, et le Grand Nosfératu caché dans le poulailler les espionna toute la journée. Au loin, il pouvait entendre leurs rires et cela le mit hors de lui.
À 19 heures, sur le chemin du retour, le vieux vampire n’en finissait pas de maugréer. Il n’en revenait pas. Il avait suivi les deux tourtereaux toute la journée dans leurs différentes activités. Son fils était devenu un paysan ! La honte de la famille. Quand il arriva chez lui, il héla sa femme :
- Il ne manquait plus que cela. Tu ne devineras jamais la dernière de ton fils ! Il s’est entiché d’une fermière et il travaille avec elle, du matin au soir, les pieds dans le fumier, en plein soleil avec une combinaison et un casque ridicules. Il n’a aucune ambition ! Il n’est pas de notre sang, pesta-t-il ! Je vais remettre de l’ordre dans tout cela dès demain. Nous ne serons pas la risée des vampires ! Je vais éliminer cette paysanne.
Sa femme, Lamia, secoua la tête.
- Le bonheur est dans le pré ! Ah ! Ah ! Ah ! plaisanta-t-elle.
Elle avait l’habitude des disputes entre son fils et son mari, mais ses ricanements accentuèrent la colère du Grand Nosfératu qui s’enferma dans sa chambre.
Le lendemain matin, le vampire suivit à nouveau son fils. La journée se passa comme la veille. Arnold et Fanny prirent leur petit déjeuner et dans une ambiance joyeuse, ils s’acquittèrent de toutes leurs tâches. Le Grand Nosferatu avait décidé d’attendre la nuit pour agir lorsque son fils serait parti.
À 18 heures, Arnold grimpa sur le toit de la ferme. Il avait remarqué qu’une tuile s’était déplacée, sans doute à la suite des orages nombreux cet été-là. Le jeune homme pris de vertige n’était pas trop rassuré. Sa démarche était hésitante et il écartait les bras pour trouver son équilibre.
Il s’agrippa à la cheminée pour remettre la tuile en place, mais le toit était humide et son pied ripa. Son mouvement brusque décrocha une seconde tuile qui glissa jusqu’au bord de la gouttière.
Impuissant, Arnold se contenta de maintenir sa position et la tuile tomba dans le vide. Le jeune homme crut entendre un grognement qui ressemblait au cri d’une bête, mais il ne s’en inquiéta pas. Fatigué par cette dure journée, il se dit qu’il remonterait sur le toit le lendemain et il descendit pour dire au revoir à sa belle.
Le grognement que le jeune homme avait entendu n’était pas celui d’un animal. La chute de la tuile avait été amortie par la tête du Grand Nosfératu. Sous le choc, le vampire s’était écroulé. Il se releva péniblement puis, tout à coup pris de panique, il s’enfuit droit devant lui. Un sang épais coulait sur ses yeux l’empêchant de voir le chemin qu’il empruntait. Il ressentit subitement une douleur fulgurante sur les fesses. En aveugle, il avait traversé le pré du bouc, et ce dernier furieux de cette intrusion venait de lui asséner un violent coup de corne.
Penaud et courbatu, le Grand Nosfératu rentra chez lui en se tenant la tête d’une main et de l’autre, la partie la plus charnue de son anatomie. Sa femme effarée lui demanda ce qu’il lui était arrivé. Le vampire bredouilla quelques mots : « Ton benêt de fils finira par nous porter la guigne. Je ne m’en occupe plus ! Je vais me coucher ! » Lamia n’en sut pas plus. Elle haussa les épaules et rejoignit son mari.
Plus terrible que l’ail, plus effrayant qu’un crucifix, plus dangereux que le soleil.... la guigne ! L’orgueilleux vampire redoutait par-dessus tout de ressembler à son fils, Arnold la déveine, le malchanceux, celui qui se prenait les pieds dans le tapis et ridiculisait la famille. Aussi, le Grand Nosfératu abandonna l’idée d’éliminer la fermière et il laissa son fils vivre son rêve...
Arnold n’a pas suivi son plan de carrière. Il a réussi sa reconversion, car depuis, il coule des jours heureux auprès de Fanny.

Fin
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