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La treille de Roberta

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Sylvain

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A Luis Sepulveda, merveilleux menteur.

Jamais je n’étais encore venu à C., vieille cité endormie au bout de sa presqu’île et que le progrès avait un peu oublié à l’ombre de ses voisines industrieuses.
La construction récente d’une nouvelle autoroute a réveillé des appétits qui l’avaient longtemps négligée, heureusement pour ses vieux quartiers et son port nichés au pied de sa citadelle : un repaire d’aventuriers qui ont écumé les mers et fait la gloire et la richesse ancienne de ses habitants.
Maintenant, d’autres aventuriers ont décidé de convertir des oliveraies centenaires en lotissements de luxe et des ruelles tortueuses en centre commercial millésimé.

Avant qu’il ne soit trop tard, mon ami R. m’avait conseillé de faire ce détour en me rendant plus au Sud où je devais retrouver quelqu’un qui m’était cher. Je n’étais pas très pressé, mon arrivée n’était convenue que dans une semaine et j’avais réussi, exceptionnellement, à terminer la révision d’un manuscrit avant l’ultime délai de grâce.
J’avais donc décidé de faire ce voyage en flâneur et de suivre le conseil amical. Je ne fus pas déçu quand, au débouché des collines qui sont au pied de la presqu’île, je pus découvrir la longue avancée dans la mer avec au bout le renflement bombé couvert par la fière cité coiffée de sa forteresse : il ne manquait qu’un étendard claquant au vent pour proclamer à l’étranger que j’étais combien je devais de respect à ces vieux murs auxquels la belle lumière de septembre donnait encore plus de lustre.

Bien sûr, la ville avait débordé de ses anciens remparts et la campagne alentour avait déjà été bien grignotée, mais heureusement aucune hideuse zone commerciale n’avait encore pu massacrer la beauté de ce long doigt pointé vers l’horizon : il n’est pas étonnant que beaucoup d’enfants nés sur la dernière phalange aient, au fil du temps, suivi cette invitation, cet élan vers le large.
De part et d’autre de la presqu’île, deux larges baies promettaient de longues plages où, déjà, des crocodiles financiers avaient commencé à croquer de leurs dents voraces de larges espaces près de la mer pour y jeter leurs excréments de béton. Mon ami avait raison, il était temps.
Il m’avait aussi recommandé un hôtel près du port, commode et calme où je n’eus aucun mal à trouver une chambre, la saison tirait à sa fin. C’était un lieu tout à fait confortable mais qui n’avait pas sacrifié son âme sur l’autel de la modernité, du moins pas encore.

Il était à l’image de toute cette vieille ville, vivante, pleine de magasins et d’artisans dont on sentait bien qu’ils vivaient là pour leurs concitoyens et non pour des hordes de touristes charterisés. Le port avait encore ces odeurs de sel et de calfat, avec de vrais pêcheurs qui vendaient sur le quai leurs propres poissons. Quelques voiliers sympathiques, aucun yacht hideux que les mouettes et les goélands auraient pu conchier avec ma bénédiction.
Pris sous le charme, j’avais pris la chambre pour quatre nuits, décidé à ne quitter C. que pour rejoindre en temps voulu ma tendre et chère, voulant profiter de ce que je pressentais être une cité d’une espèce en voie de disparition.
Dès le premier soir, j’ai flâné dans les ruelles, mangé de belle manière un poisson délicieux et dormi comme un bébé. L’hôtel était à moitié vide, le personnel disponible et prêt à me renseigner sur les curiosités qu’il fallait que je connusse. Je ne sais si c’est ma personne ou le naturel habituel de ses habitants, mais C. m’a fait bon accueil et m’a permis, les deux jours suivants, d’aller à la rencontre de nombreux lieux poétiques, comme de lier de vraies conversations avec des citoyens prêts à partager avec l’étranger que j’étais.
Même la météo était en accord avec ce séjour heureux et nous offrit ce que l’arrière-saison peut réserver aux plus chanceux, la douceur d’un mois de juin avec la lumière de fin septembre.
Ainsi, je n’avais pas sommeil en ce troisième soir, après avoir encore bu et dîné magnifiquement avec un ancien Capitaine rencontré sur le port où il chauffait ses vieux os dans les derniers rayons de soleil. Sachant bien écouter, il m’avait raconté sa vie et celles des autres en conteur inspiré, non sans m’avoir entraîné dans ce petit restaurant qui servait des merveilles. J’avais tenu à l’inviter, il était manifestement plus riche en souvenirs qu’en vulgaire monnaie et la soirée était déjà bien avancée quand nous sommes séparés en sortant.
Pour me remercier de la rencontre et de mon invitation, il me conseilla d’aller flâner dans un secteur où je n’avais pas encore mis les pieds, de l’autre côté du port et de la citadelle, un quartier de petites maisons de pêcheurs où se trouvait la Treille de Roberta, un vieux café qui fermait tard et me plairait beaucoup. Mais lui devait rentrer, il ne pouvait m’accompagner.

Avec quelle acuité je me souviens encore du port baigné d’un magnifique clair de lune, une large lune rousse planant sur l’horizon et qui faisait danser ses reflets sur les vagues. La cité assoupie, enroulée autour de sa citadelle, ronronnait comme un gros chat heureux. Je suivis les quais, puis le chemin étroit au pied des remparts et débouchai de l’autre côté sur une promenade large, en pente douce vers les flots. C’était tout un quartier de petites maisons basses niché au pied des hauts murs fortifiés et laissant par endroit dépasser un eucalyptus ou un palmier échevelés. Mon vieux Capitaine m’avait bien expliqué mon chemin et je n’eus aucun mal à trouver l’entrée de la taverne dans une ruelle fraîche où se faisait entendre le filet d’eau d’une fontaine : en face, un porche large et sombre me fit pénétrer dans une sorte de patio, ou plutôt comme un cloître avec ses arcades et son déambulatoire tout autour. Au lieu d’un jardin, le centre était pavé et parsemé de tables guéridons sur lesquelles luisaient quelques photophores. Au-dessus, couvrant l’espace comme un chapiteau, de longues arcades en fer forgé se croisaient dans le vide et supportaient le feuillage clairsemé d’une vigne antique aux ceps énormes, pluri-centenaires. La treille n’avait plus sa splendeur juvénile et quelques longues grappes sombres pendaient tout en haut comme d’étranges chauves-souris.
Un large rayon de lune traversait en biais ce toit de fer et de feuilles, jetant des ombres indéchiffrables sur les pierres patinées d’un côté de la cour.

Il régnait une grande paix dans ce lieu clos où mon arrivée ne suscita aucun regard, aucun commentaire de la part de la quinzaine de personnes attablées par deux ou trois dans les cercles dorés des bougies : c’étaient tous de vieux marins rescapés de tempêtes et d’aventures qui les avaient sculptés comme autant de masques de bronze. Groupés autour d’une bouteille, d’un échiquier ou d’une partie de domino dont ils maniaient les pièces avec légèreté, leur murmure se mêlait à l’écho lointain de la fontaine dans la rue.

Je m’assis dans un coin, fasciné et ravi, puis à peine surpris quand apparut, surgi de nulle part, un garçon de café aussi âgé que ses clients et qui s’enquit, d’une belle voix de basse, de mon désir de boire quelque chose. Je demandai un verre de Chinça, cette eau de vie si parfumée que j’avais découverte à C. moins de deux jours avant. Il disparut sans un bruit pour revenir très vite avec une bouteille à moitié pleine, un joli verre à facette qu’il remplit pour laisser la bouteille sur la table. Ce que je bus alors était une quintessence de fruits, une explosion de saveurs qui m’emportèrent dans une rêverie très douce, adossé à de très vieux murs et spectateur d’un théâtre unique sous le lent passage des heures. Je n’ai pas bu qu’un verre, ni deux, je crois que j’ai fini la bouteille en accord avec le clair de lune qui vint petit à petit visiter chacune des tables en auréolant chacun de ces nobles vieillards. Je restai dans le coin le plus sombre, dérivant au fil de la nuit.
J’ai dû même m’assoupir, je me souviens d’avoir eu froid et de constater avec dépit qu’il ne restait plus rien dans la bouteille, que le murmure de la fontaine était seul dans la nuit comme j’étais seul dans la cour. Les bougies étaient consumées et la cour dans l’ombre, la lune avait basculé d’un autre côté. Je me levai pour chercher à qui payer ma demi-bouteille mais il n’y avait vraiment personne, ni dans la cour, ni sous les voûtes où je ne m’attardai pas, j’avais froid, sommeil, et mes idées étaient loin d’être claires.

J’ai retrouvé mon hôtel et ma chambre avec la bienveillance du Dieu des Ivrognes, me suis écroulé tout habillé, semble-t-il, puisque c’est ainsi que je me réveillai, entortillé dans le dessus de lit. J’avais, bien sûr, mal à la tête et mis du temps à comprendre où j’étais tout en contemplant, sans trop y croire, la pluie qui battait contre les vitres.
L’automne nous avait rattrapés et je me pelotonnais un peu plus tout en commençant à me remémorer ma soirée et cette étrange nuit.
Je finis par me lever, prendre une bonne douche et appeler le garçon d’étage pour avoir mon petit déjeuner, avec du café très fort, et lui annoncer que je libérerais la chambre avec un jour d’avance.
Je repartais ce matin même chercher le soleil plus au Sud puisque, de toute façon, je devais m’y rendre.
Il m’apporta mon plateau en exprimant ses regrets de me voir partir plus tôt que prévu. Nous avions un peu sympathisé, nous étions à peu près du même âge et tout aussi grisonnants. Il me demanda si ma dernière soirée avait été bonne et, autant pour moi que pour lui, je lui racontai brièvement mon dîner avec ce vieux loup de mer et puis ma nuit chez Roberta.

Il me laissa parler, moi assis devant mon café et lui debout les bras croisés avec un calme sourire sur le visage. Quand j’eus fini, il ouvrit les bras d’un large geste en écartant les doigts et me dit :
— Cher Monsieur, La Treille de Roberta et tout ce quartier ont été rasés il y a deux ans par des promoteurs obscènes. Ils ont su circonvenir et corrompre pour pouvoir lancer leur projet d’immeubles mirifiques sur le front de mer. Heureusement, une association de défense du site a pu obtenir un arrêt des travaux et tout va se décider au tribunal. Mais, pour sûr, il n’y a jamais eu de meilleure Chinça que celle de Roberta, tout le monde le sait...

Il ouvrit la porte pour me laisser déjeuner tranquille, se retourna avant de sortir et ajouta :
— Si vous allez vers le Sud, je vous conseille de traverser la nouvelle autoroute et de monter jusqu’au Monastère de Z. Il est désaffecté, mais j’ai un cousin lointain qui en est le gardien. Je le connais bien, parlez-lui de moi, il vous fera visiter, je suis sûr que ça vous intéressera.
Bon voyage, Monsieur.

PRIX

Image de Été 2013
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