La traversée

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Image de Été 2020

Il faisait si froid que la ville semblait abandonnée, sans forme de vie alentour. La moindre feuille, ou âme, qui voulait bien passer par là se faisait emporter par un vent glacial de Sibérie. Il ne valait mieux pas trop traîner. Seule la grande avenue, au centre de la ville avait recueilli en son sein les quelques personnes égarées qui voulaient bien accorder quelques minutes de leurs temps à la nuit. Ici, la nuit c’est tout ce qu’on mérite. Lui, il était là avec son long manteau noir et sa valise à roulettes. Il venait de descendre du dernier tramwaj de la soirée, le dernier passager d’un wagon endormi avant l’heure. Il s’en allait marchant au milieu de la route, sa valise avec lui faisait un grigri constant, signe qu’elle avait déjà quelques années. Il aimait ce sentiment de puissance que lui procurait la liberté de marcher seul au milieu de la route, il se sentait pendant ces quelques instants important. Maître d’un monde endormi. C’est la première fois qu’il arrivait dans cette ville. Cette ville dont il avait entendu tant de choses, tant de rumeurs, tant de mystères et racontars. Il n’était pas rare de lire dans la presse locale quelques faits divers survenant la nuit. Il espérait découvrir une autre vérité, une vérité qu’il n’aurait jamais pu découvrir autrement qu’à travers ses yeux.
Il n’avait encore jamais eu d’ennuis, il espérait bien que cela en resterait ainsi d’ailleurs. Mais dans cette ville on pouvait emprunter cinquante fois une rue, sans que rien ne se passe, et à la cinquante et une -ème fois le danger frappait, sans prévenir. Est-ce que c’était une affaire de chance ? Non, il n’y croyait pas tellement, simplement un risque et il fallait vivre avec, on l’avait prévenu. Ce soir, il arrivait d’un long voyage, dans un endroit encore inconnu, fatigué et sans trop de force, il n’avait qu’une envie arriver à l’auberge où il allait passer la nuit, mais pour cela il fallait remonter toute l’avenue, ce serait en guise de berceuse se dit-il. La grande avenue était désormais face à lui. Quelque personne était en train de sortir d’un bar complément saoul pour s’engouffrer dans un taxi. Un ou deux laissé pour compte marchait sans but précis, perdu et désorienté par ce froid qui pouvait par bien des égards vous désarmer. Un peu plus loin, une chose retint son attention : sous un passage souterrain menant à une cour d’immeuble, un vieil homme, adossé contre un mur, donnait l’impression de reprendre sa respiration, recourbé sur lui-même. Il s’approcha et découvrit avec effroi ce que le vieil homme faisait ; au sol quatre bouteilles d’alcool fort, gisaient vide. Il en inspectait le contenu une par une, pour chacune d’entre elles il essayait de récupérer les quelques gouttes de liquide restant en portant le goulot à sa bouche. Lui observait ce vieil homme de côté, en retrait, et après quelque instant coupé du monde il se remit en marche. Il venait de voir une vérité, une vérité cachée, preuve qu’il faut toujours chercher un peu plus et ne pas en rester aux premières impressions. Il sortit de la poche de son manteau un papier qui indiquait « Ul. Granicia 76 ». C’était l’adresse de l’auberge. Il était déjà sur la bonne rue mais le numéro sur la façade de l’immeuble devant lequel il se trouvait était le 111, encore un peu de marche. De nombreux visages surgissaient sans prévenir et s’imprimaient dans les mémoires collectives, pour ceux qui voulaient bien passer par là. Tels des fantômes qui reviennent incessamment, on pouvait les voir surgir sans prévenir : une femme s’approchant de lui avec des yeux qui semblaient venir d’un autre monde et d’une couleur qui perçait le regard en un instant. Son visage couvert de cicatrices, de plaies, ses vêtements étaient des haillons. Elle tendait la main pour demander de l’argent, puis disparut aussi vite qu’elle était apparue. La rue était de nouveau vide, mais ses yeux de sorcière resteraient avec lui. Il y a des images qui restent longtemps et peuvent vous marquer pour la vie. C’était courant sur cette avenue qu’il y ait des apparitions aussi furtives, elles pouvaient même ressembler à la nuit tombée à une vision entre le réel et l’imaginaire, la frontière entre les deux étant terriblement brouillée, les choses qu’on pouvait y voir semblaient irréel et venir d’un autre monde, un monde fantastique ? Peuplé de fantômes et de laissés pour compte. Un monde qui partait sans cesse vers l’imaginaire pour être ramené au réel de plein fouet. Il poursuivait sa route, sans changement notable dans son attitude, certainement surpris d’arriver dans un endroit pareil, sa valise le suivait toujours avec son grigri. Elle était horriblement lourde cette valise, un fardeau qui le ralentissait terriblement et qui se rappelait à lui constamment par ce grigri incessant. De nombreuses inscriptions antisémites étaient répandues sur les murs de la ville – on ne pouvait les manquer en marchant, il y en avait partout -, il les découvrait avec indignation, mais que faire il y en avait tellement et personne ne semblait vraiment s’en préoccuper. Ici et maintenant, quand d’autres dorment paisiblement, d’autres survivent, l’enfer des uns fait le bonheur des autres. Désormais arrivé à la moitié de l’avenue. Cette avenue avait ceci de particulier, dans son ensemble elle formait une sorte d’arc, la moitié étant le point culminant de hauteur, à ce point précis les deux côtés de l’avenue baissaient dans un sens et dans un autre. On pouvait en regardant cette rue y voir la rondeur de la terre. Il s’engageait sur le deuxième côté descendant, un homme allongé au sol dormait entouré de bouteilles pour seul cortège, avec un froid pareil il semblait avoir peu de chance de survie face à la nuit. C’est à cet instant précis, que des bruits de pas lourd ont commençaient à résonner dans la rue. Sans signe d’une quelquonque personne.
Un autre homme marchait doucement, sur le trottoir en face de lui, il se mit soudainement à hurler et à courir comme possédé par un démon. Lui continuait sa route, il regardait ce visage marqué par la naissance d’une folie. La folie arrive un jour comme on toque à une porte d’entrée, il suffit de l’ouvrir par mégarde et elle entre sans permission aucune. Elle ravage tout sur son passage puis s’en va. Et pourtant, que faire ? Il faut bien ouvrir de temps en temps sa porte.
Arrivé à un carrefour il s’apprêtait à traverser la rue, quand une voiture lui coupa la route à vive allure, elle passa devant lui à tombeau ouvert, ses fenêtres entre-ouvertes, des bras flottaient dans l’air, elle klaxonna plusieurs fois pour marquer son passage. Le klaxon résonnait avec écho dans une nuit sans ombre. Elle poursuivait sa route, en zigzague, presque de manière incontrôlée. Une voiture de fêtards se dit-il. Ils conduisaient d’une façon totalement farfelue. Comme venue d’un autre univers qu’ils auraient quittés par mégarde, sans vraiment connaître leur destination. La voiture disparut et la grande avenue redevint soudain très calme, il traversa et les grigris de la valise se remirent à résonner. Les bruits de pas se remirent à résonner de plus en plus fort. Son regard se posa aux alentours mais il n’y avait décidément personne !
On commença à apercevoir la fin de l’avenue. Les numéros s’enchaînaient devant ses yeux 82, 80, 78 et 74. Il se remit à regarder 78 et 74. Sur son papier le numéro indiquait le 76. Mais alors où pouvait donc bien être le 76 ? Il vérifia de nouveau, aucune trace de numéro devant cet immeuble, il y avait une cour menant à plusieurs entrées entre le 78 et 74, mais sans indication d’un numéro qui aurait pu être le 76. Il s’y dirigea, la rue était toujours aussi vide, les mêmes bruits de pas s’étaient intensifiés d’ailleurs. Il laissa sa valise au milieu de la cour un instant pour être plus habile de ses mains. A chacune de ses tentatives pour ouvrir l’une des portes des deux immeubles qui peuplaient la cour, il se donnait beaucoup de mal, mais les portes restaient closes, et à moins de les forcer elles en resteraient ainsi, sauf si par un grand hasard quelqu’un se décidait à les ouvrir. Aucun nom ne figurait sur les interphones juste des numéros. Et pas la moindre trace de l’auberge. Il se résigna à sortir, après tout peut-être qu’il s’était trompé, ce n’était sûrement pas ici. Devant le passage menant à l’avenue, une silhouette sombre se tenait face à lui. C’était un homme caché dans la pénombre, un objet métallique qu’il tenait fermement dans l’une de ses mains resplendissait, lorsqu’il s’approcha, les mêmes bruits de pas qui lui étaient maintenant si familiers retentirent soudainement. C’était donc lui, il devait le suivre depuis un bon moment, l’homme s’approcha couteau en main, il posa sa main libre sur sa valise en lui faisant comprendre qu’elle devenait sa possession. Lui voulait défendre son honneur, il s’approcha à son tour, les deux hommes se mirent à se battre, un instant plus tard, cet étrange inconnu l’avait mis à terre. On entendait déjà les grigris de la lourde valise s’en aller au loin. Au sol, affaibli, il gisait dans une flaque d’eau, l’encre de son papier avait quitté la page blanche pour rejoindre cette eau boueuse. A quoi bon le ramasser. Il se remit en route sans valise et sans grigri, frottant ses mains pour enlever la saleté qui s’y trouvait. Les vieux lampadaires éclairaient l’avenue d’une lumière bleue orangé. Il sortit du passage souterrain et l’on découvrit dans son dos le numéro 76 caché par de la crasse ou de la suie de charbon si répandue dans ce pays. Il ne s’était rendu compte de rien mais le temps d’un instant il était arrivé à destination. Il traversa l’avenue, en face d’autres immeubles. Il repéra un numéro le 76 comment cela se pouvait-il ? C’était très simple, le petit carreau était autant taché de suie que l’autre. Mais ça il n’en savait rien, le vrai numéro derrière était le 79, la crasse avait habilement changé le chiffre. Un grand sourire aux lèvres il franchit ce tunnel menant à la cour de ce qu’il pensait être son terminus. Il trouvait là une sortie de l’enfer, et un lit qui devait déjà sûrement l’attendre. De l’autre côté sur l’avenue, les bruits de pas lourd avaient repris peut-être à la recherche d’autres âmes égarées. Avec la nuit, la frontière entre l’imaginaire et le réel, semblait terriblement brouillée et ce soir il ne savait plus vraiment où il en était, mais il s’apprêtait à rejoindre ce monde endormi vivant et heureux d’arriver enfin à destination...

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Fred Panassac · il y a
Un récit qui possède une véritable ambiance flirtant avec le fantastique, et du style. La narration d’un simple parcours jusqu’à l’auberge cachée réussit à être prenante, la ville et ses personnages fantomatiques sont attachants, la disparition du numéro 76 introduit une angoisse palpable, et la chute est ouverte mais apaisante après ce périple périlleux.
Par son ambiance mystérieuse bien présente, cette histoire m’a plu.

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Stéphane Canet · il y a
Merci beaucoup Fred !