La traversé du boulevard Barak Obama

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Bizarrement des particules de mica s’égrenèrent sur le trottoir que foulait ce soir-là Amory, pressé de rejoindre Elvira, sa maîtresse, pailletant ainsi d’une manière féérique les silhouettes austères des passants. Un souffle venteux inhabituel dans cette contrée, jusque là protégée des intempéries, emporta une brassée de feuilles mordorées encore accrochées aux branches. La lumière déclina peu à peu, ombrant toute silhouette humaine, végétale ou animale, d’un halo dramatique. Une touffeur insolite accabla soudain ce mois de Novembre. Amory pressa le pas, pressentant un orage dont il épiait les coups de tonnerre et les éclairs. Mais le ciel restait obstinément obscurci et silencieux, sans pour autant le rassurer, lui qui éprouvait une angoisse inhabituelle chez quelqu’un d’aussi peu perméable aux caprices de la météo. Il faut dire qu’il était chauffagiste et que – par ses interventions – il parait aux caprices du temps, soufflant du chaud quand il faisait froid, propulsant du frais quand il faisait chaud.
Pour l’instant on pouvait encore présager l’imminence d’un orage impressionnant si ce n’est que des vapeurs pestilentielles sourdaient des entrailles de la terre pour surgir des canalisations. Malory se rendit compte que les rafales de vent le poussaient dans la direction opposée à son itinéraire pour rejoindre sa maîtresse et qu’à cette allure il n’était pas prêt de la retrouver à l’heure convenue. Et ce détail -si dérisoire soit-il par rapport à ce qui se tramait – l’obsédait plus encore que cette Grande Menace. Il faut dire qu’Elvira était très pointilleuse sur la ponctualité et qu’elle sanctionnait toujours les retards de son amoureux par des bouderies qui gâchaient leurs rencontres. Or il détestait ces entraves à son intention essentiellement sexuelle. Il devait la rejoindre dans un petit motel accessible aux amoureux diurnes qui profitaient d’une pause dans leur emploi du temps, de l’absence d’un conjoint, d’un désir pressant l’un pour l’autre pour se réfugier dans ses boîtes à baise moyennant une prestation modique. Il se demandait toujours si sa maîtresse n’était pas vexée de payer sa cote part mais il la voulait partie prenante de ces ébats adultérins, vu qu’elle prônait l’égalité sexuelle. Toute minute perdue était à déduire des préliminaires, ce qui était d’autant plus fâcheux qu’Elvira ne pouvait se donner à lui sans un minimum de stimulations corporelles. Pour l’heure tous les éléments se liguaient contre leur rencontre, alors il tenta de la joindre sur son portable afin d’annuler leur séance. Mais nul réseau ne le lui permit. Les ondes contrariantes étaient palpables autour de lui, irradiant de petits courants qui lui chatouillaient la peau déjà irritée par les piqûres d’insecte. Il se gratta avec rage.
Il se demanda pourquoi il se pressait tant à ce rendez-vous qui, depuis quelque temps, commençait à perdre de sa saveur pour s’engloutir dans une routine sexuelle. Elvira manifestait rarement son plaisir et il scrutait vainement dans ses yeux grands- ouverts une trace d’exaltation. Pourtant elle lui jurait qu’elle ne pouvait pas se passer de ces rendez-vous clandestins. Mais c’était peut-être davantage l’adultère qui l’excitait plutôt que lui.
Il se heurta soudain à une barrière humaine qui déferlait vers le nord de la ville à la recherche d’ une zone plus apaisée. Certains passants avaient enfilé des masques en papier qui dissimulaient la moitié de leur visage si bien qu’on ne savait plus s’il s’agissait d’hommes ou de femmes. A l’horizon le ciel devenait rougeoyant parcouru de nuages gris qui glissaient à vive allure chassant des nuées d’oiseaux noirs. Amory, au prénom si connoté, commençait à douter de l’amour que lui portait cette femme si exaltée faute d’être exaltante, qui aimait davantage la situation qu’il lui faisait vivre, que l’homme qui rendait hommage à son effronterie.
Il observait les hordes de fuyants masqués tentant d’échapper au piège que leur tendait une nature démontée afin de se venger du traitement qu’ils lui avaient fait subir pendant les siècles passés. Elvira se trouvait peut-être parmi eux, paniquée par ce gigantesque marasme écologique qui semblait vouloir punir l’homme de ses méfaits. Il ne lui vint même pas à l’idée de la chercher, découragé à l’avance par cette entreprise si hasardeuse. Il lui paraissait dérisoire de vouloir sauver sa peau quand la fin du monde se tramait et que d’ici quelques heures, voire quelques jours, toute trace humaine aurait disparu de la Planète. Il suffisait de se laisser emporter par cette gigantesque sarabande tout en sachant que la partie était perdue d’avance. Et bizarrement il en ressentit presque un soulagement. Si l’avenir lui avait encore été promis il allait inévitablement sombrer dans la dépression après cette fatale rupture avec Elvira. Car lui, contrairement à elle, n’avait aucune autre épaule sur laquelle se consoler. Il était célibataire et mal lui en avait pris de s’éprendre de cette femme mariée qui se payait un caprice excitant par le truchement de son engagement amoureux à son égard.
Il se souvenait de ces heures dorées où il se promenait en forêt aux côtés d’Elvira, sa chevelure rousse se confondant avec la parure or brûlé des branchages. Câline, elle s’abandonnait contre son épaule pendant qu’il assurait leur marche dans les sentiers escarpés. Il fallait toujours qu’il interrompe leur promenade pour se livrer à des soubresauts sur son corps abandonné sur un tapis de feuille. Elle le voulait ainsi. Elle le voulait en elle à chaque rencontre. Elle le voulait engagé dans ce processus où elle se sentait enfin complètement exister. Il lui faisait remarquer – sans vouloir l’offenser – qu’il ne pouvait pas assouvir toutes ses exigences sexuelles et que son mari devait aussi participer à son épanouissement. Mais elle prétendait qu’il ne la touchait plus depuis bien longtemps. Depuis quelque temps il avait l’impression que ces rencontres lui pompaient toute son énergie au lieu de le régénérer.
Pourtant cela avait bien commencé pour eux dès l’instant où leurs deux hologrammes s’étaient rencontrés en 3D sur le site de rencontre Alter ego où les trois quarts des paramètres exigés par chacun d’eux étaient remplis par l’autre. A leur première rencontre ils avaient tout de suite senti des atomes crochus et même si Elvira n’était pas libre, il n’avait pas hésité un instant pour en faire sa maîtresse attitrée. Alors pourquoi aujourd’hui n’éprouvait-il plus l’élan qu’il avait ressenti pour cette rousse délurée ?
Il n’eut pas le temps de parvenir au bout de sa lugubre ratiocination qu’une nouvelle rafale s’abattait sur la ville, arrachant des toits des multiples tuiles et ardoises qui vinrent s’écraser sur le trottoir, rencontrant au passage certaines têtes mal abritées. Les poteaux, profondément arrimés au sol, voyaient leur sommet osciller, mus par une force qui tentait de les déraciner. Des bris de vitre venaient entailler la chair des égarés. Pour couronner le tout, une grêle, au calibre particulièrement imposant, vint cingler les passants d’une gigantesque gifle glaciale. Ce qui n’empêchait pas des feux de surgir de toute part à partir d’une croûte terrestre surchauffée. Le glacé rencontrant le brûlant fit gicler des geysers d’eau chaude qui surprirent plus d’un passant. C’était comme si l’été le plus torride se heurtait à un hiver glacial dans un espace-temps rétréci.
Un peu plus tard il perçut le vacarme d’un platane qui s’abattait sur la chaussée, assommant à son passage une vingtaine de malchanceux. Il se pouvait qu’Elvira en fisse partie. Il l’imagina un instant écrabouillée, sanguinolente, son visage implorant écrasé par le tronc, et il en tira – curieusement – une excitation sadique. Ces derniers temps il était incommodé par son haleine médicamenteuse, obligée qu’elle était de soigner à la codéine une angine persistante. Elle avait une mauvaise mine qui conférait à son teint de rousse une lueur verdâtre. Lui qui jadis adorait ses taches de rousseur les trouvait à présent aussi nocives que la rouille qui vient endommager le métal. Il n’était pas loin de la considérer comme une espèce de sorcière qui l’avait ensorcelé pour mieux l’anéantir. S’il réchappait à ce cataclysme, il informerait son mari de leur liaison avec des recommandations de devoirs sexuels dont il devait s’acquitter quotidiennement pour maintenir cette nympho au bercail.
Elvira, très écolo, faisait attention à tout ce qui pouvait altérer notre écosystème : économisant son utilisation d’eau, d’électricité, bannissant de son alimentation les pesticides et les conservateurs, s’insurgeant contre le nucléaire et les OGM, conte la surconsommation de carburant, préférant se déplacer à pied ou en vélo plutôt qu’en voiture. Il était injuste que la Nature malmenée se vengeât sur elle plutôt que sur lui qui trouvait ridicule toutes ses réticences comportementales, en bon consommateur de bioxyde qu’il était, en gros mangeur de charcuteries toxiques, doublé d’un buveur de vin frelaté, d’un fumeur et d’un utilisateur d’engins consommant du Diesel.
A la rafale de vent succéda un tourbillon déclenché par un gigantesque cyclone qui entraînait tout élément vertical dans une spirale sans fin. Un maelstrom vertigineux. Des voitures se mirent à quitter le sol, happées par cette hotte aspirante, projectiles géants qui s’abattaient sur le macadam avec un fracas assourdissant. Le vent devait atteindre une vitesse de 300 kms à l’heure, rendant le travail des pompiers complètement inopérant. Toutes les lumières de la ville s’éteignirent en même temps, plongeant celle-ci dans une semi obscurité, les feux allumés ça et là lui conférant des lueurs rougeoyantes de brasier apocalyptique. Des cris de terreurs surgissaient d’une foule aveuglée, tâtonnante complètement désorientée.
Soudain, il sentit une main se glisser dans la sienne, une main fine et douce agitée d’une palpitation qui conféra un tremblement à la sienne. Il avait du mal à distinguer la silhouette frêle qui s’accrochait à lui, mais cette présence lui procura un électrochoc. Il sortit de cette torpeur de témoin pour devenir partie prenante de la situation. Cette personne attendait qu’il la sauve et même si peu lui importait à présent son propre destin, il se sentit investi d’une mission. Il décida de se diriger vers les brasiers, de l’autre côté du boulevard, afin d’y trouver chaleur et lumière. L’individu qu’il traînait – jeune homme, femme, enfant ? –calquait si bien son pas sur le sien qu’il oubliait parfois qu’il formait un duo avec lui. S’il lui parlait, sa voix était couverte pas la cacophonie des clameurs, des sirènes d’alarme, les explosions et le fracas des écroulements. Il sentait juste sa main se contracter dans la sienne ou se relâcher par moments. Comme un cœur atteint de tachycardiques pulsations. Il y répondait par une pression qu’il voulait rassurante.
Et puis ses narines furent envahies par le remugle d’un charnier et c’est alors qu’il buta contre des corps agonisants, sans doute assommés par des éboulements des toits : morceaux de cheminées, paraboles, tuiles ou ardoises. En enjambant les corps, il put se rendre compte de la souplesse de son protégé qui bondissait au-dessus d’eux avec une amplitude proche de la sienne. Il aurait pu en tâtonnant effleurer sa tête pour évaluer sa chevelure, mais il préférait prolonger cette ambiguïté sexuelle. Il réalisa soudain qu’un jeune homme ferait aussi bien l’affaire qu’une femme dans cette envie qu’il avait de sauver quelqu’un pour se racheter de toute cette vie de débauche et de trahisons. Ce cataclysme oeuvrait sur lui comme une catharsis et il le vivait comme une épreuve à la fois de purification et de rédemption.
Il serra plus fort la main de l’être qui l’accompagnait, se repaissant de sa chaleur humaine, captant ses moindres pulsations. Soudain, il faillit basculer en avant, entraîné par le poids de son compagnon qui trébuchait sur un obstacle. Il l’aida à se relever, sans pour autant cerner la forme de son corps, qui restait encore androgyne à son mental. Il se demandait pourquoi cette ambiguïté lui plaisait autant. N’avait-il pas jusqu’ici fréquenté uniquement des femmes ? N’avait-il pas opté pour l’hétérosexualité par convenance ? Sa dernière heure étant peut-être arrivée, n’était-il pas temps de se poser la question essentielle sur son orientation sexuelle vu qu’il ne trouvait même plus attirante sa maîtresse.
Et pourtant il la trouvait belle au début, cette rousse piquante, qu’il voyait à présent comme oxydée, presque repoussante à certains moments d’intimité où elle exhalait des relents acides. Une lueur rougeoyante à proximité permit à Amory de mieux percevoir l’être masqué par l’obscurité qui évoluait au rythme de ses pas, aux formes décidément très peu sexuées. Pourquoi n’avait-il jamais essayé avec un homme ? Ou du moins un garçon ? Qui sait si cette relation homosexuelle ne l’aurait pas mieux satisfait – si dégoûté qu’il était des excrétions féminines, sans vouloir se l’avouer. Cette zone poilue aux muqueuses visqueuses de crustacés ne l’attirait pas plus que cela et il fermait les yeux quand il devait l’aborder. Cela ne l’empêchait pas de la pénétrer, mais jamais sans préservatif. Ce qui fait que son sexe n’était jamais en contact direct avec les muqueuses ; manière détournée de ne pas vraiment adhérer à l’acte.
L’individu à ses côtés commençait à haleter de fatigue. Il décida de le réconforter d’une palpation sur son épaule qu’il trouva bien structurée, il en profita pour explorer l’omoplate un peu saillante. L’individu était très mince, presque maigre, mais musclé. Non seulement il ne tentait pas de s’extraire de cette étreinte, mais il se blottît contre Amory, à la recherche de protection ou de tendresse. Un nouveau fracas vint ébranler leur instant d’abandon. Son acolyte émit des cris stridents accompagnés de convulsions et s’écroula sur le trottoir. Amory, affolé, se pencha sur le corps spasmé, pour tenter de le réanimer. Il possédait un brevet de secourisme et cela tombait plutôt bien. Il appuya sur sa cage thoracique qu’il constata complètement dénuée de seins, et entreprit de lui faire du bouche à bouche. Le jeune homme émit un râle et se redressa brusquement en s’essuyant les lèvres. Debout, il se sentait encore faible et accepta le bras d’Amory pour continuer leur marche à quatre jambes. Il remercia son sauveur à qui il se présenta sous le prénom de Célestin.
A présent le jeune homme se cramponnait à lui, rendant leur déambulation de plus en plus ardue parmi les décombres. Mais Amory était fixé : il formait un duo avec un autre homme et cela lui plaisait. Il se voyait bien Mentor de ce jeune homme, lui qui n’avait jamais eu d’enfant, n’avait jamais été enseignant, lui qui avait tant de choses à transmettre. Mais il était sans doute trop tard. S’il réchappait à ce cataclysme il l’adopterait peut-être, à moins que... Il avait toujours pensé qu’il avait le temps de devenir père, qu’il suffisait qu’il rencontrât la bonne personne, malheureusement il tombait toujours sur des femmes mariées, des hyper impliquées dans leur boulot, des trop narcissiques, des trop âgées pour enfanter. A dire vrai cela masquait une peur de sa part de s’engager auprès des femmes et, s’il voulait bien regarder les choses en face, une réticence à se reproduire pour dispenser à un être innocent toutes les tares familiales. Et aujourd’hui que le monde s’écroulait il se félicitait de sa frilosité paternelle.
Pour l’heure, il s’agissait de quitter cette zone particulièrement à risques pour parvenir indemnes de l’autre côté du boulevard, dramatiquement encombré de véhicules cabossés, retournés, en feu, que leurs passagers n’avaient pas toujours pu déserter à temps. Des corps calcinés figuraient des momies dans le sarcophage de l’habitacle et à leurs côtés, parfois, des corps encore vivants attendant des secours qui ne viendraient probablement jamais. Amory considéra qu’il faisait sa b.a. en prenant sous son aile le jeune homme apeuré, qui sans lui, certainement, serait déjà enfoui sous des décombres ou blessé par cette pluie incessante de projectiles accompagnée d’une grêle anormalement lourde. Emporté dorénavant par une grâce qui le faisait slalomer à bon escient dans ce jeu vidéo géant, il parvenait à échapper à tous les obstacles en se courbant, bondissant, courant, entraînant avec lui Célestin qui, souple aussi, calquait ses mouvements aux siens tant et si bien qu’ils formaient un parfait tandem.
Il ignorait que le jeune éphèbe à ses côtés ne pensait qu’à sauver sa peau et s’appuyait sur lui parce qu’il venait de voir son père mourir à ses pieds. Eperdu de douleur, il s’était raccroché à la première main qui s’était tendue, sans bien se rendre compte à qui il avait affaire. Dès qu’il serait tiré d’affaire il la lâcherait sans état d’âme, avec juste un remerciement de principe. Il courrait alors auprès de sa mère pour vivre ensemble ce deuil affreux. Pour l’instant Célestin accordait ses pas à ceux intrépides de son guide qui tentait de déjouer tous les pièges que la Nature en furie – soufflant le chaud et le froid – prenait un malin plaisir à semer sur le chemin de citadins qui l’avaient tant de fois bafouée. Il commençait à vivement souffrir de faim et de soif et se sentait extrêmement faible. Tous les hypramarchés avaient été dégradés, pillés par une horde de vandales qui profitaient du cataclysme pour saccager tout le périmètre commercial. Cette fois-ci ce fut Célestin qui entraîna Amory vers un étale de fruits et légumes abandonné pour se servir abondamment en victuailles. Amory, qui crevait de faim également, se goinfra de fruits et de légumes croquants, lui qui était un carnivore invétéré, et tous les deux reprirent des forces pour poursuivre leur chemin.
Amory qui, avec les calories, avait repris des forces en même temps que sa faculté de concentration, tentait de programmer les dernières minutes qui lui étaient peut-être allouées par le Grand Ordonnateur responsable de ce cataclysme. Il était enfin parvenu à traverser cet interminable boulevard de la Mort et se trouvait à l’embranchement de deux chemins – symboliquement, cela s’entend – et soit il continuait à rechercher Elvira et de ce fait – s’il la retrouvait et que le G.O. lui accordait un sursis – s’engager à vivre à ses côtés, soit il y renonçait pour amorcer une nouvelle vie de pédé avéré avec son ange bien-nommé Célestin. A présent qu’ils se rapprochaient des brasiers, il parvenait enfin à distinguer les traits de son protégé. Eclairé par la lueur rougeoyante, son visage prenait une intensité quasi spirituelle proche de l’extase. Il remarqua la finesse des traits, la transparence du teint qui ne voyait jamais la lumière du jour, l’intensité du regard bleu-vert qui changeait de couleur suivant les variations du temps. Ses cheveux blonds bouclés auréolaient d’or ce visage séraphique. Célestin ! Comme ce prénom lui allait bien ! Il ne lui manquait plus que la paire d’ailes dans le dos.
Amory ! Comme ce type portait bien son prénom avec son regard aimant qui l’aimantait à présent qu’il pouvait le découvrir à la lueur des brasiers. Une impression de solidité, de force tranquille émanait de sa longue silhouette bien proportionnée de sportif. Il devait avoir la quarantaine, et sa maturité se révélait dans les rides bien placées de son visage, tatouant son front de vagues, mettant entre parenthèses son sourire, étoilant ses yeux mordorés. D’épais cheveux bruns encadraient ce visage photogénique d’acteur. Buriné par son activité au grand air, il avait quelque chose d’un aventurier et en cela se montrait l’exact opposé de Célestin, jeune homme de l’ombre et du caché. On ne pouvait que le trouver sympathique. Et Célestin l’aima d’emblée. Les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre. L’un par désir, l’autre par gratitude.
Amory fut arraché de son étreinte à l’appel implorant de son nom. C’était sûrement Elvira. Il se dirigea vers l’émission sonore familière qui provenait de sa droite. Il accéléra le pas, entraînant Célestin dans sa course. Il réalisa qu’il obéissait au réflexe ancestral de l’appel de la sirène. Il accéléra le pas, la main de Célestin se détachant de la sienne. Guidé par la voix il ne tarda pas à apercevoir la chevelure rousse – identifiable entre toutes – de sa maîtresse qui, en dehors de celle-ci, n’avait rien de commun avec la femme qu’il avait connue jusqu’ici. Il pensa à un animal traqué, à une gorgone en transe, à une junkie déglinguée. Toute attirance pour elle avait disparue, laissant place à une immense pitié. Il entoura sa taille de son bras et la repositionna à la verticale pendant qu’elle se jetait à son cou. Elle s’écroula sous des pleurs convulsifs qu’Amory tentait d’endiguer avec des paroles d’apaisement. Enfouie au creux de son vaste buste, elle finit par se calmer un peu, éperdue de reconnaissance. Amory pensa à Célestin qui à présent devait être bien loin. Perdu à jamais.
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