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La traque

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De l'endroit où je suis caché, bien à l'abri derrière un pan de mur de ce qui fut autrefois un immeuble résidentiel, je peux suivre la progression de mes poursuivants. Ils sont trois. A les voir ainsi se traîner et marcher avec peine sur le sol défoncé, j'en déduis qu'ils sont exténués. Toute la nuit, ils m'ont pourchassé, dans ce quartier désert, image désolée d'une fin d'Apocalypse. Sans répit, ils ont essayé de m'attraper.
Moi aussi, je suis fatigué et ils le savent. Pourtant comme tous les autres soirs depuis que cette traque a commencé ils vont abandonner. Je les verrai retourner sur leurs pas et le bruit de la camionnette qui démarre sera pour moi le signe d'une éphémère tranquillité.
Demain, à la même heure, ils seront là. La chasse reprendra jusqu'à ce qu'ils soient fatigués ou qu'ils aient réussi à me capturer.
Les trois hommes se sont regroupés et parlent entre eux. Leurs silhouettes d'ectoplasmes, mises en relief par la lumière diffuse de la lune, se détachent sur le fond des ruines. Mes oreilles exercées captent des bribes de phrases. Je reconnais certains mots. Cela confirme ce que je pressentais : ils s'en vont. Effectivement, après quelques minutes de conversation, les trois hommes ramassent leur matériel et se dirigent en file indienne vers la camionnette, qui les attend à quelques dizaines de mètres de là.
Sans hésiter je quitte mon abri et marche derrière eux. D'habitude, je me contente de les suivre des yeux et reste en retrait jusqu'à ce que le bruit du moteur ne se fasse plus entendre. Mais ce soir, j'ai envie de les voir partir, oubliant le danger que cela représente pour moi. Les murs écroulés et les enchevêtrements de poutrelles d'acier facilitent ma filature. Je marche lentement, m'aplatissant au sol dès que l'un deux fait mine de se retourner.
Les trois hommes progressent en silence. Soudain, celui qui est en tête, lève une torche électrique et envoie un rapide signal en direction de la camionnette. Les phares s'allument aussitôt répondant à cet appel.
Il y a toujours un quatrième homme. Il assure la garde pendant que les autre vont en chasse. Souvent, tandis qu'ils me cherchaient de l'autre côté du quartier, je venais rôder près du camion. Par curiosité. Les vitres sont protégées par un épais grillage et l'arrière est entièrement dissimulé par une bâche sombre.
Combien de fois j'ai songé à attaquer ce quatrième homme lorsqu'il était seul. Le renverser lui sauter à la gorge. Cela ne servirait à rien, car le lendemain il serait remplacé. Quant à dérober la camionnette, je ne saurai ni ne pourrai l'utiliser. Et même ! Je ne pourrai franchir les limites du quartier. Alors !...
Pourtant, un soir, tout au début de cette traque j'ai failli me faire prendre. Je voulais savoir ce qui se cachait sous la bâche, et pour cela, j'ai manqué de prudence. En sautant, car l'arrière de la camionnette était trop haut, j'avais raté mon coup et j'étais retombé lourdement sur le dos. Alerté par le bruit, celui qui était de garde, était aussitôt descendu de sa cabine un fusil à la main. Avec mille précautions, je m'étais glissé sous le véhicule, puis je m'étais abrité derrière un des gros pneumatique. L'homme avait alors fait le tour de l'engin, s'était penché pour vérifier dessous. Heureusement que sa lampe n'avait qu'une faible puissance. Je n'osais plus respirer, ni bouger, malgré les fortes ecchymoses dans le dos. Après avoir inspecté les environs immédiats l'homme remonta dans sa cabine. Il avait averti les autres en activant un signal sonore assez bref, comme le voulait la consigne. Pour la première fois, j'avoue avoir eu peur.

Le cri strident de la sirène m'avait glacé d'effroi. Je mis longtemps à réagir et lorsque j'eus repris suffisamment confiance en moi, je rampais lentement entre les roues, en direction de l'arrière. Une fois à découvert, je mis à courir de toutes mes forces sans me retourner une seule fois.
Mes poursuivants ont maintenant rejoint la camionnette, et l'un des trois soulève un côté de la bâche. Il glisse quelque chose en dessous. Je n'ose m'approcher davantage par crainte d'être repéré. Un autre y dépose un objet, qui me semble être un fusil à aiguilles hypodermiques. Le troisième s'approche à son tour et d'un geste las lance un filet plombé qui retombe avec fracas sur le plateau métallique.
Le premier homme, qui semble être le chef du groupe, baisse la bâche et l'attache avec des lanières de cuir aux montants de la camionnette. Avant de grimper dans la cabine rejoindre les autres, il jette un coup d’oeil circulaire. Je comprends son message muet car il s'est établi entre nous une sorte de complicité tacite. Il n'est pas pressé. Il sait qu'un jour ou l'autre il m'aura et pour cela il respecte certaines règles. Je fais mon possible pour lui échapper, mais jusqu'à quand ? Un soir où je serai fatigué de cette traque, je me laisserai prendre. Il le sait !
Le ronronnement du moteur de la camionnette décroît et se perd dans la profondeur d'une vallée sans écho. Me voici à nouveau tranquille pour quelques heures, car le jour ils ne traquent jamais.
Je reviens sur mes pas et parmi les ruines je me dirige sans hésiter vers ma cachette pour me reposer. Je ne songe même plus à partir en quête de nourriture et c'est mauvais signe.
A proximité de mon antre secret, mes sens exercés détectent une odeur étrangère. Eux ! Ils ont découvert ma cachette. Ils n'ont rien défait, tout est exactement à la même place, mais je sais qu'ils ont fouillé. Leurs mains avides ont laissé une odeur que je repérais entre mille. Je ne peux plus rester là. Il me faut trouver une autre planque avant le jour, car je sais que demain soir ils viendront ici directement. Elle était bonne pourtant cette cachette ! J'avais dégagé un espace assez grand, dans un amoncellement de ferraille tordues et de plaques de béton. Avec des chiffons, j'avais installée une couche, relativement confortable. J'étais à l'abri. Tant pis !
Je ne dois rien prendre de tout cela, pour ma nouvelle planque. Il vaut mieux qu'ils croient que je dors toujours là.
Où aller ? Depuis que je suis prisonnier de ce quartier hostile, je l'ai visité cent fois en tous sens et la meilleure planque que j'ai pu trouver, je suis obligé de l'abandonner. A pas lents, je me dirigeais vers l'Est, dans un coin où il restait encore quelques vestiges d'immeuble encore debout. Je grimpe quatre à quatre un escalier de béton endommagé. Sur le palier du deuxième étage je m'arrête et m'allonge sur le sol. Le froid engourdit mes membres peu à peu et je ne tarde pas à sombrer dans un sommeil agité. Le jour se lève déjà au loin, éclairant de sa clarté naissante le décor désolé.
Je ne peux dormir que le jour, la nuit étant consacrée à la traque , donc à ma survie. Mais je commence à en avoir assez de cette vie ne valant pas la peine d'être vécue. Je vis pourquoi ? Pour qui ? Tout ceux de ma race sont morts depuis déjà longtemps. Exterminés par ces hommes aux moeurs barbares qui ont rejeté sur nous tous leurs défauts et toutes leurs fautes. Ils s'imaginent qu'en nous faisant disparaître à jamais de la surface de la terre ils mettront fin à leurs problèmes. Mais je suis le dernier survivant de ma race et pourtant leurs maux ne font qu'empirer.
Isolé dans ce quartier hermétique, je ne sais pas ce qui se passe à l'extérieur, mais je le devine. Ces hommes vont à leur perte et ce n'est pas ma mort qui retardera l'échéance. Moi disparu, ils tourneront leurs armes vers d'autres innocentes victimes, persuadés que leur façon d'agir est la meilleure.
Mes sens en alerte malgré l'engourdissement dans lequel je suis plongé, détectent une présence toute proche de moi. Eux ! Je me suis laissé surprendre par la nuit. Les traqueurs sont déjà à l'ouvrage.

Je me dresse lentement, attentif aux moindres bruits.
Je n'ai pas peur. J'ai trop besoin de garder mon sang-froid. Je viens d'en repérer un. Il monte par l'escalier et ses gros souliers font rouler de petites pierres qui crissent. Mes yeux cherchent une issue, tandis que tout mon corps reste parfaitement immobile. Je la trouve et bondis en avant au moment précis où retentit un cri :
- "Il est là ! Je le vois !"
Derrière moi c'est la ruée, l'assaut. Ils ne se cachent plus. Je tourne à toute vitesse dans un étroit couloir et entends un bruit mat. Je devine que c'est une aiguille hypodermique qui vient de se planter à quelques centimètres de ma tête. Il s'en est fallu de peu ! Je continue ma course en traversant un appartement désert rempli de débris de toutes sortes. Je me retrouve sur un balcon. La rampe de protection a disparu et c'est le vide qui s'offre à moi.
Sans réfléchir, je me lance dans le noir, les pas se rapprochant dangereusement. Dans ma chute je songe que je viens de sauter du 2ème étage, sans savoir sur quoi j'allais atterrir. Malgré tout, je me reçois assez bien dans un fracas de bois et de verre.
Je suis tombé sur un amas de portes vitrées, que se trouvaient là, par je ne sais quel hasard. Le bruit a alerté mes poursuivants. Ignorant les coupures qui entaillent tout mon corps, je reprends ma course de plus belle. Le filet plombé adroitement lancé par un des hommes tombe à peu de distance de moi. Les aiguilles sifflent à mes oreilles. Pourtant la nuit est noire. Ils doivent avoir un fusil, équipé d'un système de visée à infrarouge.
Soudain alors que je réussis une fois de plus à semer les traqueurs, n'entendant plus de bruit derrière moi je m'arrête net. J'en ai assez ! Il y a trop longtemps que je fuis. Le moment est enfin venu. Mais je ne vais pas leur laisser le plaisir de m'attraper, je vais me rendre.
La camionnette est toujours garée au même endroit, ombre immobile au centre d'un espace dégagé. Je m'en approche sans bruit pour ne pas attirer l'attention du quatrième homme. Je m'allonge parallèlement au véhicule. Le sol humide calme la fièvre provoquée par ma course effrénée.
Un long moment se passe dans le silence le plus total, puis la nuit est trouée par les faisceaux lumineux des lampes des traqueurs. Aussitôt les phares de la camionnette illuminent les ruines pour répondre au signal.
Je les entends parler entre eux. L'un regrette son manque de chance, l'autre le blâme pour sa maladresse. Quant au troisième, je comprends qu'il tente de les calmer.
Je ne bouge pas. Je reste simplement étendu sur le sol, dans l'attente angoissante de l'acte final. Les trois hommes approchent à grands pas. Un rond de lumière vive balaie le sol, me frôle, passe et revient vivement en arrière.
- "Attention !" crie l'un d'eux; "Il est là !"
- "Où ça ? " interroge un autre.
- "Mais là ! Voyons, reculez-vous !"
En quelques bonds, ils regagnent une distance plus respectable. Toutes les lampes sont braquées sur moi. La violente lumière m'aveugle. L’homme de garde alerté par les cris, est venu se joindre aux autres. J'entends leur joie, et aussi leur désarroi. Car, après une traque longue et épuisante, durant laquelle à maintes reprises ils ont failli m'attraper, je me livre à eux, sans condition.
- "C'est sûrement une ruse !" dit l'un d'eux avec méfiance.
- "Lance ton filet, " crie le chef.
- "Non, il est trop loin !
- "Pourquoi ne bouge-t-il pas ? " demande le conducteur de la camionnette. "Vous l'avez blessé ?"
- "On n'en sait rien ! Il faudrait s'approcher !"



J'entends des bruits de pas. Lentement, je tourne la tête dans leur direction. Un homme s'avance vers moi prudemment, le filet plombé bien ramassé entre les mains, prêt à être lancé. Comment lui dire que je ne lui ferai pas de mal ? Comment lui dire que j'en ai assez et que je préfère la mort ?
Soudain un poids énorme m'écrase au sol, m'empêchant tout mouvement. Et c'est la ruée ! Ils se précipitent sur moi en hurlant. En quelques secondes, je me retrouve ligoté avec de solides lanières de cuir qui m'entaillent la chair.
Le chef de groupe s'approche. Il me contemple de toute sa hauteur, puis se baisse et promène sa main sur mon dos. Ce contact fait hérisser mes poils.
Il le sent, mais continue en me parlant calmement :
- "On peut dire que tu nous a donné du mal, mais pourquoi abandonner ce soir ?"
Je lui réponds par un grognement.
- "Tu en as assez, hein !" reprend-il.
Le cri plaintif qui sort de ma gorge, lui fait comprendre qu'il a raison. A ce moment là, il fait un geste incroyable : il me libère de mes liens. Il dénoue les courroies de cuir qui me blessent, ne laissant pour toute entrave, qu'une longue corde passée autour de mon cou amaigri. Sur un signe de sa part, je me redresse. Les autres se sont approchés, plutôt effrayés de me voir libre de mes mouvements. Leur chef les rassure :
- "Il ne vous fera aucun mal ! C'est une brave bête."
L'un des hommes s'approche de l'arrière de la camionnette et soulève la bâche, dévoilant à mes yeux, une cage aux barreaux épais. Tout en faisant cela, il marmonne entre ses dents :
- "Brave bête, brave bête, c'est vite dit ! Mais moi, on m'a toujours appris qu'il n'y avait rien de plus féroce qu'un chien !"
- "C'est faux !" lui répondit le chef, qui avait entendu.
Surtout celui-là !
Quatre bras vigoureux me soulèvent et me posent dans la cage. La porte se referme, en grinçant sur ma liberté.
- "Pourquoi, celui-là ?" demande un traqueur, avec un temps de retard.
Le chef lui répondit :
- "Tout simplement parce qu'il est le dernier de sa race et qu'il le sait !
- "Allez, hop ! Direction la fourrière," s'écrie le conducteur en ouvrant la portière de la cabine.





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