4
min

La trappe

Image de Esteban

Esteban

62 lectures

10

« Il faut sortir de cette trappe » : une mauvaise traduction française d’une réplique de la série de science-fiction Star Trek, l’originale des années 60... Je ne sais pas pourquoi cette phrase me revient à l’esprit alors que je me réveille difficilement, à demi-conscient, prisonnier entre les restes de mauvais rêves et ceux de douloureux souvenirs d’enfance. La trappe justement je l’ai entendu se refermer. Dans le lointain, inconscient, je l’ai entendu claquer et se verrouiller. Je suis couché face contre terre sur le béton froid, mes pensées et mon corps endoloris dans une brume lourde, je tente de relever la tête du sol et sens qu’une matière poisseuse et tiède me recouvre une partie du visage qui baigne dans une flaque de vomissures de vin rouge. Il me semble que je suis tombé. Je me revois tomber... D’abord des vertiges et puis mes genoux qui frappent durement le sol... J’ai dû me blesser au visage aussi... L’acidité de la bile me brûle les plais.
Mon bras gauche est engourdi par le poids de mon propre corps alors je le tire de dessous moi. Une douleur fulgurante finie de me réveiller complètement et je m’effondre sur le côté avant de retomber sur le dos. A coup sûr mon poignet est cassé et je vais devoir faire sans lui. Ma bouche est pâteuse et amère. Une lourde odeur âcre de vomi séché a imprégné la pièce pendant mon coma et l’air en est devenu particulièrement désagréable à respirer Je ne sais pas combien de temps je suis resté évanouie sur le sol. Allongé sur le dos j’observe l’ampoule électrique prisonnière de sa cage de métal au plafond. Je suis piégé je le sais. Elle m’a jeté là et a refermé la trappe derrière moi. « Jenna... Pourquoi ? Pourquoi me faire ça Jenna ? » En roulant sur le côté je réussi à me remettre sur mes jambes et me tape la tête sur le plafond trop bas pour moi. Je vais devoir rester courber si je veux me tenir debout. J’ouvre ma main droite pour laisser tomber un morceau de tissu déchiré de je ne sais où et j’essaye de marcher jusqu’au lit de camp fixer au mur mais je titube comme un ivrogne. Je tiens ma main blessée comme je le peux et arrive à m’asseoir sur le matelas. Il est trop petit pour que je puisse m’y allongé complètement. J’ai besoin de reprendre mes esprits... Je sanglote : « Jenna... ».
La pièce est exiguë. Une cellule moite et étouffante qui réveille mes anciennes peurs. Enfermé ! Je panique ! Non non ! La claustrophobie comme autrefois. Pas ici ni maintenant, pas encore. Mes poumons brûlent et cherchent de l’air, je respire par saccades, incapable de prendre une inspiration profonde. Tout mon corps tremble et je sens que je perds la raison. Me concentrer, je dois me concentrer et ne pas penser à tout ça. Respirer mais ne pas penser à l’odeur suffocante. Respirer... Je lève les yeux sur le mur au-dessus de l’oreiller et me force à focaliser mon attention sur le tableau qui y est accroché : un champ de lavande sous un soleil d’été en Provence. Une peinture « industrielle » acheté à la va vite dans un magasin de décoration pour lui faire plaisir... Parce qu’elle me l’avait demandé... Je la décroche violemment et casse le cadre en bois faisant tomber le petit sapin désodorisant pour voiture qui y était suspendu. A l’aide de mes dents je déchire la taie d’oreiller en bandelettes pour élaborer une attèle de fortune et immobiliser ma fracture. A force de réparer les petits bobos de la vie quotidienne je suis devenu un peu infirmier à domicile... Avec le drap du lit j’essuie mon front trempé de sueur et découvre dans les plis du tissu des emballages vides de médicaments antidouleur. Le vin ! Empoisonné ! Elle m’a drogué et je suis tombé, je suis tombé... Dans la bouche un goût de fer, de sang, je suis malade, j’ai la nausée. Je tremble, mes muscles tressautent sous ma peau. Je reperds le contrôle.
Je bascule tout le poids de mon corps en avant pour me relever dans un sursaut d’affolement. Deux pas chancelants et je m’écroule de nouveau à genoux sur la dalle de béton à un demi mètre de la porte scellée. Impuissant et incapable de retenir mes larmes. Je suffoque. J’ai envie de vomir, de crier, de hurler toute ma colère et ma tristesse. Envie d’oublier la trahison de Jenna, d’oublier tout l’amour que je lui porte. Dans un accès de rage je lève mon bras gauche et, sans pouvoir refermer le poing, je frappe la trappe de toutes mes forces. Une douleur m’électrocute jusque au plus profond des entrailles. Je me raidis dans un long spasme musculaire, le cerveau paralysé, comme déconnecté par une surtension quand mes nerfs explosent. Tout mon corps se relâche dans un dernier sursaut. Mes poumons se vident comme mes intestins et ma vessie. Trempé d’une sueur froide mes pensées me quittent quand je bascule en arrière. Je sombre.
Des bruits caverneux... Je me réveille et pendant un instant je regrette de ne pas être mort étouffé dans ma propre bile. Dehors, derrière la trappe des bruits sourds. Des pas. Une voix puissante crie : « Police ! ». Je n’entends plus que des coups, des portes qu’on défonce et un bruit de verrou lourd. La trappe s’ouvre finalement comme l’écoutille d’un sous-marin laissant entrer d’un coup la lumière et une grande quantité d’air frais qui réveille mes sens. Je ne peux pas me tenir debout, tout mon corps est collant de sueur, mes muscles anesthésiés par la douleur. Mes organes semblent avoir implosé avant de se liquéfier. Deux ou peut-être trois hommes en uniformes de la police nationale entrent rapidement, arme au poing et se penchent sur moi. Ils m’empoignent fermement sous les aisselles et m’arrachent au sol comme si je ne pesais plus rien. Je ne peux pas marcher : la pointe de mes pieds traîne négligemment derrière moi quand ils me font remonter les escaliers. Libre je suis libre... Merci...
Des officiers m’amènent dans la cuisine alors que quelques-uns de leurs collègues armés disparaissent derrière la trappe. On tente de m’attacher les mains dans le dos avec des menottes alors je me débats et hurle de douleur. Une main gantée m’agrippe par les cheveux et me plaque le visage sur la table en bois massif. Je ne comprends pas leurs paroles, tous les sons me parviennent déformés, comme noyés dans l’eau.
Les restes du repas d’anniversaire sont toujours là. Pour l’occasion je lui avais autorisé à boire un verre de vin avec moi... Je pleure. Je relève les yeux et je la vois enfin : Jenna. Elle est belle, debout devant moi sous une couverture de survie jaune métallisée. Un morceau de la petite robe que je lui avais cousue est déchiré... Un pompier lui tend un verre de jus d’orange d’une main, et d’un geste protecteur, pose l’autre sur son épaule. Elle ne pleure pas elle. Elle me regarde fixement d’un air froid et lointain. Ses doigts s’entrouvrent pour laisser s’échapper la poupée mannequin à la chevelure blonde que je venais de lui offrir « Pourquoi Jenna ? Pourquoi? ».
10

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Double lecture pour entrevoir l'horrible vérité en filigrane, cette enfant séquestrée sous la trappe qui a réussi à vaincre son bourreau !!! C'est fort !
·
Image de Sébastien Maillot
Sébastien Maillot · il y a
Il faut faire attention aux fautes d'accord ! ("je suis resté évanouie", par exemple !)
Mais pour l'histoire elle-même, j'ai bien accroché !
J'ai trouvé l'impression de claustrophobie bien faite, et le dévoilement de l'histoire vers la fin.

·
Image de Esteban
Esteban · il y a
Merci de m'avoir fait remarquer cette faute qui m'avait échappé :-)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Souvent j’aime somnoler la tête posée sur l’épaule de Malo. J’aime lui chuchoter son prénom à l’oreille comme si je l’appelais au loin « Malo... Maalooo ? » Je ...