La tragédie des roses

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J'écris avec bienveillance pour chercher de la nuance là où il n'y a que des vérités brutes, pour chercher de l'émotion là où il n'y a que des réactions. Je décris le monde, non pas tel ... [+]

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Qu'il est beau le Danube !
Quand le soleil se lève et défait lentement les brumes, qu'il est beau mon Danube !
Eux, n'ont jamais rien compris, jamais véritablement assisté à la magie de l'aurore sur le fleuve, à la naissance des couleurs, des bruits, des odeurs d'un matin, ils ne me parlaient que de guerre, que du soir et regardaient ailleurs, bien au-delà du village, bien au-delà de l'eau, vers ce point de l'horizon qui s'assombrissait toujours.
Mais moi, il n'y avait pas un jour où je ne me levais après le soleil, pas un jour où je ne sortais de chez moi et prenais en fin de nuit quelques mètres dans le champ pour assister à la nouvelle résurrection. Si le temps était au sec, malgré la rosée et les rhumatismes de mon grand âge, je m'accroupissais dans l'herbe comme un enfant, mon corps à l'impatience, en attendant l'aiguille de feu qui perce l'horizon et fait le nouveau jour. Venaient alors les lumières, la fraîcheur, la vie retrouvée et je pouvais me lever alors en spectateur comblé et regagner mon logis et mon jardin de roses.
Je passais sous ma serre en quête de douceur, et, de rangée en rangée, avec un mot pour chacune, saluais tendrement Hélène et Andromaque, Alceste et Iphigénie, Electre et toutes les autres, mes amies, mes amours de roses. En leur compagnie je passais l'essentiel de mes journées, leur procurant tout le savoir-faire d'un vieil homme solitaire dont le seul plaisir alors était, du bout d'un doigt, de caresser un pétale bleu, et de s'offrir en excès, le nez en continuel éveil, les frais parfums de ses femmes. Que j'aimais alors plonger mes mains dans la terre, sentir les grains rouler sur mes doigts et assombrir légèrement ma peau ! J'y trouvais du calme, une saine tranquillité en ces temps difficiles, une forme de douceur originelle. Que pouvaient-ils comprendre de tout cela avec leurs armes cachées sous les vestons ?

Hélène était ma préférée. La pureté même. La rose de l'origine, fine à l'extrême, dépourvue du moindre artifice. Une beauté unie et totale, d'un rouge intense, épais comme le sang.

Ils étaient nombreux alors dans le village à me prendre, non pas pour un vieux fou – comme avant – mais pour un aveugle, un irresponsable, et je les voyais passer derrière mes vitres, et je les devinais se questionnant en se poussant du coude. Mais que pouvais-je faire ? Je me savais utile à mes roses, je leur donnais tout mon amour, toute ma patience pour qu'elles offrissent le meilleur de leur parfum à un carré de paix, si rare sur cette terre. Je ne me sentais pas de forces pour autre chose... pas de courage non plus...

Aux franges de ses pétales Andromaque portait des liserés de soleil comme les princesses, à leur cou, portent un collier d'or. L'azur dominait ses couleurs et l'ensemble de la fleur inspirait la délicatesse et la fragilité. À mon nez, Andromaque respirait, plus que toute autre, le vrai parfum des femmes.

Quand ils sont venus, la première fois, ils ont refusé le thé et les quelques gâteaux secs que je leur proposais. Ils m'ont dit que l'âge n'excusait rien, que la vieillesse n'était pas un refuge. Mais que savaient-ils de l'âge ces pauvres jeunes ? Et de la vieillesse, du temps de la solitude ? Ils m'ont dit que je devais réagir, m'associer, que le temps n'était pas aux roses, et puis... et puis ils m'ont demandé de l'argent... ils savaient que j'avais été riche... Alors, la première fois j'ai refusé et, gentiment, je les ai priés de sortir. Eux, ils ont grogné comme des bêtes, insisté comme des malotrus, invoquant je ne sais quel devoir, je ne sais quelle obligation, quelle justice. Mais, finalement, ils sont partis et ont regagné les caves du village qui font leur repaire et moi, fatigué comme jamais, j'ai fui encore et comme toujours, dans mon jardin de roses.

Alceste était la fleur généreuse par excellence, large comme le poing. Des couleurs vives et chatoyantes où se mêlaient le grenat précieux et la blancheur des neiges. Elle offrait une odeur unique et puissante, fraîche et poivrée et un maintien, une grâce qui n'appartient qu'aux reines.

La deuxième fois, ils étaient plus nombreux encore et refusèrent le verre de vrai vin que je leur tendis. Ils me parlèrent d'affiches... de matériels... de radios... et de je ne sais quoi encore... je ne voulais pas entendre, je ne comprenais rien, et désespérant de ne pas les voir partir je ne fis aucune résistance quand ils me demandèrent une nouvelle fois un peu d'argent. Je passai dans ma chambre et pris très vite les quelques billets qui dormaient sous mon lit. Tête basse, je les ai priés, à nouveau de disparaître et de me laisser seul, seul avec le parfum de mes fleurs.

Il n'est de rose plus vierge, plus merveilleusement innocente qu'Iphigénie. Son parfum parait absent, comme sacrifié, mais au nez éveillé il est là, léger comme un soupir d'enfant. Sa tige est sans défense, lisse et courbe comme un fétu de paille et sur ses pétales clairs, blancs, jaunes et bleus, des larmes de sang invitent à une infinie tristesse.

Tous les jours, à la même heure, en fin d'après-midi, vers le nord, montait de la terre jusqu'au ciel un nuage noir, noir et long, dont le corps rappelait le cylindre meurtrier et mouvant des cyclones. Pas un jour où cette colonne sombre fuyant vers le sud, ne voilait la lumière, le Danube et mon jardin de roses. Puis il passait et se dissipait avec l'altitude, et le poison se diluait dans l'air clair et je fermais les yeux – c'était vrai – sur les cendres qui recouvraient les vitres de ma serre. J'espérais, honteusement, le coup de vent...

Electre était la force même, le parfum franc, sûr, des couleurs de volonté et d'engagement. Electre était mon épine, mon drame et je la regardais comme on regarde un regret et un renoncement et dehors, derrière les vitres de ma serre quand les autorités et leurs camions raflèrent la plupart des villageois dans leur cave, je n'osai regarder au-dessus de mes roses, par la vitre, la résistance disparaître.

Quand, ce soir-là je sortis de chez moi et que je vis s'élever la colonne de mort, les cendres des exterminés du camp de Mauthausen, là-bas, à quelques kilomètres à peine au nord de mon Danube, je fus pris d'une telle honte, d'un tel désespoir, d'une telle conscience de ma lâcheté que tête basse, sans un mot, je regagnai, les yeux gonflés de larmes, sous la serre, la tragédie de mes roses.

S'y trouvaient trois Allemands en uniforme, la croix gammée au côté, buvant, riant, se poussant lourdement du coude, fiers sans doute d'avoir saccagé ce jardin de paix. Ils me regardèrent, surpris, comme si j'étais un étranger. Et, comme ceux-là saluent leur guide, ils tendirent un bras droit moqueur, et à leur main mes roses, toutes arrachées, leur faisaient un bien triste bouquet.
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Armelle Fakirian · il y a
Un texte où l'horreur côtoie la poésie. Cet homme épris de ses roses, dégage tout de même beaucoup d'amour et de paix Jusqu'à ce que la culpabilité s'en mêle...
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Mijo Nouméa · il y a
Très bien écrit, avec un mélange de poésie liée aux femmes de l'Antiquité et une noirceur, digne des plus grandes tragédies. je salue les connaissances littéraires :)
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Fred Panassac · il y a
Une histoire mystérieuse qui trouve son explication tragique à la fin, lorsque la proximité du camp est révélée. Le rôle des villageois n’est pas clair, on peut penser qu’ils ont des griefs envers le vieillard qui cultive ses roses en dehors du temps, ou plus vraisemblablement qu’ils se sont évadés. Ils cherchent surtout à survivre mais ils savent. Un texte prenant et bien écrit. Un ton poétique pour décrire les roses. L’horreur survient par surprise.
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Prisca Emelian · il y a
Horreur et beauté côte à côte. Cette histoire du passé résonne bien étrangement aujourd'hui. Bravo!
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Doria Lescure · il y a
Récit bien écrit et bien construit, fluide, dans une tonalité noire et surprenante où le drame se distille avec une force étonnante. La violence des faits est à peine édulcorée par la poésie de ce jardin de roses qui jouxte l’un des camps de la mort. Originale et très puissamment évocatrice, cette histoire fonctionne.
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Viviane Fournier · il y a
C'est magnifique .. .je n'ai rien de plus à dire ....l'émotion est vraie ...! ....
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Alice Merveille · il y a
Un très beau texte que j'ai lu avec en écho la chanson "On est si peu de choses et mon amie la rose me l'a dit ce matin..."
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Ginette Flora Amouma · il y a
On se trouve au coeur d'une situation qui frappe les consciences : on se pique jusqu'au sang en tenant des roses dans la main .
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JAC B · il y a
Une belle phrase de chute et une alternance judicieuse dans l'évocation du nom des roses pour faire avancer ce récit dans le propos historique de l"histoire . Merci Gérard, bonne continuation
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Patrick Peronne · il y a
Quatre noms de roses "choisis" qui séquencent la structure narrative de ce texte très fort. Impressionné, j'ai beaucoup aimé. Je vote et m'abonne à votre page.

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