La toute première fois

il y a
5 min
107
lectures
13
Qualifié
Image de Grand Prix - Printemps 2022
Image de Nouvelles
Combien ?
C'est la crise, assurément. Le chaland jette un regard las, et ivre de regrets. Il passe son chemin. Trop de choix, et les poches vides. Je ne suis pas seule, pardi ! Certains s'arrêtent pour converser. D'eux en général : les difficultés de leur petite vie, leurs pseudoaventures, etc., qu'on écoute avec le sourire. Bref, de quoi bâiller discrètement. Dans un effort surhumain. D'autres ne sont là que pour vous mater. Sans vergogne. Et sans compter ceux qui vous ignorent. Vous n'existez pas. Leur curiosité est aussi émoussée que s'ils traversaient une voie piétonne. Ou lorsqu'ils attendent le passage au feu vert. Mais qu'est-ce qu'ils foutent ici s'ils ne veulent pas consommer ? Le produit ne leur convient pas ? C'est frustrant, sachant que l'on a tout donné sans compter. Sans compter ? Pas tout à fait, pour une première fois, nous devons au moins rentrer dans nos frais souligne si justement Loulou.

C'est combien ?
Loulou, de son vrai nom Luciano Pavarotti – rien à voir avec le ténor –, c'est lui qui me soutient. Qui m'a tendu la main. Grâce à lui, ou à cause de lui, pour la première fois je pavane dans ce maudit coin. Je l'ai rencontré il y a quelque temps à la brasserie La Coupole. Il m'a abordée. J'étais seule, à me poser moult questions devant un café. Qu'il a réglé, comme un gentilhomme ! Le café, pas mes questions. Nous avons agréablement bavardé. Il m'interrogeait sur mes ambitions. Mes réponses semblaient l'intéresser. Nous nous sommes vus plusieurs fois. Il habite le quartier. Finalement, je lui ai présenté mon savoir-faire. Il me trouvait douée, mais avec une grande marge de progression. Cela m'a fait plaisir. Seule, on est toujours affublée de doutes. Il m'a proposée de développer une autre facette de ma personnalité. De donner envie, son maitre mot. Acquérir un peu plus de charisme. Attirer le consommateur. Le but étant de posséder une clientèle attitrée ! Je n'en demandais pas mieux, mais c'est du travail !

C'est combien ? On peut regarder ?
Évidemment, quelle question ! À ton avis, pourquoi suis-je là ?
De mon côté, j'ai redoublé d'efforts dans la pratique de mon métier. J'ai effectivement progressé en travaillant tard le soir. Je suis plus à l'aise que je ne l'étais. Côté présentation, je pêche encore un peu. Moi, ce n'est pas mon truc, je dois me faire violence. Donner envie, qu'il répète comme une ritournelle le Loulou. Alors, il s'est mis en tête de m'habiller : robe moulante verte et bas nylon orange, rouge aux lèvres et longs cheveux lisses, petit châle et parfum. On croirait une hétaïre, une pute, quoi ! Que je lui ai lâché à Loulou ! Il n'a pas aimé du tout. Il m'a répondu sèchement, avant, tu avais l'élégance monacale d'une nonne, ni fait ni à faire ! Te voilà maintenant une jeune femme belle et dynamique, bien dans ses escarpins et qu'on désire aborder ! Ah bon ? Pour m'aborder, oui, on m'aborde, mais pour ce qui est d'aller jusqu'au bout, niet ! Tous des radins !

Combien ?
C'est la première fois que je m'exhibe en public. Je me sens comme le taureau qui débarque dans l'arène. Des milliers d'yeux me jugent à la va-vite. De plus, j'ai ce sentiment délétère de vendre de la barbaque à bas prix. Ça, je ne lui ai pas dit à Loulou, je crois qu'il n'apprécierait pas. Il me répète sur tous les tons : tu es l'exutoire de leurs élucubrations perverses ! Formule à laquelle je n'entrave que dalle comme dit mon père. Mon père, il ignore bien sûr mon activité : ce n'est pas le genre de la maison. Lui, c'est plutôt foot. Chacun son truc. Ma mère c'est le tricotage.

C'est combien ?
Loulou s'est beaucoup agité ses derniers mois pour me trouver cet emplacement. Ce qui, parait-il, n'est pas évident. Si j'ai bien compris, il a dû énormément batailler. On n'entre pas dans le circuit d'un claquement de doigts. Je dois donc me considérer comme chanceuse. C'est la partie immergée de ton métier, m'assure Loulou. Ce n'est pas celle que je préfère. Je suis si bien dans les secrets de ma chambre. Je crois que dans une autre vie, je ne pourrais pas être pipole. Moi, c'est plutôt l'antre clos, discret, avec juste une petite fenêtre sur le vaste monde et un bouquet de fleurs bleues dans un vase. Il faut savoir ce que l'on veut aussi, et moi je veux juste gagner ma vie avec mon métier. J'ai remercié Loulou.

Combien ?
J'ai les pieds gelés, c'est le pompon ! Et je ne suis vraiment pas à l'aise dans ces vêtements trop serrés. Un froid de canard dans ce coin. Je sais, je n'ai pas le droit de me plaindre. J'en ai tant rêvé. Je n'imaginais pas un instant que ce fut aussi barbant ! On me l'avait dit : tu verras, au bout d'un moment, ça fatigue ! Je ne voyais que le côté paillettes. J'étais dans mes fantasmes. Je remarque que les autres « collègues » n'ont pas l'air de souffrir plus que ça. Je crois même que ça marche bien pour eux. Une clientèle de fidèles sans doute. Ils se connaissent tous, car entre deux prospects ils papotent joyeusement. Ils ont leurs habitudes. Finalement, je suis mal placée, l'endroit n'est pas très passant. Ce n'est pas comme dans la Grande Allée. Là, c'est la foule ! Je pense que Loulou n'a pas eu d'autre choix. Comme il dit, d'abord mettre un pied dedans, après on avisera ! Ou alors tout bêtement, ce que je propose n'est pas à leur goût ? Me voilà assaillie par une exubérance d'incertitudes. Comme dit Loulou qui ne doute pas acquiert peu ! Sacré Loulou, il a toujours un mot rassurant !

C'est combien ?
Voilà, je fais mon numéro, j'explique le pourquoi du comment sans entrer trop dans les détails, juste quelques mots. Et comment en êtes-vous arrivé là ? Comment répondre aux questions que je ne me suis jamais posées ? C'est simple, je suis là parce que je dois être vue pour vendre. Capito ? Évidemment, je ne peux pas le dire comme ça. Alors, je raconte n'importe quoi : quand j'étais petite, je maquillais outrageusement la bouche et les yeux de ma poupée, ensuite je la traitais de tous les noms d'oiseau (ceux de mon père), puis je la frappais rageusement, etc., etc. Le pire, tu crois que le client a mordu, et c'est là qu'il se défile en balançant : quel dommage, j'ai oublié de prendre de l'argent ! Ne vous inquiétez pas, je fais un tour et je reviens. À tout à l'heure ! Et l'on ne le revoit plus. Ce ne sont que des mateurs, que des voyeurs !
Relâche, pause déjeuner. Enfin !

C'est combien ?
Pouah ! Inspirer l'haleine avinée de ces messieurs. Re pouah ! J'essaye de m'éloigner, mais certains s'approchent comme pour me faire une confidence. Je m'abstiens évidemment d'évoquer les postillons. La réalité c'est celle-là. Ce matin, ça sentait bon la savonnette parfumée. Bien que certains ne connaissent pas les joies de la douche ou du bain matinal.

Combien ?
L'après-midi n'en finit pas. J'ai un creux. Ma tasse de thé me manque. Est-ce que Loulou aura l'idée de... tiens, le voilà qui se montre avec un thermos. Il est vraiment sympa le Loulou. À peine la première gorgée avalée, il me pose la question piège : alors, combien ? Zéro ! lui dis-je, dans un presque demi-sanglot. Devant ma détresse, il me tapote gentiment l'épaule et me murmure ce n'est qu'un début, ailleurs nous aurons notre chance. Ici, ça a toujours été dur. Ne t'inquiète pas, la journée n'est pas finie ! J'ai repris courage...

C'est combien ?
C'est combien, c'est combien, c'est pénible oui ! Ils n'ont que ce mot-là à la bouche. Pour ce que ça coute, ils pourraient faire un petit effort ! Je ne sais pas pourquoi, mais cela me fait penser à ce film avec Monica Belluci. Je crois qu'il s'agit de... Combien tu m'aimes ? de Bertrand Blier peut-être ? Non pas que je me prenne pour Monica, bien sûr, mais...
— C'est combien ?
— 18 euros.
— Je peux avoir une dédicace ?
Waouh ! La première vente de mon premier roman policier, de mon premier salon du livre. Ouf ! Une première ! Extraordinaire, quel moment émouvant ! J'ai le cœur qui bat follement. Boum ! Boum ! Du calme petit. Que ma main ne tremble pas au moment de signer. Ni que bave le stylo.
13

Un petit mot pour l'auteur ? 17 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Je me suis fait piéger, je le confesse... mais j'adooore, c'est là un des intérêts majeurs de la lecture. Bravo !
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci :) C’était le but ! Me voilà ravi.
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Astucieuse construction. On s'attend à toute autre chose. En même temps, cela aurait été trop conventionnel.
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci ! Tout l’art de la nouvelle est dans la chute. Aurai-je enfin compris ?
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'imagination et de détermination dans la réussite de cette aventure d'auteur !
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci ! Imagination, oui… mais c’est aussi du vécu.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Surréaliste et délicieux ! Ce que peuvent produire les longues heures d’observation du chaland, tout de même c’est inouï ! La prochaine fois que je te croiserai au Palais Beaumont je te regarderai sous un autre angle, inédit, qui excite l’imagination 🙂
Un 💖, j’ai adoré !

Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci Fred ! C’est gentil. Nous avons connu ces moments pénibles où le chaland passe… et repasse… sans jamais s’arrêter. Ou si peu.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Ou passe pour nous raconter sa life 😉 sujet plus important que l’ouvrage soumis à son bon vouloir de l’acquérir 😵‍💫
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci ! Excellent commentaire
Image de Roll Sisyphus
Roll Sisyphus · il y a
Merci de nous avoir fait partager l'ambiance de ce salon...

"C'est pas cher" Mon beau Monsieur!
Pour me découvrir, là tout de suite, seulement 18 euros!
Et pour ce prix vous pourrez même y revenir à votre guise!
- A moins que vous ne préfériez me soutenir en vantant mes mérites et en me refilant dans les pattes d'un autre quidam!
Voilà ce qu'en sorte vous auriez pu répondre à cette lancinante question!

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une chute renversante !
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Aïe ! Je dois me rétablir :). Grand merci !
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Il en faut de la persévérance dans la vie d'auteur, courage et bravo !
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci ! Hé oui, il faut être persévérant…
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Dur, dur de se vendre ! Bravo à ce texte auto-promotionnel :)
Image de Jacques Dupé
Jacques Dupé · il y a
Merci ! J’ai connu et je connais encore ces moments pénibles… Mais j’ai la foi.

Vous aimerez aussi !