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Dan Mézenc

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La messe avait été vite expédiée et j’avais suivi, seule, le cercueil de Berthe jusqu’au cimetière de la petite ville de C. Sur la pierre tombale, on avait gravé :

Geneviève HÖTZFELD
1944-1963

Berthe Vannier
1928-2012


Berthe était morte à quatre-vingt-quatre ans. Une longue vie de misère qu’elle m’avait racontée car j’étais étrangère et que je pouvais comprendre, sans doute. Berthe était un peu sauvage. Elle avait quitté l’école à dix ans, puis dernière d’une famille de neuf enfants, elle était allée garder les vaches du père Roger, le voisin. Elle avait appris la vie au contact des animaux, des rivières, des saisons, des cultures et s’était satisfaite des rêveries communes aux solitaires.
Il y a quelques années, déjà, que je suis arrivée au village de C. C’est au cours de mes longues promenades du soir que j’avais rencontré Berthe. Elle passait ses soirées d’été assise sur son petit banc de pierres, impassible, renfrognée et taiseuse. Tout de suite, et je ne sais pourquoi, elle m’avait bien aimée. Mais il s’est passé de nombreuses années avant qu’elle ne m’invite dans sa petite maison. Une maison toute simple, une cuisine chichement meublée et une chambre sombre dans laquelle je ne suis entrée que quelques jours avant sa mort. Longtemps, Berthe ne m’a parlé que du passage du boulanger ou de celui du facteur, de la pluie trop abondante, du risque de sécheresse, du vent froid du Nord qui soufflait si rarement dans ce village de l’ouest. Elle ne semblait vivre que selon le rythme des événements du temps présent. Sur le buffet de formica jauni de la cuisine, un calendrier des postes et quelques vieux objets entouraient une photo d’elle. Elle devait avoir soixante ans. Elle était déjà épaisse. On devinait un corps lourd et engourdi sous la robe de simple coton, une robe d’été bleu marine tachetée de petites fleurs blanches. Un sourire hésitant sur un visage rougi par le soleil de l’été et la vie à la campagne, de petits yeux cachés dans l’ombre d’un simple chapeau de paille taché de transpiration, quelques cheveux raides, blancs et épais.
Nous nous rencontrions au gré du hasard, au détour d’un chemin, au camion du boulanger ou à celui de l’épicier, au pas de la porte de sa petite maison. Elle avait toujours refusé mes invitations. C’est un jour d’octobre 2011 qu’elle a accepté mon invitation à prendre un café. Elle s’est calée sur le canapé et s’est mise à me parler comme jamais elle ne l’avait fait.

« J’en ai plus pour très longtemps, tu sais. Je le sens. Je vais rejoindre ma petite. Ma petite Geneviève. Geneviève Hötzfeld. Mon bébé, ma belle, ma petite créature, elle qui était si drôle, si gaie, qui dansait tout le temps. J’ai fait de mon mieux pour l’élever, avec rien, sans argent, en cachette. Mais elle est morte, elle avait pas vingt ans ! Emportée par la leucémie. On l’a vu trop tard. C’est le docteur Robert qui l’a soignée. Il a rien pu faire mais il était gentil. Je ne lui en veux pas. Quand elle est morte, je suis morte aussi. Ma vie s’est arrêtée. Le curé, il voulait pas faire la messe au début, puis il a accepté. J’étais toute seule à l’église et puis au cimetière aussi. Toute seule ! Ils m’ont tous abandonnée dans mon chagrin, comme une lépreuse. Même les copines de la Communale, même la famille, les frères, les sœurs. Tous des sans-cœur. Tu sais, le papa de Geneviève, c’était Klaus, Klaus Hötzfeld. C’était mon amoureux. Je l’ai rencontré à la kommandantur. J’avais quatorze ans, le notaire Horowitz m’avait prise comme femme de chambre et en 1943, ils l’ont déporté et ont installé la kommandantur dans sa grande maison. On l’a jamais revu. Comme je faisais l’affaire, ils m’ont gardé, les Allemands. J’avais une petite chambre au grenier et c’est là que Klaus venait me voir. On s’est vu trois ou quatre mois et puis ils sont partis d’un seul coup. Les Alliés arrivaient. Je me souviens de ses yeux bleu clair et de son grand sourire tendre. Il était gentil. Et comme ça, Geneviève est née quelques mois plus tard. Et puis en 44, ils ont installé le Comité de Libération au village et chassé les femmes qui avaient fréquenté les Allemands. Les salopes coupables de collaboration horizontale, ils disaient. J’avais peur. Un matin, quatre hommes costauds sont venus me chercher, ils m’ont emmenée sur la place, au pied du monument aux morts, sous le poilu qui me regardait de son œil mort. Ils m’ont assise sur une caisse et m’ont tondue, à grand coup de ciseaux d’abord et puis avec un coupe-chou. Je pleurais, je criais. C’était Jules Leborgne, le garagiste, qui tenait les ciseaux. Ce salaud qui soutenait Pétain et la milice et qu’avait retourné sa veste. Au dernier moment pour soutenir la Résistance. Ils l’ont élu maire puis sénateur, les idiots ! Il y avait d’autres femmes avec moi, tondues aussi. On nous a montrées dans tout le village comme des animaux de cirque. On était nues, le corps recouvert de croix gammées qu’ils avaient peintes en noir. Et les gens nous regardaient passer, ils criaient, ils hurlaient, pleins de haine. Ils se moquaient. Même mes frères, même mes sœurs. Ils s’en fichaient bien de la petite dernière. Malheureusement, ce n’était pas fini. Le soir, Leborgne m’a emmené au garage et là, d’autres hommes m’attendaient, ils étaient saouls, ils chantaient et tous ils m’ont violé ! Ils criaient : tu l’as bien mérité, salope, chienne, tu sauras maintenant ce que c’est que la vraie semence française ! C’est le père Roger qui m’a retrouvée dans la nuit, je dormais toute amochée, pleine de bleus, au pied de la fontaine. Il m’a ramenée dans la petite maison où j’habite toujours. Alors Geneviève est née. On avait des poules, des lapins et le jardin pour vivre et parfois le père Roger nous donnait un peu. Geneviève est allée à l’école, puis au collège. Mais toujours on se moquait d’elle, la pauvre : la fille de la folle ! La fille de la tondue ! La Boche ! C’était le fils Leborgne et sa bande surtout, les plus terribles avec elle. C’est en octobre 1963, qu’elle est morte Geneviève, elle aurait soixante-sept ans ! Tu te rends compte ? Au marbrier, je lui ai demandé d’écrire son nom, celui de Klaus, en lettres majuscules. J’aurais aimé en lettres dorées mais je n’avais pas de quoi. Comme ça le village ne pourra pas nous oublier, notre vie, notre jeunesse, notre amour. »

Puis Berthe reprit le chemin de sa petite maison, apaisée, dans l’humidité de l’automne et je compris que sa vie s’était, elle aussi, arrêtée à vingt ans. Le reste ne fut qu’une grande glissade vers la mort.

PRIX

Image de Automne 2013
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