La tiquée de caisse ( 1' partie )

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L'écriture thérapeutique où le but avoué n'est pas tant de raconter des histoires que de se soulager de toutes celles qui envahissent le cerveau Une promenade au bord des mots, la niaiserie  [+]

Les courses bien alignées en Tetris, Karën fait claquer la porte du coffre de sa petite citadine. Elle se glisse au volant, se sécurise à l'aide de la ceinture prévue à cet effet et quitte le gigantesque parking commercial. L'alvéole libérée sera vite empruntée par un autre hyménoptère, déjà excité à l'idée de butiner les têtes de gondoles saturées de sucreries soldées jusqu'à la fin du mois.

Le périphérique est plutôt fluide à 10 heures du matin, Karën en profite pour relâcher un peu son attention et visualiser dans son petit appartement cérébral la place à imposer à chaque nouvelle acquisition. La lampe verte ira dans le bureau à droite du yucca, le tapis à franges dans la pièce à vivre sous la table basse et le service à dessert au fond du vaisselier.

Le jour se lève à peine, la file de gauche, déserte, lui permet de rouler au seuil de la vitesse tolérée, sans dépasser. L'autoradio grésille une séquence musicale appétissante, le soleil dessine l'ombre des lampadaires sur le bitume encore froid. Dans moins de 15 minutes elle sera chez elle.

Karën chantonne les dernières notes de " creep " murmurées par la tête de radio. De sa fenêtre à peine ouverte s'infiltre un filet d'air frais. Elle sort une cigarette de son paquet et au moment de l'allumer, se désintègre littéralement, change de file jusqu'à celle réservée aux arrêts d'urgence, coupe le moteur, met un coup de boule au volant pourtant innocent et hurle pour elle même complètement dépitée :
- Putain de merde, le ticket de caisse !!!

Oui, le ticket de caisse, la preuve d'achat, la garantie, la condition sine qua non pour échanger la lampe verte si elle ne s'accorde pas avec le yucca. La caissière ne lui a rien tendu d'autre que ses 5 euros de monnaie, elle en est sûre ! Elle fouille dans le bordel pléonastique de son sac à main et constate au bord d'une montée de larmes nerveuses que le ticket n'y est pas, n'y a jamais été et n'y sera peut être jamais.

Karën répertorie toujours ses achats dans un grand cahier à spirales avec stabiloté sur la couverture en lettres de peine capitale : ACHATS. 4 colonnes. La première pour la date, la seconde pour désigner le produit, la troisième réservée au prix payé et la dernière pour agrafer le ticket de caisse. C'est comme ça depuis les premières heures de sa vie d'adulte, les cahiers sont rangés chronologiquement sur l'étagère du bureau à gauche du yucca et témoignent, à qui veut bien les feuilleter, du méticuleux de la jeune femme.

Hérissé d'un poil mauvais, Karën rejoint la prochaine sortie et effectue en sens inverse les quelques kilomètres parcourus depuis le centre commercial. Dans sa tête, la caissière a une corde sans scrupule autour du cou. Elle supplie, condamne la violence du châtiment disproportionné par rapport à la nature de son crime mais Karën ne l'écoute plus. Elle balance un coup de pied nerveux dans le tabouret et le noeud coule brutalement, en emportant dans son apnée mortuaire la petite marchande de meubles.

Elle rumine au volant, mâchouille les mêmes mots rengainés en un genre de sentence :
- Mon ticket de caisse. Donne-moi mon ticket de caisse petite salope !!

Un stylo vert pour l'argent qui entre, un rouge pour celui qui sort.
Le code chromatique d'une vie maîtrisée, l'équilibre colorimétrique qui permet à chaque couleuvre de la vie d'être avalée sans amertume sous une couche d'ordre et de discipline.

Karën se gare en warning sur une place normalement réservée aux camions de livraison, juste devant l'entrée de l'enseigne suédoise. Elle sait qu'elle devra retraverser tout le magasin pour accéder aux caisses mais connaît les raccourcis. Elle ne s'en rend pas compte mais elle est rouge écarlate et transpire à grosse goutte sous le sauvetage d'apparence Narta et sa natte toujours impeccablement tressée. Le regard dilaté d'aigreur mortifère, Karën trace au plus court dans cette caverne d'Ali Baba devenue en un instant le temple de la camelote, le musée des horreurs, le lieu du crime à venir. Elle bouscule quelques badauds pour respecter sa trajectoire, coupe au rayon des casseroles anti-adhésives, recoupe au niveau des luminaires et accède au bout de 10 longues minutes au terminal de paiement, là où les ménages déchantent et les CB crépitent de milles feux.

A la caisse numéro 4, elle reconnaît instantanément la petite blonde superficielle, exagérément maquillée comme une fourgonnette dérobée. Elle écrase les panards de la queue de clients et s'immobilise devant la caissière, le regard kalash et le poing près à dégainer une violence encore contenue. Derrière elle ça gronde de mécontentement mais elle n'en a strictement rien à foutre.
- Vous devez faire la queue madame, on ne passe pas comme ça devant tout le monde !
- Toi ferme ta gueule et donnes-moi mon ticket de caisse.
- Quel ticket de caisse ?

Karën fait le tour de la caisse pour se poser bien en face du petit bout de merdeuse et frémit d'enthousiasme en sentant la peur envahir l'insolente.

- Si t'es pas physionomiste c'est pas mon problème. Il y a une demi heure j'ai acheté une lampe verte ZKÜRGÖ, un tapis à franges PÅRËTÖZ et un service à dessert FÅRÄGÖ pour un total de 35 euros tout rond. Je t'ai tendu 2 billets de 20 et en me rendant la monnaie je n'ai pas eu mon TICKET DE CAISSE !!!
- J'en suis désolé mais je n'ai pas accès à l'historique des ventes.
- Mauvaise réponse !!

Le poing de Karën, déroutant par son ultra violence atteint la caissière en plein visage avec un bruit de nez cassé. De l'hémoglobine, des larmes, de la stupeur, déjà quelques tremblements...
Immobile, la foule, comme à son habitude, se trouve rapidement une occupation passagère pour feindre l'inexistence, une oreille à gratter, un nez à curer, un enfant à rebrailler...

- Dis-moi puisque tu ne sers à rien où je peux récupérer mon ticket.

La caissière indique une porte " Accès interdit au public " d'une main pleine de sang et au moment où la furie s'y dirige, appelle la sécurité.

II

Bruce avale sa dernière gorgée de café en salle de pause. Il se pose des questions sur le bien fondé de cette reconversion professionnelle quand son talkie-walkie se met à crépiter les syllabes découpées d'une femme terrorisée.
- C'est Cindy, je suis en caisse 4, on a un gros problème !
- Code rouge ?
- Violet même !
- J'arrive tout de suite.

Sans prendre le temps de jeter son gobelet dans la poubelle prévue à cet effet, le vigile body buildé passe son brassard fluo et traverse, en bousculant généreusement la foule, le grand magasin. A la caisse 4 c'est l'émeute. La clientèle et sa légendaire empathie râle des " cette queue n'avance à rien ", " Elle branle quoi la caissière ? Si elle se sent mal il faut la remplacer "...

Bruce arrive au niveau d'une Cindy semi consciente au moment où un client pioche généreusement dans la liasse de billets de 50 euros. Il dégaine sa matraque et assomme l'impudent d'un coup précis au sommet du crâne. L'homme s'affale de tout son long.
- Je m'occuperai de toi plus tard mon bonhomme...

L'agent de sécurité essuie le visage déjà tuméfié de la petite blonde de la main gauche et de la droite compose le 15 pour exiger une ambulance.
- On sera là dans 30 minutes
- C'est Bruce Silliw au téléphone ! 30 minutes c'est trop long !!
- Mr Silliw ? Le Bruce dans Traquenard de Baccarat ?
- Oui alors magnez-vous.
- Je vous envoie des secours immédiatement !

Cindy retrouve ses esprits et, complètement affolée, indique du bout du doigt le chemin emprunté par la folle.
- Fais gaffe Bruce, elle est vraiment cinglée !
- C'est quoi son problème ?
- Elle veut son ticket de caisse !

Bruce fait une bise sur le front de la caissière et court vers la porte entrebâillée. Il la défonce d'un violent coup de pied, sort son automatique et grimpe sans effort les grands escaliers. En haut, des hurlements hystériques résonnent contre les murs de tout le bâtiment. Un animal même parmi les plus féroces ne pourrait prétendre à autant de violence

III

Pendant que Bruce termine l'ascension des derniers étages avec la prudence d'un joueur de Call Of, quelques mètres plus loin, Karën menace la secrétaire de direction avec un coupe papier STRÖOGÄ emprunté sur le bureau.
- Caisse numéro 4 ! 9 heures 35 ! Je veux mon ticket !
- Jag talar inte franska ! Döda mig inte !
- Ah okay ! Tu veux la jouer je parle pas français, c'est pas un problème. Je vais pas te tuer, ge mig mitt kvitto ! Snabbt ! 9 timmar 35, kasse nummer 4.

Karën n'a pas un tréma sur son prénom par hasard. Son père, Ösvald, était guide touristique sur un bateau du lac Mälär avant de tomber amoureux de Paris, d'y rencontrer sa femme et d'y élever ses filles.

La pauvre employée, littéralement repeinte en un bleu d'une trouille sévère, pianote comme une dactylo sous amphétamines à la recherche du Graal. Les 20 mètres confortables de son espace de travail sont entièrement décorés d'objets IKEA plus ou moins contondants. On devine rapidement qu'elle occupe une place importante dans la boîte où qu'elle couche avec le boss.

Elle conclut sa symphonie du clavier par une pression sur les touches CTRL P et sous le regard dilaté d'une Karën en transe, un petit bout de papier est craché par l'imprimante. Elle en vérifie le contenu, sourit satisfaite, et, totalement emportée par son enthousiasme, roule une pelle à la secrétaire plutôt bien foutue.
- Tack min vackra

Bien consciente que la sécurité est à ses trousses, Karën emprunte l'escalier de secours. Une minuscule porte close à côté de la machine Nespresso avec illuminé d'une led verte l'écriteau : EMERGENCY EXIT.
Elle se tourne vers l'employée de bureau encore figée de stupeur
- Nyckeln tack.

La secrétaire lui tend alors une petite clé sortie de sa poche. Karën déverrouille la porte, se contorsionne pour s'y glisser et pénètre dans une pièce, reproduction à l'identique du bureau qu'elle vient de quitter. Le même mobilier, la même déco et une petite secrétaire en tout point semblable à celle qu'elle vient de galocher. Curieux hasard ou formatage IKEA ? La puissance du leader de l'immobilier absorbe les formes et les couleurs, les personnalités et les individualismes pour transformer le monde en planète témoin. Dans toutes les cuisines la même pendule donne la même heure, le repas se prépare dans une casserole vendue à 500 millions d'exemplaires et les ampoules, gardiennes de nos lucidités éclairent à l'identique nos ouvertures d'esprit. Tout devient uniforme sous le coup de baguette suédois, il suffit de se laisser emporter par la farandole de noms exotiques, pleins de trémas et de sonorités étranges, de régler ses achats et d'agrafer son ticket de caisse dans le grand livre du consumérisme ovin.

Karën sørt du bureäu sous le regard médusé de lä scribe administrätive. Lä petite pørte derrière elle se referme et dispäräit dans un møuvement d'ellipse sinusøïdäle. Elle descend les trøis étäges, franchit le petit cørridør, croise un beau sexägénaire chäuve äux yeux bleus ärmé d'üne mäträque qui ressemble à s'y méprendre à Kørben Dälläs. Elle se glisse däns la fente de lä pörte qu'elle peine ä øuvrir et hällücine devant lä dizaine de cäïsses bien älignées et les centäines de têtes bløndes en träin d'y fäire lä qüeue.

Elle täte dans sa pöche son ticket de caisse, lë sørt et lit les premières lignes en lettres cäpitales : La kurva de Modulvägen 1, 141 75 Stockholm 9:35

Ses ächäts et le montänt correspøndent. A trävers la vitre impeccäble du mägäsin, le pärking respecte bien lä même symétrie mäis les voitüres sōnt immätriculées en plåques suédoises...

Sä voiture est ä lä même pläce, ses cøurses tøujøurs dans le cøffre. Elle s'assøit åu vølant et ällume une cigärette. Une sirène ämbulance braille søn tintamåre ä l'āutre bøut du magäsin. Rien n'est cøherent et søus lä violence de l'äbsurde, Karën vøit quelques fløcøns de nëige noyer søn päre brise. Elle tømbe däns les pømmes.

IV

Arrivé à la porte du secrétariat le calme est absolu. En plus de sa matraque dans la main gauche Bruce empoigne son Taser. L'hystérique a disparu. Il ne cherche pas d'explication, il sait que les employés de bureau ne parlent que suédois et lui n'a pas mieux que du français et de l'anglais à son répertoire linguistique.
Sur le bureau il remarque le double d'un ticket de caisse. L'encre bave un peu sous la pression de son pouce, il a été imprimé récemment, elle ne doit pas être bien loin.

V

Les ambulanciers installent Cindy sur un brancard. Son pronostic vital n'est bien évidemment pas engagé mais la violence du coup porté nécessite une radio du crâne pour voir si le petit pois ne s'est pas déplacé. Kimberley l'a remplacée à la caisse 4, les clients ont retrouvé le sourire et le goût de la dépense.
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