La tête dans les nuages

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Quelques textes écrites pendant une période de chômage ou comment mettre à profit une période chômée... Merde et merci à 2013-2014  [+]

Une fois par semaine, Claire et Anne se rejoignaient pour manger ensemble à la pause déjeuner. Elles ne travaillaient pas dans la même entreprise mais elles avaient pris l’habitude de se retrouver dans une brasserie à mi-chemin de leurs lieux de travail. Cette pause, c’était leur moment bavardage : elles en profitaient pour se raconter leurs
diverses aventures.
Claire arrivait toujours un quart d’heure après Anne. En fait, elle partait à l’heure même où elles devaient se voir, c’est-à-dire 12h30, pensant quand même qu’elle arriverait à rattraper son retard. Un jour, comprenant que cela était impossible et maudissant l’inexistence de la
téléportation, elle décida de changer sa manière de faire. Elle activa une alarme sur son portable pour lui indiquer le moment où elle devait partir. 12h15, la mélodie de la ponctualité sonna. Bien qu’elle l’entendit, son envie de grappiller du temps refit surface jusqu’au moment où elle vit qu’il était 12h25. Ce fut comme un électrochoc, elle prit sa veste et son sac et partit en laissant tout en plan sur son
bureau.
En arrivant à la brasserie, elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle pour repérer Anne. Cette dernière était assise au fond de la salle. Arrivée devant la table où Anne lisait la carte des menus, elle dit avec un grand sourire :
- Seulement dix minutes de retard, dix minutes !
Anne leva les yeux de la carte, surprise que Claire soit déjà là.
- Eh bien, tu fais des progrès ! dit-elle en posant sa distraction littéraire sur la table.
- Tu as vu un peu. Dix minutes de retard, j’ai gagné cinq minutes.
- Cinq minutes de plus pour pouvoir bavarder, fit remarquer
Anne d’un ton espiègle.
- Ah oui, et ça je pense qu’on a des choses à se raconter aujourd’hui.
Claire posa son sac sur la banquette à côté d’Anne et s’assit sur une chaise en face d’elle.
- C’est quoi le plat du jour ? demanda-t-elle.
- Cuisses de canard et pommes de terre sarladaises. Je pense que je vais prendre ça.
- Ok. Je ne vais pas réfléchir pendant trois heures, je vais prendre la même chose que toi.
Dans la foulée, un jeune serveur vint prendre leur commande. Une fois leurs choix dictés, il repartit les menus sous son bras.
- Un jour, il fera peut-être parti de mes rêves, murmura Claire. Enfin, passons aux choses sérieuses, tu as entendu les dernières nouvelles ?
- Le mec qui ne s’est pas réveillé, répondit Anne
- Ouais. Ce n’est pas rassurant du tout ! dit Claire en commençant à grignoter le pain que le serveur venait de leur apporter.
- Oui, c’est sûr mais il en a fortement abusé. Il y a des doses à
respecter, souligna Anne.
- Justement, je crois qu’ils vont les réduire et espacer les séances sous peu.
- Combien de séances vous avez déjà ?
- Une par semaine.
- Pareil pour nous. C’est ce qu’il faut, ça suffit. Celui qui est dans le coma il en était rendu à une par jour. Avec un de ses potes ils avaient trouvé le moyen d’utiliser la machine et ils avaient fait le plus de séances possible, raconta Anne. Enfin, bref, c’est quand ta prochaine séance ?
- Demain.
- Et qu’est-ce que tu as prévu ? demanda Anne curieuse.
- Je vais me faire un petit plaisir en devenant tête d’affiche d’un festival.
- Sérieux, tu me raconteras !
Claire lui retourna la question :
- Et toi, c’est quand ?
- Cet après-midi. J’ai réservé le dernier créneau de la journée. Je finis ma journée en rêve quoi !
Et, en anticipant la question de Claire, elle précisa :
- Je vais faire un petit tour en Écosse. Glasgow et les Highlands.
- C’est vrai que tu es plutôt nature et découverte.
- Contemplative, oui, dit Anne en souriant.

Il était 17h00. Anne venait juste d’entrer dans la « salle de
détente », comme elle était nommée au sein de l’entreprise. Sa séance devait durer une heure.
Depuis quelques années maintenant, la plupart des entreprises possédaient des "Dream machines". D’ailleurs, de nombreux slogans avaient fleuri pour promouvoir leurs bienfaits : « Travailler pour vivre vos rêves ? Non, vivez vos rêves au travail » ; « Passez un bon moment pour être plus performant ». En effet, comme il avait été prouvé qu’un employé heureux était plus efficace au travail, des chercheurs avaient mis au point cet outil. La machine proposait à n’importe quel employé de vivre ses rêves. Plus précisément, de le rêver mais de manière consciente. Ainsi, chaque employé pouvait envoyer son projet de rêve au responsable de la machine, ce dernier la programmait et assistait la personne pendant sa séance. Cependant, on ne pouvait pas faire n’importe quoi. Pour des raisons juridiques, toutes les personnes apparaissant dans les rêves étaient fictives, et pour des raisons d’éthique, les relations intimes étaient interdites. Mais il y avait une chose que les fabricants avaient eu du mal à ajuster : la fréquence des séances. Ils avaient dû faire des essais sur des humains et avaient conclus qu’une trop grande quantité de séances plongeait la personne dans un profond coma, comme engloutie par son rêve.
Anne s’installa sur le lit. Églantine, autrement surnommée
« Mme Rêve », s’occupait de cet espace. Elle lui posa des électrodes, reliées à son ordinateur, sur ses tempes. Une fois bien installée, Églantine plongea Anne dans un profond sommeil et lança le programme qu’elle lui avait préparé. Églantine était maintenant en mesure de contrôler les
rêves d’Anne.

Enfin, Anne était à Glasgow. Elle le ressentait, elle le voyait, elle le vivait. Parfois c’était difficile de savoir si tout cela était vrai ou pas. Elle avait trente minutes pour flâner dans les rues de la ville sous la bienveillance musicale de Simple Minds. Elle aimait accompagner ses rêves d’un fond sonore. Ça l’aidait à ne pas confondre le rêve avec la réalité.
Une demi-heure plus tard, changement de décor. La ville disparue laissant place aux montagnes des Highlands. Elle était dans la vallée de Glencoe et pouvait admirer autour d’elle les montagnes qui se dressaient majestueusement.
Cette fois elle n’avait choisi qu’une seule musique. Le
« Flower of Scotland » devait retentir pour lui signaler qu’elle arrivait à la fin de son rêve. Alors en pleine randonnée, le son de la cornemuse commença à se faire entendre. Elle s’arrêta, profitant des quelques dernières minutes, pour admirer le paysage. Puis tout devint noir. Finalement elle entendit la voix d’Églantine qui la réveillait. Anne émergea doucement. Le retour à la réalité n’était pas toujours facile et elle comprenait pourquoi les séances étaient courtes et
espacées. Mais même si cela ne durait pas longtemps, au moins sa journée avait le mérite d’être égayée.
Elle n’avait pas le temps de s’offrir des moments comme ça en réalité. L’économie de travail avait changé : il fallait travailler plus, beaucoup plus. D’où la création de ces machines pour permettre aux employés de se détendre et de vivre des rêves qu’ils ne pouvaient pas réaliser faute de temps et d’argent. Anne se demandait si c’était de la
bienveillance ou de la manipulation. Enfin c’était comme ça. Elle salua Églantine et sortit de la salle en espérant qu’un jour ce rêve et les autres deviennent réalité.
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