La taverne de l'oubli

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

Il y avait une fois, dans une contrée lointaine, une étrange guinguette connue sous le nom de " Taverne de l'oubli ". Toute de bois construite, on pouvait la trouver en Écosse, dans les Highlands, à proximité du lac Migdale. On y venait de tout le pays lorsque l'on avait quelque chose à oublier, un souvenir douloureux que l'on ne pouvait chasser de sa mémoire. Le bon vieux Jack, le tavernier de cet établissement, proposait alors un breuvage adapté, sortit tout droit de son alambic. On dit qu'ici, il n'y a que deux façons d'oublier un souvenir : se jeter dans le lac ou s'en jeter un derrière le gosier. Un jour, après avoir traversé tout le pays, un homme, la mine défaite, y entra :

— Hé ho, tavernier ! sers-moi donc un verre, nom d'une pipe ! Je n'en peux plus !
— Hola, voyageur, as-tu oublié la politesse ? Ici, on salue en entrant !
— Je te salue tavernier ! Mon nom est Samuel O'Connor, et j'ai besoin d'oublier un moment pénible de ma vie !
— J'ai ce qu'il faut , répondit Jack en montrant de son pouce les centaines de flacons et de bouteilles derrière lui. Raconte-moi ce souvenir qui te cause tant de tracas, et je te servirais le verre de l'oubli.
— Es-tu sûr que je me rappellerai plus de ce douloureux événement tavernier ?
— J'en suis plus que sûr, j'en suis certain ! Tu vois tous ces breuvages derrière moi ? Je les ai personnellement concoctés. Il y a un alcool pour chaque moment difficile de la vie. Je t'écoute, parle !
— Mon vieil ami Dickinson, cette canaille, a eu vent que je cachais dans mon jardin un coffre avec mille pièces d'or, toute ma fortune. Je le lui ai avoué un soir de beuverie. Le rhum aidant, ma langue s'est déliée, et m'a trahi, ainsi que mon ami. Dès mon réveil, au petit matin, il n'y avait plus ni ami, ni trésor, mais un trou dans mon jardin et un trou dans mon âme. Ce souvenir me hante depuis, le remords me ronge, je ne dors plus, je fulmine de rage, ma vie est devenu un enfer, je n'en peux plus ! Je me reproche sans cesse cette confiance aveugle, et ces deux faux amis, la bouteille et Dickinson ! Aide-moi à oublier, Jack, je t'en supplie ! Je vivrais pauvre, sans connaître la raison de mon infortune, mais j'aurai l'esprit libre et reposé...
— Ah, je vois ! un souvenir de trésor disparu, volé, envolé ! J'ai ce qu'il te faut !

Jack lui tendit une lanière de cuir.

— Mais... qu'est-ce donc que cette lanière ?
— Ne pose pas de question. Enroule-la autour de ta taille et attache-la à la barre en cuivre sous le comptoir.
— Pour quoi faire ? As-tu perdu la tête, Jack ?
— Accroches-toi je te dis ! Je connais mon affaire ! Je vais te servir un breuvage, qui une fois franchit ton gosier, va te remuer les entrailles ! Si tu ne t'attaches pas c'est ton âme qui va s'envoler !Tu vas avoir l'impression d'être sur un vaisseau en pleine tempête, dans la tourmente des enfers, puis ton souvenir aura disparu de ta tête !
— Hors de question ! Dit Samuel ! Pour qui me prends-tu ? Pour un moussaillon d'eau douce ?
J'ai déjà bu des rhums à 90 degrés ! Après avoir descendu la bouteille, j'avais encore le gosier sec, comme si je n'avais rien avalé. Chez moi l'eau ne sert que pour se laver ! Ce n'est pas moi qui le dis, c'est mon chat !
— Comme tu veux, marmonna Jack. Je t'aurai prévenu !

Et il sortit une fiole de son étagère, avec un liquide de couleur marron, qui semblait en ébullition, et un verre de la taille d'un dé à coudre.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? s'inquiéta Samuel.
— C'est de la liqueur d'harriet. Une plante qui ne pousse que par chez moi. Elle est titrée à 270 degrés. C'est pour les souvenirs trésoriers. Rien de tel pour que tu oublies ton coffre aux mille pièces d'or.

À la vue de ce breuvage, Samuel s'attacha immédiatement au comptoir, et se recroquevilla d'inquiétude.

— Ne soit pas inquiet, parla Jack ! Tu vas juste traverser le toit et défoncer le plancher ! Avale !

Il lui tendit le verre. Jack s'en saisit entre le pouce et l'index, et l'ingurgita d'un trait d'un seul ! Soudain le monde s'effondra sur le pauvre Samuel. Il lui sembla être au cœur d'une tempête, tantôt au sommet de déferlantes, tantôt dans les profondeurs abyssales ; chevaucher un cheval fougueux galopant au milieu des enfers, recevoir des tonnes de pierres sur le crâne au beau milieu d'une avalanche ! Il fut remué dans tous les sens, secoué, traversa mentalement le plancher, écrasa le plafond en rêve !

— Aaaaaahhh ! Je brûuuuullle !!! Je prends feu !!! Je me consume de l'intérieur !!!

Puis enfin, ce fut l'accalmie. Samuel reprit ses esprits.

— Où suis-je ? Que s'est-il passé ? Ah oui, mon verre, je n'ai plus un sou pour payer mon verre ! Je suis un pauvre bougre, pardon tavernier.
— Ce n'est pas grave, mon brave, je te l'offre, ce verre. Voilà quelques victuailles et quelques pièces pour poursuivre ton chemin. Bonne chance pour ta nouvelle vie !
— Merci tavernier !

Et Samuel partit comme il vint, à peine un peu plus riche de quelques pièces, mais surtout débarrassé de son mauvais souvenir.

Le lendemain, à la première heure, alors que Jack essuyait ses verres et collait des étiquettes sur ces nouvelles préparations, un autre désespéré, dès la première heure, poussa la porte de la taverne de Jack, martelant le plancher grinçant de ses grosses bottes de cuir, et tonitrua :

— Hey tavernier ! Est-ce bien toi qui aides à oublier les choses qui sont difficiles ?
— Exact voyageur ! Qui es-tu, et d'où viens-tu ?
— Je suis Scott Doherty, et je viens d'Aberdeen ! Ma femme est parti avec mon meilleur ami, et maintenant me voilà seul, après dix années de mariage ! Je voudrais l'oublier, oublier cette rencontre, ce mariage, cette femme, ces dix années et cet ami !
— Ça fait beaucoup de choses, Scott, mais les amours déçues et les adultères, c'est ma grande spécialité ! Je vais te servir un mélange spécial de liqueur de trèfle avec du rhododendron et de la karbalone. Sa teneur en alcool est si élevée qu'on a marqué 450 degrés pour ne pas effrayer le candidat à l'oubli, enfin pas trop ! Seul le démon connaît son titrage en alcool !
— 450 degrés ??? Par Saint-Patrick ! Ce sont les flammes de l'enfer que tu amènes sur Terre !
— Je vais devoir éteindre les lanternes pour préparer ce breuvage, et ce afin d'éviter de faire sauter tout le village. Surtout n'en renverse pas une goutte sur le sol, le plancher prendrait feu aussitôt !
Juste un conseil l'ami. Dès que je te tendrai le verre, envoie ce breuvage cul sec directement derrière ton gosier. Au moindre contact avec ta bouche, ta langue cuirait et tes dents tomberont à terre ! Je vais t'enchaîner à un tonneau et attacher deux boulets en fonte à tes pieds, afin d'éviter que le diable ne t'emporte ! Tu vas atteindre la chaleur de l'enfer, tes boyaux vont être portés à ébullition ! Voilà ton verre, bon vent !

Scott se jeta le petit canon derrière le gosier. Aussitôt un rodéo sauvage commença dans la taverne ! Il bondissait de toute part, avec son tonneau sur le dos et ses boulets aux pieds, vociférant comme un damné :

— Par Saint-Patrick et la génération des Doherty, je suis maudit, je brûuuuulllleee !

Une fois les effets du breuvage infernal dissipé, Jack détacha Scott, étalé au sol, et le libéra de ses chaînes. Scott reprit conscience et émergea des abysses de l'éthylisme...

— Aaaahhh... merci Jack, merci... je ne sais plus pourquoi je suis venu mais je me sens mieux, merci...

Et Doherty repartit comme il vint.

Une joyeuse mélodie, un air de cornemuse, attira l'attention de Jack. Il regarda par la fenêtre de sa taverne et vit un joyeux troubadour tout guilleret. Celui-ci, l'apercevant, s'arrêta de jouer et pénétra dans la taverne.

— Qui es-tu, musicien ?
— Je suis Gregory O'Brian, et toi tu es Jack, je suppose, le fameux Jack !
— Exact ! Quel mauvais souvenir t'amène par ici ?
— Aucun !
— Aucun ?
— Aucun, te dis-je ! J'ai simplement soif, sers-moi donc un verre !
— Mais... mais je n'ai rien pour étancher la soif ! Ici, on boit pour oublier, pas pour se désaltérer !
— Comment ça ? Tu n'as rien à offrir à un voyageur qui a traversé tout le pays ?
— Rien de rien... à part l'eau du lac...
— Par les Highlands, te moquerais-tu de moi, Jack ?
— Pas le moins du monde ! Dans ma taverne, il n'y a que des breuvages pour oublier. Tu n'as même pas un petit souvenir, tout petit, même un qui remonte à l'enfance ?
— Aucun ! J'ai toujours été heureux toute ma vie, depuis mon enfance jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais souffert ?
— Ta première dent de lait ?
— Même pas mal ? Je veux oublier être passé dans ta taverne !
— Impossible ! répondit le bon vieux Jack. C'est la seule chose qu'on ne peut oublier ! Que dirais-tu de boire pour oublier ton ancienne vie, et repartir à zéro ? As-tu suffisamment confiance en ta destinée pour oublier tout ton bonheur, et tout recommencer ? Tu auras encore du bonheur et des nouveaux souvenirs, inutile de vivre dans le passé, ça te tente, je te sers un verre ?

Gregory se laissa tenter, et bu un verre, une liqueur goûteuse, sucrée, et très légère. Un doux frisson parcourut son corps, de la tête aux pieds, puis plus rien, seulement le souvenir d'avoir bu un verre.

— Mon Dieu, je ne me souviens de rien ? Mais qu'ai-je donc fait ?
— Tu as bu un verre et tu as oublié les plus belles années de ta vie.
— J'ai fait ça ???
— Assurément !
— Mais pourquoi ?
— Parce que tu avais soif, et que tu as insisté pour être servi !
— J'ai fait une grossière erreur, ce souvenir va me poursuivre toute ma vie ! Donne-moi vite un verre pour oublier que je viens de boire un verre !
— Ça, c'est tout à fait possible !
— Encore un autre pour oublier celui que je viens de boire....

Et c'est ainsi qu'O'Brian devint le premier pilier de bar de l'histoire d'Écosse... son histoire fit le tour du monde, et il fit beaucoup d'adeptes, que l'on appelle de nos jours... les ivrognes !

Si un jour vous visitez ce merveilleux pays, et qu'un bord du lac de Migdale vous apercevez une curieuse petite taverne en bois, passez votre chemin, et buvez l'eau du lac !
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Felix Culpa  Commentaire de l'auteur · il y a
Une taverne que l'on n'est pas prêt d'oublier ! Tournée générale ! Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'oubli !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Tout en étant corsé , ce breuvage est un bon liniment à tous les tourments !!
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Felix Culpa · il y a
Merci Ginette ! C'est ma tournée !
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Long John Loodmer · il y a
Par Saint Patrick, écossais devenu esclave en Irlande, ce pays est vraiment un pays de fous
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Felix Culpa · il y a
Ça s'arrose !!! ;-)
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Francine · il y a
Qu'il est tentant de trinquer avec ce bon Jack, mais les souvenirs font partis de notre vie, les effacer ne nous rend pas meilleur. J'ai adoré ce conte, et il se lit comme une liqueur !
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Felix Culpa · il y a
Merci Francine ! On pourrait dire en somme, pour garder la morale sauve, que ce sont tout ceux qui boivent qui trinquent ! ;-)
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Alain de La Roche · il y a
« La vérité est au fond du verre » ? Dans le cas présent, c'est l'oubli qui se cache au fond.
Un conte passionnant que j'ai lu deux fois pour en apprécier toute la poésie.

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Felix Culpa · il y a
In vino veritas ! Mais l'alcool nous fait mentir ! Merci Alain d'avoir prit le temps de lire et d'apprécier ce petit récit !
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Hermann Sboniek · il y a
La taverne a fermé depuis l'avènement de la maladie d'Alzheimer 🙂
Merci Felix.

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Felix Culpa · il y a
Nous servons aussi les plus jeunes, leur évitant ainsi de contracter cette maladie ! Buvons à titre préventif ! Merci Hermann !
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Hermann Sboniek · il y a
J'ai commencé à boire très tôt, en bon citoyen je m'applique tous les jours à résorber l'excédent viticole français.
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Felix Culpa · il y a
Ah ! Tu me rappelles le grand Coluche ! Buvons enfants de la patrie, le jour de boire est arrivé ! ;-)))
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Renise Charles · il y a
J'aime beaucoup, l'écriture coule... de source. Bon cru que cette nouvelle-là. Bravo Felix. (toujours pas lu celle de 16 min, mais qui sait, un jour...)
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Renise D'avoir pris le temps de lire et de commenter ce petit récit !
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LaNif · il y a
Eh bien , ils avaient une bonne descente, ces lascars pour aller en enfer avec une telle fournaise dans la tuyauterie et remonter ensuite à peine groggy au paradis de l'oubli ... Bravo, Felix !
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Felix Culpa · il y a
Pour boire un p'tit remontant, faut avoir une bonne descente ! ;-)))
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Cruzamor · il y a
oui ... si seulement c'est un tipeu vrai !
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Felix Culpa · il y a
Peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'oubli ! Merci Cruzamor !
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Joëlle Brethes · il y a
Très drôle !!!
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Felix Culpa · il y a
Merci Joëlle ! Je paie ma tournée ! ;-)))

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