Image de Plume

Plume

179 lectures

66

Qualifié

Vincent vient à peine de franchir le seuil de la porte afin de retrouver son fils et son ex-femme pour le week-end et je dois encore tout ranger derrière lui. Le deuxième tome d'Anna Karenine patientera encore un moment sur le canapé. Comme d'habitude, Vincent a laissé un incroyable désordre derrière lui. Un patchwork de paquets de cigarettes ou de chips vides, de revues scientifiques et de livres écornés couvre la table encore collante par les tâches causées par le jus des oranges qu'il mange dans le salon. Lorsque je lui fais une réflexion, il hausse les épaules, soupire en disant qu’il y a des combats plus importants dans la vie et que je suis trop matérialiste. Son attitude est cohérente, il ne s’attache à aucun objet. Mais ce désintérêt pour mon confort personnel me vexe un peu.
Enfin allongée sur le canapé, une tache noire sur l'accoudoir interpelle mon attention. C'est une grosse araignée velue et noire repliée sur elle-même, parfaitement inoffensive mais dont l’insolente présence me paraît absolument insupportable. Mon cri fait bouger l’intruse, qui se cache prestement derrière la bibliothèque, et j'imagine le bruit des cent petits pas de la bête affolée sur la moquette. Vincent est professeur de biologie, et passionné par le mystérieux miraââaacle de la vie, il ne tolère absolument aucune atteinte au vivant en sa présence. Je suis devenue végétarienne, n’utilise plus de cosmétiques, et surtout je dois contrôler mes pulsions criminelles qui se terminent immanquablement en carnage quand je suis amenée à rencontrer un être vivant à plus de six pattes. Habituellement, si je découvre une araignée, je me contente d’extraire Vincent de ses activités, de lui présenter le monstre. Lui, noble et valeureux chevalier des temps modernes, vient me délivrer de la terrifiante tarentule armé d’un verre en pyrex et d’une feuille cartonnée, et finit par déposer la malheureuse créature, trop souvent rejetée par la gent féminine, à l’air libre.
Certes, les multiples reportages animaliers m'ont fait découvrir l'utilité des araignées nous sauvant des moustiques qui nous harcèlent la nuit pour quelques gouttes de sang frais ou qui nous inoculent les plus mortelles maladies. J'essaie d'ailleurs parfois de me répéter sur un ton enfantin : « les araignées sont nos amies, il faut les aimer aussi, les araignées sont... ». Mais là, aujourd'hui, cela ne marche pas.
Vincent ne revenant qu'à la fin du week-end, je vais donc devoir m’accommoder de cette nouvelle et inopportune locataire, dont le seul péché consiste simplement à exister. Par prudence, je préfère garder une babouche à proximité de mon bras : une distance réglementaire doit rester de vigueur, et si l’araignée dépasse le périmètre de sécurité nécessaire pour cette entente cordiale, elle ira rejoindre ses comparses écrasées sous les claquettes, magazines et tapettes, au paradis des araignées martyres : ce ne serait que de la légitime défense.
Impossible de fixer mon attention sur le destin de la pauvre Anna Karenine. Je ne parviens même pas à regarder la télévision car je sais que quelque part dans la pièce, huit yeux minuscules me fixent.
J'ignore comment je vais passer la nuit dans l’appartement : l’araignée s'est peut-être glissée dans mon lit, a déjà tissé une toile de la lampe du plafond jusqu’à ma lampe de chevet, ce qui lui permettrait de descendre en rappel pendant la nuit et de se poser, béante, sur mon visage. Un compromis serait peut-être possible avec Vincent... Mais le répondeur de son téléphone portable me rappelle que je suis désespérément seule. Je tente en vain un appel au secours:
« Allo Vincent c’est moi. Il y a une araignée énooorme dans la maison. Si je lui mets un petit coup de pulvérisateur et que ça la tue accidentellement, tu m’en voudras ? Rappelle-moi ! Je t’aime ! »
Deux heures passent...Toujours pas de réponse, il doit avoir éteint la sonnerie de son téléphone. Quand il est avec son fils, il ne supporte pas que je le dérange pour ce type de broutilles. Il aurait fallu que je sois mourante pour qu’il daigne enfin répondre à mes appels désespérés ! Et encore ! Je préfère sortir même si je sais qu'à mon retour le face-à-face va continuer.
Je me demande pourquoi j'ai besoin de l'autorisation de Vincent pour me débarrasser de cette araignée mais je me sens incapable de la tuer, je me sentirais rongée par la culpabilité. Après tout, pourquoi la supprimer si ce n’est parce que je ne la supporte pas physiquement ? Ce « meurtre » repose donc sur des critères esthétiques : trop de pattes, trop de yeux, trop de poils ! Ce n’est donc absolument pas rationnel, mais je ne parviens pas à éprouver de pitié et encore moins d’empathie pour un être si laid. Comment projeter ou deviner les émotions dans un être ignoble qui m'est si éloigné physiquement ! Avec ses huit yeux et toutes ses pattes, elle n’a pas la même représentation de l’espace et peut se mouvoir dans n’importe quelle direction. Voilà ce que je déteste chez les araignées, c’est leur imprévisibilité... Chez un humain, on appellerait cela de la folie.
Mais si je m'autorise à tuer tout ce qui m'est étranger et désagréable, tout ce qui me fait peur, qu'est-ce qui me distingue d'une brute xénophobe ? Bref, si je veux respecter une certaine morale, je dois respecter la présence des araignées... tant qu’elles ne m’attaquent pas... du moins jusqu'à ce que Vincent la sorte de chez nous. La vie était vraiment plus simple avec Sam...
Pendant que je me torture les méninges, Vincent est en train de jouer l'ex-mari modèle. Il va passer le week-end tranquillement avec sa jolie petite famille tandis que je suis seule dans mon trou. Nous avons perdu un certain nombre d'amis avec ses petites phrases indélicates... Et on me répète trop souvent que je me laisse marcher sur les pieds.
Je ne sais pas qui appeler. La plupart de mes amis sont absents ce week-end... Je n'ai pas envie de raconter que Vincent me laisse encore une fois toute seule pour rester avec son ex-femme, je sais déjà ce qu'on va me conseiller. Certes, il y a Mathieu, mon gentil voisin... Mais je sais bien qu'en cette période de faiblesse morale et de lassitude physique, il est très dangereux d'appeler ce charmant, séduisant et terriblement séducteur voisin, dont les conquêtes nocturnes s'égrènent et se comptent par les différents gémissements que j'entends par la fenêtre chaque nuit.
NON. C’est humiliant de dire qu’à trente-trois ans, je suis encore terrorisée par les araignées. Mais ça l’est encore plus de dire que je laisse partir Vincent avec sa délicieuse ex-femme pendant que je macère des idées noires.
Une nuit... avec le monstre velu... Non, impossible, j'appelle Mathieu.
Je respire avec joie son parfum légèrement boisé. J'adore ses odeurs artificielles, elles aussi honnies par l’homme des bois avec qui je partage ma vie.
— Alors où est le monstre ?
— Je ne sais pas. Elle est cachée. On va attendre un peu, tu vas voir, elle m’observe, elle ne va pas tarder à sortir !
— Ah, je vois, tu es sous surveillance quand Vincent n’est pas là !
— Oui, c’est à peu près ça ! Je sais, je suis ridicule, un coup de carpette, et on n'en parlait plus ! Mais, ça me donne mauvaise conscience !
— Ah... si c'est la conscience !
Il prononce ces paroles avec un irrésistible petit sourire qui provoque un rougissement intempestif de ma peau. Je sens les battements de mon coeur qui s'accélèrent, je regrette déjà de l’avoir appelé et tente de faire diversion tandis qu'il plonge son regard dans mon décolleté:
— Tu veux boire quelque chose ?
J'ai de plus en plus chaud, je frissonne, je suis en nage... Je fixe ses mains... Il faut que je me concentre sur l'araignée !
— Oui, je veux bien une bière !
— Blonde ou brune ?
— Brune, dit-il en fixant ma chevelure.
Je m’empresse de me lever et de rattacher mes cheveux pour dissimuler ma gêne et mon désir.
Je lui fais visiter l'appartement. L’araignée n’est toujours pas là. Nous parlons de nos voyages respectifs, de la Thaïlande où Vincent et moi avons été cet été. Je lui propose de lui montrer nos albums de photos qui sont dans la mezzanine du salon. Nous feuilletons les pages, nos doigts se frôlant légèrement, laissant mon corps frémissant, en alerte. Je commente exhaustivement chaque image, me concentrant sur chaque détail pour être certaine de ne pas croiser son regard. Une heure passe. Toujours pas d’araignée.
À la dernière marche de l’escalier, à son niveau, face à ses pupilles dilatées, équivalent humain du brame du cerf, je la vois, derrière lui, sur le mur jaune, suffisante, narquoise, témoin de ma faiblesse. Je plaque mon sauveur contre le mur et l’embrasse fougueusement.
Splatch. J'imagine ce bruit réconfortant.
Le lendemain matin, après une nuit délicieuse, Mathieu part comme il est venu, avec un petit sourire en coin. Je peux être certaine de sa discrétion, son charme étant tel qu’il n’a pas besoin de clamer ses victoires pour qu’on se doute de son pouvoir particulièrement puissant sur les femmes. Le cadavre de l’araignée gît sur le sol, ses immenses pattes recroquevillées comme des petits triangles sur un corps presque inconsistant. Elle m'avait paru énorme, et pourtant maintenant, elle n’a pas la largeur d’un ongle. Je dépose la dépouille sur une feuille, et la jette dehors.
Confortablement allongée sur le canapé, je reprends ma lecture, apaisée, détendue et sereine. Mais cette accalmie est de courte durée. Quand je me lève pour aller chercher une tisane, je vois en longeant le mur une petite trace noire. Deux pattes et un morceau du corps sont restés collés sur le mur. Empressée de faire disparaître la souillure qui peut révéler ma faute, je frotte frénétiquement avec une éponge. Et plus je frotte, gratte, récure, plus la tache s’agrandit, pénètre le mur, se dilue, et finit par recouvrir la largeur d’une main. Les produits les plus caustiques, nettoyants, dissolvants, détergents m'aident à venir à bout de la tache mais aussi de la couleur du mur, dont une large surface est devenue jaune délavé. Cette excessive propreté finit par prendre paradoxalement les apparences du sale et du négligé.
Onze heures... J'ai encore une journée devant moi. Vincent va immanquablement deviner mon forfait en voyant cette auréole blanche, ultime trace d’un combat acharné entre moi et la bête, que j'ai impitoyablement écrasée. Il vaut peut-être mieux repeindre d’un blanc pur les murs, dont la couleur ocre m'est devenue insupportable. C’est une couleur artificielle, de mauvaise qualité, que nous avons étalée deux ans auparavant, trop pressés de nous installer. Nous voulions des couleurs chaudes et vives, qui nous donneraient envie de sourire en nous réveillant. Maintenant, j'ai l’impression d’être engluée dans un œuf. Cela fait maintenant quatre ans que nous sommes ensemble, nous avons acheté cet appartement, nous envisageons d'avoir un enfant, je n'imagine pas nous séparer maintenant.
Je retire d’abord les vieilles babioles multicolores rapportées de nos divers voyages en Amérique du Sud. Ces souvenirs vieillissent mal, et finissent par perdre leur éclat sous les épaisses couches de poussière qui s’accumulent au fil des mois. Je range toutes ses reliques de vacances dans un carton, je les donnerai peut-être à ma sœur, restée dans sa période bohème.
Il est trop tard pour trouver de la peinture: je l’achèterai demain. Mais d’ici là, il faut bien dissimuler le crime, ou plutôt les crimes... Je m'empare d'un vieux cadre, le repeins, mets une photo de nous en haut du Machu Picchu, puis recouvre la tache. Sur la photo, mon sourire me paraît étrangement ironique. Mais je ne ressens plus de honte, plutôt un grand soulagement, un nouveau souffle de liberté. En contemplant le reste de l’appartement dont les murs me paraissent maintenant nus et ternes, je me dis qu’il y a encore beaucoup de places pour accrocher d’autres cadres...

PRIX

Image de Automne 19
66

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
De l'humour pour traiter une situation douloureuse. J'aime bien l'enchaînement des événements vers le chemin de la liberté. Original et drôle.
·
Image de Plume
Plume · il y a
Merci pour ce gentil commentaire.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
j'aime les petites araignées de la maison qui tissent leur toile sans s'occuper de nous ! mes voix
en lice Le cri du feu...

·
Image de Plume
Plume · il y a
Merci! Oui, moi aussi je préfère quand elles ne s'occupent pas de nous!
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette histoire d'araignée à la fois captivante et terrifiante, Plume ! Mes voix ! Je vous invite à découvrir “Gouttes de Rosée” qui est en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
·
Image de Plume
Plume · il y a
Merci!
·
Image de Jeanne en B.
Jeanne en B. · il y a
Sympa
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Là-bas, j'écrasais héroïquement une énorme araignée velue pour sauver ma femme hystérique; las, sous mon talon écrasée, s'échappa d'elle plein, plein de mini-araignées toutes noires!! et je passais le reste de la nuit à les trucider une par une; yen avait même dans le lit !
·
Image de Plume
Plume · il y a
Quelle nuit! Vous pourriez en faire l'objet d'une nouvelle!
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Voilà une innocente araignée qui amène tout simplement à une prise de conscience. À mon avis, il était temps ! Je vote
·
Image de Plume
Plume · il y a
Merci! Il y a un beau poème de Victor Hugo "j'aime l'araignée" que vous pouvez apprécier si ce n'est déjà fait!
·
Image de Jennie Novaresi
Jennie Novaresi · il y a
Étant arachnophobe, je n'aurais jamais cru dire ça d'un texte parlant d'une araignée, mais : j'ai adoré !
·
Image de Plume
Plume · il y a
Merci! Ce compliment venant d'une personne arachnophobe me touche d'autant plus!!!
·
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Voilà un toc qui vous a conduit à l'extase ! Toc toc toc : S'il y a araignée, n'hésitez pas.
·
Image de JD Valentine
JD Valentine · il y a
Je connais bien cette peur irrationnelle de ces petites bêtes si repoussantes et leurs toiles qui se nichent partout dans les maisons.
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
La fervente protectrice des arachnides (que je suis) a froncé les sourcils en lisant votre récit, Plume ! J'ai en effet consacré tout un recueil de poèmes à ces pauvres petites bêtes injustement mises au ban de la société humaine ;) ;) ;)
Ceci dit j'ai bien rit en lisant de nombreux passages. Dommage que je manque de temps pour détailler mes impressions.
Bonne chance… à vous : la pauvre n'en a pas besoin ! ;)

·
Image de Plume
Plume · il y a
Merci! Je suis ravie que certains passages vous aient amusée. Oui, j'avoue que la fin est un peu cruelle pour l'araignée...
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème