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LA TABLE DE "FONTAINE"

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Motdoux

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Chaque matin ! Eh Oui ! Je m’échappe de mon quotidien pour me connecter à mon ordinateur afin de consulter mes mails, Facebook...
Je gravis donc le seul escalier de ma demeure qui dessert deux pièces dans des combles aménagées. Arrivée sur le palier de l’étage, je me dirige à gauche pour pénétrer dans le salon. Juste en face de la porte d’entrée, tu es installée... sur un tapis rouge, tout douillet, Table de Fontaine ! Je m’achemine vers toi et m’installe sur la chaise rembourrée, devant toi.
Tu n’es plus recouverte de ta cape imperméable, tulipée rouge.
Ca t’allait si bien ! Jadis, je n’entrevoyais que tes quatre pieds, acajou, tout frêles.
Te voilà dénudée !
Qu’est-elle devenue cette toile cirée ? Pourtant ! D’autant que je m’en souvienne, tu revêtais ce seul et unique habit.
Là, je découvre entièrement tes contours !
Et ce tiroir, que cette nappe dissimulait, je l’ai tant de fois tâtonné, toujours si difficile à ouvrir ?
Enfin, après plusieurs à-coups, il consentait à glisser et ainsi je pouvais dénicher le fameux « plat-plat » entrelacé entre une feuille de papier de soie et un rectangle froissé d’un cornet « Prisunic ». Oui, minutieusement emmailloté pour le protéger de toute ébréchure (on n’allait pas en racheter un de sitôt !). C’était le plat exclusif des tartes, qui s’y installaient dans toutes leurs rondeurs.
C’est bien toi !
Je m’y vois encore, entrant dans la « chambre de derrière ». Tu trônais juste à l’entrée, à gauche. Si même, je rentrais dans cette pièce rendue obscure car les volets avaient été fermés volontairement pour éviter que le soleil la chauffe abusivement, je te retrouvais, tout de suite, rapidement.
Avec cette « eau à la bouche », grandissante. Sûr ! Tu faisais office de garde-manger en quelque sorte.
Sur ton plateau tout fleuri et coloré, quelques pommes de moisson juteuses et aigrelettes de « Roger » (notre voisin de toujours), entreposées dans un petit panier d’osier à anses, de forme rectangulaire, ne craignaient que la gourmande qui allait en chaparder une et la croquer.
Plus à droite, je devinais, sous un bout de lin, le fameux « plat-plat » sorti de sa cachette. Et bien évidemment, je retroussais ce linge, moustiquaire improvisée, et là ! A loisir d’y trouver suivant la récolte du jour, les succulentes tartes de « Moumoune ».
Et l’envie me poussait à grignoter :
- cette cerise Oh ! en équilibre sur sa voisine (personne ne le verrait), que j’avais repérée entre toutes... de bonnes cerises bien noires, bien sucrées et tachantes «des Landres ».
- une tranchette : ni vu, ni connu, (le couteau se trouvait là, ma foi !) de tarte de rhubarbe du jardin – Quel régal !
Sur le fond, contre le mur pour éviter probablement de les effleurer et de les balayer au moindre passage avec le tablier de cuisine trop volumineux, et ainsi prévenir la casse, quelques verrines, remplies à ras bord, paradaient. Au travers des transparences, j’admirais avec délicatesse la magie de ce spectacle haut en couleurs. (Effet réalisé sans colorant artificiel).
Là, ce rouge flamboyant de morceaux de fraises tellement appétissantes. Ici, le jaune ocre de ces mirabelles ovalisées et à n’en point douter, très goûteuses. Plus loin, le violacé de cette succulente gelée de mûres. A côté, le translucide orangée de la tremblottante et délicieuse gelée de coings...
Certaines, recouvertes d’un torchon de cuisine « Nid d’abeilles » pour ne pas laisser une quelconque guêpe trop gloutonne se noyer dans le succulent jus de cerises dégoulinant. D’autres glacées d’un morceau de paraffine blanc, bien dur, pour parer à toute moisissure des temps futurs. Cela en valait-il la peine ? Et puis quelques-unes « bouchées » d’un papier grossièrement découpé en cercle dans un paquet de sucre cristallisé vidé de son contenu, serties par un élastique de vieilles culottes. Nous utilisions ce sucre gros grains pour les confitures, le moins cher, de la légendaire marque « Béghin Say ».
Toutes, avaient été soigneusement frottées avec un chiffon imbibé d’eau sur leurs pourtours pour supprimer les coulures et ainsi, les manipuler sans avoir les doigts tout poisseux.
Sur leurs parois extérieures était collé un morceau de puzzle d’une étiquette entière. Nous n’allions pas se servir d’une étiquette, par pot. Celle-ci fut donc partagée en plusieurs petits bouts avec les ciseaux de cuisine noircis avec le temps. Bien souvent, ils « mâchaient » alors nous prenions un verre de cuisine d’une main, de l’autre, l’outil, et cisaillions à répétitions le bord du verre – Ce procédé singulier l’aiguisait provisoirement.
Sur ces papillons de papier, nous marquions l’année de fabrication. Nous songions un tant soit peu à notre santé ! Nous ignorions la date limite de consommation (légalisée dans les années 1990). De toute façon, c’est à l’ouverture, en dégustant, que nous ferions très vite le diagnostic « immangeable ou parfait ». Fin palais !!!
Nous avions donc chipé sur la boîte à clous, composée de 2 casiers rudimentaires et d’une poignée en bois (fabrication maison), abandonnée sur le banc de menuisier dans l’ancienne écurie (atelier de bricolage de « Faty »), l’énorme crayon de menuisier rouge taillé avec le couteau à éplucher « les patates » et y avions inscrit : 71
De la porte, tout près de nous, restée entrebâillée, je percevais des sons musicaux provenant de la cuisine. Notre transistor « Grammont », gainé d’une matière plastique bleu ciel, diffusait l’air mythique « Imagine » de John Lennon. J’avais 10 ans.
Choyées sous toutes les coutures, nos pots en verre allaient très prochainement élire domicile dans le buffet de la tante de « Saulx « », bien au sec, sur un lit de papier journal « L’Est Républicain ».
Que ces confitures me faisaient saliver ! Jamais ! Oh ! Jamais, je n’y ai mis le doigt... c’était les réserves. Un point, c’est tout. En aucun cas, il ne fallait y toucher. Les restrictions de la dernière guerre et les réflexes du stockage restaient bien ancrés dans les esprits pour palier à toute nouvelle catastrophe.
Mais, posé à proximité, je découvrais le contenu du bol blanc décor pomme, côtelé. Oui...c’était bien de la confiture... allégée ! Vous m’en direz tant, (non, nous ne pensions pas à notre ligne !). C’était tout bonnement l’inoubliable « confiote » pour régaler tout de même mes papilles. C’était la confiture « primeur », confectionnée avec des fruits ratatinés, moins de sucre, impossible à conserver bien longtemps, mais Ô ! Combien excellente ! Confiote de cerises, de fraises, de « prunes Monsieur » de B’thoncourt... et j’en passe. Rien n’était gaspillé !
Table débarrassée, vide ou presque. Je me rappelle maintenant. C’est ainsi que je t’avais quittée.
Certain ! C’est par un beau matin du mois d’Aout de l’année 19 ., que « les parisiens », en vacances dans leur résidence secondaire, mitoyenne à notre maison, nous avaient cédé leur « Frigo », un monstre aux angles arrondis, blanc de blanc, avec sa grande poignée verticale ! Il prit place tout naturellement dans la cuisine à côté du buffet. Les allées et venues (cuisine, chambre de derrière) s’estompèrent. Les aliments avaient migré, bien au frais dans le « Frigidère ». Du coup, tes familiers espacèrent leurs visites puis t’abandonnèrent... Je te quittai également et pris mon envol vers d’autres horizons, d’autres expériences.
Comme tout un chacun, tu fus surprise, bousculée, dérangée...
Te revoilà avec moi ! Sous mon toit ! Je t’ai récupérée.
Je t’examine ! Plateau de bois Acajou, « précieux », si fin et délicat, Noble.
Chère table De Fontaine !!!
Tu n’es plus drapée... Tu n’as plus besoin d’être protégée. Nouveau look pour nouvelle fonction. Tu restes aussi élégante !
Tu t’es si bien adaptée !
Un écran plat, des enceintes, un clavier se vautrent sur toi. Contiguë à tes pieds, se dissimule une colonne noire : l’unité centrale
Je suis donc assis à ma table «préférée ». J’attrape la souris, je pointe le curseur sur l’icône qui va lancer l’ordinateur. Après plusieurs navigations, le rectangle à liserais bleu s’affiche, mon moteur de recherche préférée « Google » apparaît.
Je tape MSN, je me connecte en indiquant mon mot de passe. La messagerie s’ouvre et s’affichent ainsi tous les courriers reçus.
Je sélectionne un message pour lire le contenu. Un ami m’indique son départ imminent pour Prague. Je veux en connaître un peu plus sur cette destination. De nouveau sur Google, sur le clavier je tapote « Prague », je peux ensuite accéder à différents sites : Wikipedia.fr, Routard.com, praguewelcome.cz/fr /... Je dispose d’une multitude d’informations tant sur le plan social, économique, politique, géographique sur cette localité.... Je me documente.
Un autre courriel, l’expéditeur « Free mobile », opérateur de mon téléphone portable me transmet ma facture mensuelle en courrier joint. Il me suffira de l’imprimer pour le classer. Oh, à quoi bon, préservons la planète ! Glissons-ce message dans le dossier : archives téléphone.
Tiens, un peu trop de calme dans cette pièce, et si j’écoutais un peu de musique. Je recherche le site « You tube », « Stromae ». Je repère le dernier single : « Ta fête ». Je le sélectionne. Sur l’écran évolue le clip de l’hymne belge du mondial 2014 » de « Maestro » (en verlan). Son et Image, génial !!!
Oui ! Je suis toujours là, chère table, j’ai encore à faire.
J’oubliais ! Je reçois des amis ce week-end. Je frappe dans la barre encadrée bleu « buffet dînatoire » et mille idées foisonnent : faciles, pas chers, originales, inratables ... Il ne me reste plus qu’à adopter une recette. J’ai même la possibilité de visionner entièrement les différentes étapes de préparation.
Je ne feuillette plus mes livres de cuisine. Devrai-je me résoudre à les vendre ? Je sais qu’il existe un site pour cela « le bon coin.fr », petites annonces gratuites d’occasion.
Je dois prévoir l’achat des ingrédients à utiliser. Bah ! Je frappe sur le clavier « Coradrive.fr », je fais mon choix de courses... en ligne. Je choisis ma place de retrait et règle... en ligne et puis je passerai récupérer mes courses dans le drive le plus proche de chez moi.
Je vais tout de même vérifier l’état de mes finances. Un clic sur l’icône « Microsoft Money », j’intègre quelques opérations de débit, crédit, et très rapidement, j’obtiens le nouveau solde de mon compte courant.
La souris n’en finit pas de se frotter sur ton placage si jolie. Je devrais très prochainement investir dans un tapis...de souris, pour te préserver.
Toujours attablée, je numérise les photos que j’ai prises lors de mon dernier séjour dans la capitale. Après les avoir stockées sur l’ordinateur, je vais créée un album sur Facebook pour les partager avec mes amis.
Je communique, je questionne, je me questionne, je créée, je tchatche, je skype, je tweete...en attendant quelques likes !!! lol
Tu n’es plus du tout négligée. Vraiment, toutes les générations se bousculent autour de toi. Chacun attend son tour patiemment.
Au travers du « Vélux », la pleine lune éclaire quelque peu la pièce, la soirée est déjà bien avancée. Plusieurs clics pour mettre en veille le système informatique et le dernier utilisateur quitte la pièce.
Te voilà un peu au calme, enfin presque, tu peux percevoir un ronronnement, le moteur de l’unité centrale semble un peu fatigué, tellement sollicité ! Quelques voyants qui diffusent une lumière tamisée verte, te plongent petit à petit dans cette nuit plutôt courte.
Tu as, à n’en point douter, encore de belles années devant toi.

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