La Statue et la Légende

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Étudiante de 21 ans, spécialisée dans la vente de billets pour le paradis  [+]

Il y a une magnifique statue d'un soldat au milieu de la grande place de Soriyagh Ville. Somptueuse. Et gigantesque. Cette statue dont tout le monde jurait mon portrait craché semble m'étudier alors même que je l'admire, sirotant mon 70 degrés attablé sur la terrasse du bar. Les derniers rayons de soleil se reflètent sur ma bouteille la faisant briller comme une boule à facette. Cette statue, et sa légende. En plein jour, même les plus fous n'osent pas l'escalader pour prendre un selfie. Aussi, nous attendrons la nuit. Une tape sur l'épaule me transporte au présent et Loliah se penche pour m'embrasser.

— Prêt à violé la loi ?

Rikk me sourie avec un clin d’œil avant d'apercevoir ma boisson.

— J'en reviens pas que t'es commencé à te bourrer la gueule sans nous !

Je penche la tête en faisant la moue. Mes yeux doivent déjà briller car ceux de Loliah pétillent.

— File-moi ça, ordonne Loliah en se penchant pour saisir mon 70 degrés.

Elle renverse la tête en arrière et je certain d'apercevoir le liquide décapant, trucider son gosier. Elle s'essuie la bouche, non sans grimacer, et la tend à Rikk qui recycle la danse.

— Bon, allons te rendre visite.

Un petit panneau hurlant « NE PAS ESCALADER » me fait vaciller. Il est à peine éclairé par le flash de mon téléphone. Je l'enjambe en souriant gaiement et accélère le pas, rejoignant Rikk et Loliah qui chantonnent plus loin.

— Ils font comment déjà ? Loliah essaie de lire la pancarte mais l'alcool doit sévèrement brouiller sa vue.

Après avoir observé les touristes s'approcher de la statue avec fascination puis lire la pancarte avec incrédulité des centaines de fois depuis la terrasse du bar, je pensais être calé sur le sujet.

— Faut escalader. Attraper sa main. Prendre un selfie.

Loliah escalade la première et pose devant la statue alors que le flash de l'appareil photo de Rikk foudroie toute la rue.

— Ça ne l’a pas ramené à la vie ! Ricane Loliah.

— Essaie un selfie.

Elle saisit fermement la main de la statue et brandit son smartphone mais rien. La statue est toujours immobile, son expression impassible semble désormais ennuyée.

— Et moi qui pensais être son âme-sœur. Elle tire la moue et je tends les bras pour l'aider à descendre.

— C'est moi ton âme-sœur.

Elle baille excessivement puis se plie en deux de rire.

— A toi, Rikk. Je le désigne ne contrôlant pas les palpitations qui traversent mes jambes.

Rikk escalade avec agilité, attrape la main de la statue et clic. La statue n'a pas bougé, elle semble étrangement agacée.

— Pas trop déçu ? Pouffe Loliah.

Rikk courbe le dos et baisse la tête les bras ballant comme s'il était sincèrement peiné et manque de perdre l'équilibre ce qui provoque chez Loliah un gloussement idiot.

— Chute !

— Non, c'est populaire sur Inzgram. S'enquit Rikk en agitant son selfie devant nos yeux.

Je sautille sur place, prétendant me réchauffer alors que j'impatiente. Mon cœur tambourine dans ma poitrine et jusque dans mes oreilles. Lorsque Rikk redescend, je cours presque aux pieds de l'estrade. Commençant à grimper sans écouter le motif des cris de mes camarades. Une fois hissé, mon souffle décide sa propre cadence. Ses yeux fouillent droit dans mon esprit.

— Bordel. Il a l'air vivant !

Bien plus que moi, je crois bien que mon cœur s'est arrêté un instant. Ensuite, je suis surpris par sa taille. Le soldat n'est pas si grand qu'il laissait paraître, il me dépasse à peine, ses pieds étant confondus dans la pierre.

— Tu n’en jettes pas tant que ça, tout compte fait. Je lui lance en m'appuyant sur son épaule.

Il me répond d'une mine amusée.

— Taisez-vous !

J'ordonne à Loliah et Rikk qui ne cessent d'être bruyant.

— Ils ne savent pas se tenir. Ils sont les pires pour organiser un casse. Alors, comme ça t'es soldat ?

Il hausse les épaules et explique qu'il attend son frère pour rentrer à la maison. Son âme-sœur, il précise.

— T'es là depuis combien de temps ?

Il me lance un regard noir renvoyant vaguement à Halloween dernier auquel je n'ai pas le temps de répondre car les hurlements de mes camarades déchirent brusquement mes tympans. Alors, je recouvre mes tempes, à demi assommé, puis me tourne en hâte.

— Quoi ?

Mon cri rageur s'évanouie devant la scène. Des hommes en tenue de service maintiennent les mains de Loliah dans son dos, Rikk est aplati au sol, des menottes cliquetants près de leurs oreilles. Les deux rient comme des fous tandis qu'un troisième s'approche de mon estrade. Rikk penche sa tête écrasée contre le gravier et me lance :

— Fais-le ! Prends le selfie avant la case prison !

Comme c'est une excellente idée, j'enjambe rapidement la matraque du policier qui tente de me déséquilibrer. Prend la main froide, capture l'instant et me tourne vers Rikk en riant comme un taré. Mais la rue est mystérieusement silencieuse. Loliah a cessé de s'esclaffer ce qui ne m'alarme pas tout de suite, c'est lorsque le paysage valse que les événements ont résonner dans mon crâne. L'alcool mélangé à l'adrénaline me fais tanguer et mes poils hérissent le long de mon échine en resserrant la paume chaude dans la mienne.

Les yeux de Loliah se déforment en soucoupe. Rikk est immobile, mais le policier ne le maintiens même plus au sol. Ce dernier agrippe son cœur et récite la prière.

— Ils sont fous ou c'est moi ?

Je baisse lentement la tête sur mon smartphone, étudiant le cliché. C'est bien moi, un brouillard vaseux enveloppant mon visage et un sourire béat soulignant ma bouche. Mais à côté de moi, la statue à des couleurs. Je me retourne brusquement, il me regarde. Deux yeux noisette scrutant mes traits. Mon cœur chute jusque dans mes chevilles et je bondis comme un diable à ressort mais sa main pleine de vie m'empêche de tomber à la renverse.

— Tu me laisse pourrir ici depuis Halloween, cher frère. Alors je ne daignerais pas te remplacer avant le printemps prochain ! J'espère que tu apprécieras mes œufs de Pâques.

Il cligne des yeux alors que je me paralyse, remplissant à sa place le rôle de statue. Puis, il lâche ma main, étire le cou, craque quelques phalanges et saute de son podium m'abandonnant figé pour la durée de son choix.
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