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Joce

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FINALISTE
Sélection Jury

Dès sa naissance, la sorcière Calamity avait donné bien du souci à ses parents. Au lieu d'un bébé vert de gris, braillant à qui mieux mieux, sa mère avait mis au monde une petite fille potelée au teint frais qui s'empressa de faire une risette dans sa direction. Plus elle grandissait, moins elle ressemblait à ses congénères : un petit nez retroussé, quelques taches de rousseur sur des joues de pêche et une chevelure rousse et bouclée. Rien à voir avec les longs nez crochus, les cheveux filasse et les nombreuses verrues qu'eurent ensuite ses sœurs qui faisaient la fierté de leurs parents. La nourrir ne fut pas simple : à part le lait de la brebis de l'enclos, rien ne lui plaisait, ni les petits tritons tout tendres, ni les nids d'hirondelles un peu craquants. Quant aux grenouilles, il fallut les lui écorcher et elle daigna n'en goûter que les cuisses ! Tout fut à l'avenant : à l'école, impossible de lui faire mémoriser la moindre recette ni la formule magique la plus courte qui lui permettraient de commencer à exercer son pouvoir sur les petits animaux. Elle rêvassait dans son coin et, un jour, interrogée par la maîtresse, une vieille sorcière pleine d'expérience, elle lui parla du carré de l'hypoténuse tout en traçant sur le sol un triangle bizarre ! L'enseignante en fut vraiment désappointée. Les longues robes noires et les chapeaux pointus ne plaisaient pas à la demoiselle mais elle n'avait pas d'autres choix. Aussi les agrémentait-elle de divers falbalas confectionnés par ses soins : colliers de graines aux couleurs pastel, ceintures d'herbes tressées, fleurs dans les cheveux... Tout cela était d'un ridicule et tout le monde se moquait d'elle. Elle n'en avait cure, préférant de loin la compagnie de la nature et des animaux. Les chats, que les autres enfants de sorciers maltraitaient se réfugiaient auprès d'elle ; elle savait aussi soigner la patte blessée d'un oiseau... Aucune mare, aucun taillis aux alentours n'avait de secrets pour elle.

Comme il est de coutume, elle reçut le premier tome du livre de sorcellerie pour ses huit ans. Elle n'y prêta guère attention, au désespoir de sa grand-mère qui comptait sur elle pour perpétuer les traditions familiales. Quatre ans plus tard, le deuxième volume n'eut pas plus de succès. Pourtant c'étaient des grimoires de première qualité, tout illustrés d'images explicites, de schémas légendés, de conseils précieux... Calamity pensait que ces vieux bouquins poussiéreux n'aidaient pas les sorciers de son pays à progresser. Il fallait inventer, ne pas se contenter de reproduire ce que les ancêtres avaient créé. Son imagination débordait mais ses idées n'étaient pas semblables à celles des autres. Ça ne l'intéressait pas de transformer une souris en carrosse ou de connaître la meilleure technique de vol sur balai. Quand il fallait l'utiliser, elle était la risée de tous ; par manque d'équilibre, elle manqua choir plusieurs fois sur le trajet entre l'école et la maison, elle l'égarait sans cesse, l'enfourchait dans le mauvais sens et partait à reculons. Ses parents avaient honte. Heureusement que ses jeunes sœurs montraient plus de bonnes dispositions qu'elle !
Elle, ce qu'elle voulait, c'était fabriquer des mélanges audacieux, tirer parti de ce que la nature lui offrait, sans faire de mal aux animaux : elle était bien la seule à penser qu'eux aussi étaient des êtres vivants. Les yeux de crapauds, les langues de vipères, les rates de lapins, les sangsues écrasées la répugnaient au plus haut point ! Les plantes, les fleurs, les racines, les pigments étaient nombreux et permettaient une variété infinie de compositions. Elle testait : parfois elle était obligée de jeter un brouet infâme, parfois il manquait un ou deux ingrédients pour que la texture et le goût lui conviennent, mais souvent, c'était un pur délice ! Elle se gardait bien de mettre sa famille dans la confidence ni de lui demander son avis. Elle attendait patiemment ses dix-huit ans pour leur faire une surprise de taille qui les ferait tous réviser leur jugement sur ses capacités.
Ce jour-là, elle savait qu'elle allait recevoir l'ultime tome du Précis pour sorciers aguerris. C'était à l'aînée de la famille que traditionnellement ce cadeau était offert, à charge pour elle de le transmettre ensuite à ses descendantes. Elle accepterait, remercierait, ferait semblant de le feuilleter et de le trouver intéressant puis elle apporterait sa surprise et comptait bien voir des regards médusés, des nez alléchés, des gosiers comblés et recevoir enfin des remarques élogieuses.

Le jour J approchait. Elle avait passé toute une semaine à récupérer de la terre réfractaire au fond de la forêt, l'avait rapportée dans de grands seaux si lourds qu’ils la forçaient à courber l'échine. Elle avait confectionné une sorte de grand chapeau muni d'une cheminée surmontant une partie plane. Elle avait posé son invention au-dessus d'une petite fosse qu'elle avait creusée et dans laquelle elle pouvait glisser des brindilles et du bois mort. Elle avait trouvé de l'étoupe qu'elle avait soigneusement cachée. Elle avait passé la semaine suivante à réunir les ingrédients nécessaires : œufs de caille, châtaignes dont elle avait broyé la chair pour en faire une farine souple. Elle avait récolté des nectars de fleurs, ce qui n'était pas chose facile. Elle était subrepticement allée fouiller dans le stock de produits familiaux et était revenue avec du houblon écrasé qui servait généralement à faire grossir puis éclater les grenouilles ! Encore quelques feuilles bien choisies et le jour de la cérémonie était arrivé.
De grand matin, elle s'éloigna de la maison, emportant avec elle tout le matériel et le fruit de sa récolte. Dans une jarre en terre, elle cassa, malaxa, ajouta, goûta, rectifia l'assaisonnement pour obtenir une pâte dans laquelle elle trempa un doigt gourmand. Hum, que c'était bon ! Elle réussit à mettre le feu sous son dôme de terre et y introduisit sa préparation. Elle reboucha ensuite soigneusement l'ouverture avec de la glaise. Elle resta tout près. Le seul mode de cuisson utilisé par les sorciers était la marmite suspendue à un crochet. Elle, Calamity, venait d'inventer une nouvelle technique ! Bientôt, un fumet très agréable s'échappa de la petite cheminée ; elle eut peur qu'il ne parvienne aux narines familiales, mais heureusement, le vent soufflait dans l’autre sens ! Son cœur battait en attendant de pouvoir sortir cette nouvelle préparation ! Cela prit du temps et elle ne pouvait voir à quoi ressemblait ce qui cuisait. Au bout d'un moment, le feu s'éteignit et il fallut encore attendre que tout cela refroidisse avant de briser l'espèce de porte en terre qu'elle avait faite. Elle ne fut pas déçue : les odeurs prisonnières de l'appareil se libérèrent dans des effluves suaves et sucrés. Le mélange avait doublé de volume et s'était teinté d'un ocre brillant. Encore un peu de patience et elle put démouler. Elle posa sa création sur un rondin plat recouvert d'une large feuille soigneusement repérée pour ses incroyables tons de verts, la décora de pétales de fleurs et la cacha en attendant l'heure de la cérémonie.
Au moment où le soleil était à son zénith, la famille se réunit sous le chêne, lieu symbolique de toutes les occasions importantes. On espérait que Calamity, envoûtée par la solennité de l’événement, comprendrait l'importance de sa mission et en serait transcendée. Tous souhaitaient qu'enfin elle puisse montrer qu'elle faisait bon usage de tout ce qu'on avait eu tant de mal à lui enseigner. La fête se déroula comme prévu dans la gravité et le recueillement. Les sorciers des environs avaient répondu favorablement à l'invitation. Calamity finit par se demander si elle avait bien jaugé les quantités de ce qu'elle nommait son soufflé sucré. Lorsqu'on lui demanda de faire montre de ses talents, elle demanda la permission d'aller chercher ce qu'elle avait préparé. On retenait son souffle, dans l'attente ! Elle revint, tenant fièrement devant elle sa préparation culinaire qui embaumait ses narines puis elle la posa sur la petite table autour de laquelle on était réuni. Elle expliqua qu'elle avait inventé une nouvelle cuisine qui flatterait les papilles de tout un chacun. Elle coupa lentement une première tranche qu'elle tendit à sa grand-mère qui ne put réprimer une grimace en reniflant son assiette. La vieille sorcière en détacha une petite portion qu'elle porta à ses lèvres. Elle la recracha aussitôt en poussant un cri aigu : « Tu veux m'empoisonner, sale morveuse ! » Des regards pleins de reproches se tournèrent vers la pauvre Calamity qui devint rouge de confusion. Qu'avait-elle fait ? Sa pâte était si onctueuse, ça sentait si bon, ce n'était pas possible que le goût se soit altéré si vite. Elle trancha une autre part et la goûta. C'était délicieux, léger et fondant à souhait avec petit à petit chaque saveur qui remontait en bouche. « Mais enfin, c'est vraiment savoureux ! », protesta-t-elle fermement. « Essayez ! » Elle s'empressa de partager le reste et tendit à chacun une assiette. Il y eut des haut-le-cœur, des gémissements, on cria au scandale ! Chacun prit son verre contenant une mixture grisâtre au-dessus de laquelle surnageaient quelques pattes d'araignée et la but avidement, soulagé.

C'en était trop pour la pauvre Calamity. De rage, elle récupéra ce qui restait dans les assiettes, mit le tout dans un torchon propre et partit en courant, emportant avec elle le fruit de ce qui était à la fois sa création et son échec. Elle courut longtemps, jusqu'à l'épuisement. Elle s'assit alors sur une souche et put laisser couler ses larmes. Tout le mal qu'elle s'était donné, toute l'incompréhension familiale, toute la déception qui s'en était suivie l'empêcheraient à jamais de revenir chez elle. Elle reprit un nouveau morceau : pas de doute, c'était vraiment bon. Rien à voir avec la nourriture dont elle avait dû se contenter depuis toujours, amère, surette, rance, souvent en décomposition, qu’elle seule trouvait répugnante ! Décidément, elle n'était pas du même monde que son entourage !
Perdue dans ses larmes et ses pensées amères, elle n'entendit pas arriver un cavalier qui arrêta net son cheval à la vue du joli tableau qui s'offrait à ses yeux : une belle jeune fille à la chevelure flamboyante, vêtue de peu, secouée de sanglots, qui leva sur lui un regard transparent d'un éclat incroyable. Il en fut bouleversé.
— Que vous arrive-t-il, Mademoiselle ?
— Je suis bien malheureuse d'être rejetée par ma famille.
Elle lui dit s'appeler Camille – plus question de porter son prénom qu'elle trouvait ridicule ! S'en suivit une longue conversation au cours de laquelle elle raconta à peu près toute son histoire et apprit que le charmant jeune homme était cuisinier au château, qu'il était parti chercher des herbes rares pour concocter de nouvelles recettes, et qu'il s'était perdu ! Il demanda à goûter ce que contenait son petit paquet. Il trouva ce gâteau exquis (il lui apprit ce mot). Cette fille avait vraiment du talent, de l'originalité... Voilà qui plairait à Madame le Châtelaine !
La décision fut rapide. Elle connaissait si bien la forêt qu'il ne lui fut pas difficile de guider le cuisinier qui l'avait fait monter devant lui sur son cheval. Elle était très intimidée, ne connaissant pas ce genre d'animal et n'était jamais allée plus loin que l'orée des bois. Mais elle avait confiance : le jeune homme avait un regard franc, il était courtois, attentif. La chance tournait. Enfin !

Maintenant, si vous passez près du château, approchez-vous des cuisines. Il y règne une atmosphère de travail et de bonne humeur. On y respire des senteurs extraordinaires. Un petit marmot aux boucles rousses vient parfois se fourrer dans les jupons colorés de la belle cuisinière. Si vous la complimentez sur ses desserts à nuls autres pareils, elle se contentera de vous dire, l'air espiègle :
« Oh, vous savez, ce n'est pas sorcier ! »

PRIX

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Felix Culpa · il y a
Voilà un beau conte, comme je les aime ! Merci pour ce beau moment de lecture ! Permettez-moi de vous inviter à découvrir mon conte : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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Potter · il y a
Bravo, ma voix pour ce texte remarquable félicitations !!
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

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Joce · il y a
Oups Maria mon ordi a bugué (orthographe ?) et je n'ai pas pu terminer ma phrase. Je disais donc que j'étais contente que vous ayez aimé mon conte !
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Maria Dafonte · il y a
Je vote pour votre Espiègle Camille :)
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Joce · il y a
Merci mais les jeux sont faits depuis une semaine ! Contente que vouq
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Fred Panassac · il y a
Une sorcière à contre-courant pour changer le regard des enfants et des plus grands et leur apprendre à ne pas hurler avec les loups. 5 herbes fines de plus dans le gâteau !
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Joce · il y a
Ca va le rendre encore plus savoureux. Merci!
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Sophie Debieu · il y a
Un conte très agréable, qui dénote et change un peu :-) bonne finale à vous, mon soutien
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Joce · il y a
Merci pour ces éloges !
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Thara · il y a
Bonne chance pour la finale...
+ 5 voix !

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Joce · il y a
Merci pour tout (commentaire et voix)
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Corinei · il y a
frais, les mots sautilllent le max de mes voix Merci
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Joce · il y a
Merci, ça sautille dans mon coeur !
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Sylvie Neveu · il y a
Un conte gourmand !
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Joce · il y a
Ca se voit à ce point que j'aime le sucré ? Merci
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Epineuse · il y a
Courage pour la finale avec ce joli conte tendre~
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Joce · il y a
Metrci. On verra !
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