La sorcière du Temps

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J'écris pour oublier la tristesse, car les larmes sont plus jolies quand elles ont la couleur de l'encre...

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Ce matin encore, Molly s'est réveillée en sursaut, brutalement extirpée de ses cauchemars par ceux qui frappent à sa porte. Cela fait déjà des jours qu'ils se succèdent ainsi pour la faire sortir de chez elle. Eux, ce sont tous ses voisins du village et même des alentours. Souvent, ils accompagnent leurs coups de poing rageurs de quelques invectives pour mieux tenter de lui faire peur et qu'enfin, la sorcière du Temps qu'elle est, accepte de faire ce qu'ils lui demandent.
Pourtant, quand elle est arrivée ici il y a un peu plus d'un an, complètement terrorisée et enceinte jusqu'au cou, tous lui avaient assuré qu'elle et son futur enfant étaient les bienvenus et qu'ils seraient ici en sécurité. Le maire du village, monsieur Bibtou, s'était même personnellement entretenu avec elle et lui avait juré que jamais personne ne la forcerait à utiliser ses pouvoirs, si comme elle ne cessait de le répéter, elle ne voulait plus le faire sans risquer de tout perdre.
Malheureusement, ces belles promesses n'avaient duré qu'un temps et très vite, malgré la parole donnée, tout le village s'était retrouvé devant sa porte pour lui demander de sauver Dani, un gamin sans famille, mais apprécié de tous, qui d'après les médecins, n'en avait plus pour très longtemps avant d'aller rejoindre ses parents dans le monde suivant. C'est encore une fois le Maire Bibtou, qui s'était fait le porte-parole de tous ses administrés :
— Le môme vient de fêter ses douze ans : c'est beaucoup trop tôt pour mourir ! On a fait le calcul et si tu prends deux mois à chacun d'entre nous sur le temps qu'il nous reste à vivre pour ensuite les lui « transférer » , il attendra sans peine les soixante-dix ans : cela lui fera déjà une belle vie, je trouve !
En écoutant l'édile, Molly n'avait pas pu retenir ses larmes. Elle aussi aimait vraiment beaucoup ce Dani et l'aurait volontiers aidé s'il lui avait été possible de le faire sans que cela ne lui fasse immédiatement perdre Ben, son tout jeune bébé qui venait à peine de naître. Mais, malheureusement, l'ange de la Mort s'était montré très clair à ce sujet, quand il était venu la trouver il y a quelque temps : si une fois son enfant venu au monde, elle persistait à utiliser ses dons de sorcellerie pour sauver des âmes promises à la grande faucheuse, cette dernière lui prendrait immédiatement son enfant comme compensation des défunts qu'elle n'aurait pas pu collecter... 
Molly n'avait donc pas eu d'autre choix que celui de refuser de participer au sauvetage de l'adolescent et avait tenté de l'expliquer au maire, en prenant bien garde de ne pas trop en dire puisqu'en plus de vouloir la priver de sa magie, l'ange de la Mort lui avait formellement interdit de parler à quiconque de l'avertissement qu'il venait de lui adresser !
— Monsieur le Maire, je peux vous jurer que j'aurais vraiment voulu pouvoir aider Dani. C'est un gentil garçon, vraiment ! Mais, il y a Ben aussi et je ne veux pas le perdre : la magie est un monde beaucoup trop dangereux pour un bébé de son âge et je dois le protéger ! J'espère que vous me comprenez...
Comme elle l'avait pressenti, personne n'avait compris et si pendant un temps, la plupart des villageois avaient bien tenté de la faire revenir sur sa décision en lui parlant avec parcimonie, les pourparlers avaient très vite sombré dans une guerre des nerfs qui s'était aggravée à mesure que la santé de ce pauvre Dani déclinait, si bien qu'un jour, il n'avait plus était possible à Molly de paraître dans la rue, sans qu'on ne crachât sur son passage ou qu'on lui jeta de grosses pierres. 
Lassée et effrayée, elle s'était finalement résignée à s'enfermer à double tour dans sa petite maison et passait toutes ses journées à s'occuper de Ben, quand une grande partie de ses nuits lui servait à prier pour que jamais personne ne réussisse à forcer sa porte d'entrée.
Enfin cela, c'était jusqu'à aujourd'hui, car depuis déjà une dizaine de minutes et pour la première fois depuis qu'elle s'est cloîtrée chez elle, les cris et les coups ont laissé la place à un fond sonore bien plus ténu, mais paradoxalement beaucoup plus effrayant : celui du cliquetis métallique strident que fait une serrure, quand on essaye de l'ouvrir sans en posséder la clé.
En réalisant que d'ici peu, les ennuis du monde extérieur vont finalement envahir sa demeure, Molly improvise : puisqu'en temps que sorcière du temps, elle n'a ni le pouvoir de disparaître et ni le pouvoir de se téléporter ailleurs avec Ben, ils n'ont plus qu'une solution : se cacher ! Pour réussir cela, ils doivent atteindre la pièce secrète qu'elle a construite en dessous de sa cave et qui contient encore assez de provisions pour assurer leur survie, le temps que les villageois les oublient un peu et qu'ils puissent enfin tenter de s'enfuir très loin d'ici.
Molly court donc immédiatement à l'étage pour sortir Ben de son berceau, mais il ne s'y trouve pas. Elle commence alors à le chercher frénétiquement, mais elle ne le voit pas plus qu'elle ne l'entend. Sans bien comprendre ce qui se passe, elle a soudain une sensation de vertige : ses meubles semblent disparaître un par un et les pièces de sa maison semblent fusionner pour ne laisser la place qu'à un seul espace entièrement blanc, aux murs capitonnés.
La voix de Bibtou, qui retentit d'un coup près d'elle, ne fait qu'accentuer cette impression de malaise qui l'étreint de plus en plus :
— Madame Stevens, c'est le docteur Bibtou. Vous n'êtes  vraiment pas raisonnable... Je vous ai déjà dit qu'il ne fallait pas vous enfermer à clé, car nous devons toujours pouvoir veiller à votre bien...
— Où est mon fils ? Qu'avez-vous fait de Ben ? Et qui êtes-vous d'abord ? crie aussitôt Molly, les joues couvertes de larmes.
— Madame Stevens, calmez-vous s'il-vous-plaît ! L'infirmière va vous donner vos médicaments. Je suis sûr que cela va vous aider à vous souvenir !
Molly est complètement perdue, mais sent clairement qu'on lui enfonce une aiguille dans le bras. Très vite, elle commence à sombrer dans un sommeil profond.
Quand elle se réveille quelques heures plus tard, des sangles la maintiennent attachée au lit médicalisé sur lequel on l'a couché. Malgré sa bouche pâteuse, elle arrive quand même à formuler quelques mots pour le docteur Bibtou, qui l'observe depuis l'autre bout de sa chambre :
— J'ai encore fait une crise, c'est ça ?
— Effectivement et celle-ci a duré plusieurs jours, durant lesquels vous vous êtes barricadés dans votre chambre, confirme le médecin. Vous nous avez vraiment fait peur, mais heureusement, tout s'est bien terminé !
— Pour cette fois, certes, mais que se passera-t-il lors de ma prochaine hallucination ? demande alors Molly, complètement dépitée.
— Malheureusement, je ne sais pas. C'est la première fois que je soigne une patiente humaine victime d'un sortilège d'illusions aussi puissant.
En entendant cela, Molly ne peut s'empêcher de repenser qu'avant d'avoir été internée dans le service des soins post-enchantements du docteur Bibtou, elle avait eu une vraie vie, avec un mari, un bébé et un métier où elle excellait : celui d'enquêtrice au service des crimes et délits surnaturels. Elle faisait alors équipe avec Daniel, un jeune stagiaire, qui l'avait suivi avec enthousiasme lorsqu'elle s'était lancée aux trousses d'Elyna, une sorcière des Illusions, qui dealait de plus en plus de songes frelatés en périphérie du centre-ville. 
Malheureusement, rien ne s'était passé comme prévu lors de l'interpellation, puisque Daniel avait été entraîné dans une chute mortelle par le cheval ailé d'Elyna et qu'en voulant lui porter secours, Molly avait été frappée dans le dos par un sort d'illusion si puissant, qu'elle en avait immédiatement perdu quasiment tout sens des réalités.
Depuis, sa vie n'était plus qu'une longue succession d'hallucinations, dont elle ne réussissait plus à émerger qu'en de rares occasions pour se souvenir que son mari et son fils Ben comptaient sur elle pour réussir à vaincre le sort d'Elyna.
 
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Val Djack · il y a
Un bon retournement de situation !
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Pat Vermelho · il y a
Cette transposition du monde réel dans un monde où la magie s'exerce est magnifiquement réussie. Faut-il y voir ici l'oeuvre du malin ? Non, c'est juste un peu d'humour noir. A voté.
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Roll Sisyphus · il y a
C'est "tempstemps" de se laisser ensorceler quand le temps nous est conté.
Merci, j'ai quand même pris le temps de relire.

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M. Iraje · il y a
Diaboliquement Cornélien ...
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Alice Merveille · il y a
Une histoire fort bien construite... insolite et inquiétante à la fois !
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J.A. TROYA · il y a
Une histoire remplie de surprises !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une chute inattendue.
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Lyne Fontana · il y a
Original et surprenant.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit original sur les puissances occultes .
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Dolotarasse · il y a
Cela fout les jetons les sorcières dealeuses... 😉

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