La sonnette sonne toujours trois fois !

il y a
7 min
10
lectures
0
La sonnette retentit et Géraldine se précipita pour ouvrir. Elle attendait son agent. La porte révéla un homme inconnu. Avant même de pouvoir poser une question, celui-ci lui asséna une droite à décorner les bœufs.

Géraldine partit en arrière et s’effondra inconsciente sur le sol. Lorsqu’elle revint à elle, elle était bâillonnée et ligotée à la chaise de son bureau. L’inconnu était en train de lire le manuscrit posé sur le meuble.

Géraldine attaquait le dernier chapitre de son dernier roman. Pourquoi cet homme s’intéressait-il à sa production littéraire ? Elle avait connu le succès grâce à une série de romans à l’eau de rose mettant en scène la jeune Agathe. Son héroïne, bien qu’affublée d’une surcharge pondérale qui l’handicapait dans la recherche de l’âme sœur, gardait à travers les épisodes de la saga un optimisme indécrottable. Malgré les déboires et les déconvenues, elle ne perdait pas espoir de trouver le Prince Charmant.

L’humour léger et le caractère attachant d’Agathe avaient rendu Géraldine célèbre. Elle était devenue une personnalité médiatique, on la présentait comme la reine incontestée du roman comico-romantique. Seulement, pour son prochain livre, elle avait voulu briser cette image de petite poupée de porcelaine que lui avaient forgé les médias.

En effet, ce manuscrit que parcourait l’inconnu était un polar d’une noirceur aveuglante. Et au cours de ce dernier chapitre, elle s’apprêtait à faire cruellement mourir son héros, le détective Milan Malone. Une fin sans espoir pour une descente aux enfers désespérée. Traite des blanches, réseaux pédophiles impliquant les plus haut cercles du pouvoir... Géraldine n’avait reculé devant rien pour brosser un tableau aux antipodes des atermoiements primesautiers de l’univers d’Agathe.

Sentant du mouvement dans son dos, l’inconnu se retourna vers Géraldine, et siffla : “Cette fin est une horreur ! Personne ne mérite de crever comme ça ! ”

Géraldine pensa alors au livre de Stephen King, “Misery”. Cet homme était-il un fan dérangé qui allait la torturer et la séquestrer afin qu’elle s’attelle au prochain volume de la saga d’Agathe ?

Elle jeta à l’homme un regard suppliant. Il était plutôt beau gosse, la quarantaine mal rasée, silhouette athlétique et mâchoire volontaire. Mais ses yeux clairs avaient la couleur et l’éclat froid d’une lame acérée.

L’homme la regarda droit dans les yeux, avant de jeter, méprisant : “Tu ne me remets même pas, je parie... T’es vraiment une belle salope ! ”

Géraldine essaya de faire jouer les mécanismes de sa mémoire, englués par la panique, mais effectivement, elle ne parvenait pas à mettre un nom sur ce visage. Géraldine était une femme très séduisante, mais elle avait toujours manqué de confiance en elle. Elle avait trouvé refuge dans la lecture, puis dans l’écriture, et peinait à créer des liens durables. Pour lutter contre la solitude que sa célébrité soudaine avait exacerbé, elle avait commencé à utiliser Tinder. Comme la plupart de ses contemporains, elle avait compris qu’il était plus simple de répondre aux vrais problèmes par des solutions erronées. Elle enchaînait donc les rendez-vous arrosés et les coups d’un soir pour combler son vide affectif. Cet homme devait faire partie de la ribambelle de bellâtres recrutés par l’intermédiaire de son smartphone. Des belles gueules aux discours insipides, interchangeables à volonté. Comment avait-il eu son adresse, elle n’avait jamais ramené un de ces mecs chez elle !

Elle maugréa quelque chose dans son bâillon, et l’homme répondit : “Je peux te l’enlever si tu promets de ne pas crier.” Géraldine opina du chef. Crier ne servirait à rien, elle louait un loft immense et bien insonorisé... Cela ne l’empêcha pas de se mettre à appeler à l’aide à pleins poumons une fois la bouche libérée.

Mais elle s’arrêta rapidement, voyant que cela procurait un certain plaisir chez son tortionnaire. Elle décida de changer de tactique. Si c’était un amant éconduit, peut-être serait-il sensible à son charme ?

Elle fit de son mieux pour prendre un air de pauvre biche effarouchée. Battant des sourcils avec une frénésie épileptique, elle demanda la bouche en cœur : “En effet, je ne me rappelle pas de vous. Pourtant, un beau gosse comme ça, croyez-bien que j’en suis la première navrée! Auriez-vous la galanterie de rafraîchir la mémoire d’une pauvre demoiselle atteinte d’Alzheimer précoce ? ”

“La barbe en friche et les cheveux jamais peignés, il avait un air d’enfant grandi trop vite qui attisait les flammes de l’instinct maternel chez les femmes mûres. Quant aux jeunes spécimens de la gent féminine encore sous l’emprise de l’œstrogène, son regard limpide et sauvage avait le don de déclencher chez elles des déluges de bégaiement. Ses traits semblaient ciselés par un Michel Ange sous l’emprise de la MDMA : il était beau comme un Dieu grec, mais en moins cisgenre. La cicatrice qui flétrissait sa joue gauche ajoutait une touche de danger à son charme. Et avec son métier de détective privé, n’était-il pas à la fois flic et vaurien ? Tour à tour Prince Charmant et Mauvais Garçon, selon l’angle duquel on contemplait son physique irréprochable, il était l’incarnation de tous les fantasmes féminins.”

Il avait récité d’une traite la description que Géraldine avait faite à l’écrit de Milan Malone, le héros de son polar. Soudain, elle remarqua la cicatrice sur la joue gauche de son ravissant ravisseur. Mais non, ce n’était pas possible ?

La meilleure chose à faire avec un désaxé, se dit-elle, était de jouer le jeu. Elle demanda donc : “Milan, c’est donc toi ? Je suis ravi de te voir ici, en chair et en os ! ”

“Plus pour longtemps si tu ne changes pas cette fin abominable ! ” répondit-il tristement.

“Je te servirai bien un verre, mais je suis comme qui dirait collée à mon siège...” ironisa-t-elle.

“Cesse les boniments, greluche. Tout ce que je te demande, c’est de réécrire ce putain de dernier chapitre...” gronda-t-il en retour, visiblement insensible à l’humour.

“Je suis désolée, mais c’est la seule façon valable de finir ton odyssée. Tu crois que Germinal serait devenu un classique si Etienne Lantier avait joué les Bisounours ? Tu crois que Hitchcock aurait connu la même gloire s’il avait été produit par Disney ? Je te donne la possibilité d’entrer dans l’histoire de la littérature, n’est-ce pas le plus beau des cadeaux ? ” argumenta Géraldine avec fougue.

“Je veux bien mourir pour l’art, mais alors que ce soit bref et sans souffrance, bordel ! ” Il énuméra les sévices que le méchant de l’histoire lui faisait subir. Premier Ministre, membre d’une cabale sacrifiant des vestales nubiles au Dieu Mammon, celui-ci ne parvenait pas plus à stimuler son flasque appendice que l’économie moribonde du pays. Il avait donc recours aux pires violences pour compenser sa libido chancelante et sa chute éperdue dans les sondages de popularité. Et dans le dernier chapitre, il torturait durant des heures le pauvre Milan dans un épilogue au paroxysme de la violence.

Géraldine savait qu’elle était allée très loin dans le malsain, mais elle voulait gommer cette image de petite fille sage de la littérature qui lui collait à la peau. Elle voulait être la nouvelle Amélie Nothomb, pas une Amélie Poulain en chair et en os...

“Et si je refuse ? ” déclara-t-elle avec morgue.

“Alors je pourrais te faire subir le même traitement jusqu’à ce que tu changes d’avis”, répondit l’homme d’une voix sans émotion.

Elle avait énormément travaillé sur ce livre. Elle avait longuement enquêté sur les réseaux pédophiles, la prostitution organisée, les rituels maçonniques et satanistes, et les scandales comme l’affaire Dutroux et le Pizzagate qui montraient que la politique allait main dans la main avec les réseaux criminels dans ces affaires. L’enquête avait été d’autant plus difficile qu’elle avait dû trier entre théories conspirationnistes à-la-mords-moi-le-noeud et véritables articles de journalisme d’investigation pour pouvoir en dresser l’image la plus nette possible dans son livre.

Elle ne pouvait jeter tout ce travail aux orties. Elle s’était donné corps-et-âme pour produire un brûlot qui changerait totalement son image, tout en dénonçant avec brio les exactions des riches et des puissants. Elle savait qu’elle céderait rapidement sous la torture. Mais elle savait aussi qu’elle ne céderait pas à de simples menaces.

“Voyons, Milan, je te connais comme si je t’avais fait, tu n’en seras pas capable!” Elle bluffait. Elle avait dépeint son héros comme souffrant d’un manque d’empathie chronique. Tourmenté, il était à la fois vulnérable et très dangereux.

L’homme soupira et sortit une pince. Citant à nouveau un passage de son roman, il prit une voix grave pour glisser : “Cela me fait plus de mal à moi qu’à toi...”

Avec application, il retira la chaussette qui protégeait le petit peton de la jeune fille. Comme dans le livre, il allait commencer par lui arracher les ongles des orteils, remontant lentement le long de son corps, maltraitant chaque centimètre jusqu’à l’apothéose. Il mettrait le feu à la chevelure de la jeune femme et urinerait sur son scalp encore fumant. Géraldine sentit une sueur froide glisser le long de son échine. Elle essayait de trouver des sujets de discussion pour retarder l’inévitable. Mais elle, d’habitude si volubile, était frappée d’aphasie.

Elle avait imaginé que Milan avait un fétiche pour les pieds, et lorsque l’homme eut fini de retirer la chaussette, il se pencha pour humer brièvement la voûte plantaire de la jeune femme. Celle-ci essaya d’en profiter pour ruer et décocher un coup à son tortionnaire. Mais celui-ci maintenait son pied dans une poigne d’acier et elle ne parvint qu’à se faire mal en tirant sur ses liens.

Immobilisée, impuissante, elle regarda comme au ralenti la pince se rapprocher inexorablement de son ongle. Elle sentit son cœur accélérer, et les bruits du monde alentour furent submergés par la fureur du sang battant dans ses tempes. Avant même que le froid métal ne touche son orteil, elle s’évanouit.

Lorsque Géraldine reprit conscience, elle était détachée, et intacte.

Son manuscrit avait disparu. Elle ne ressentit pas le moindre regret. Après cette expérience traumatisante, elle n’avait plus qu’une envie : tremper sa plume dans la guimauve la plus suave, la plus écœurante. Et donner à ses lecteurs les frissons teintés de rose qu’elle avait jusque-là distribué avec tant de prodigalité.



***



L’auteur plaqua le point final sur son récit d’un geste vengeur de sa plume. Il contempla un instant son œuvre, et se demanda s’il ne devait pas l’envoyer telle quelle au magazine. Mais il était payé grassement pour cette commande, et il décida finalement que le tarif justifiait tout de même une seconde relecture. Meme si ce n’était qu’une œuvre mineure et alimentaire.

Il revint donc en début de première page, lorsque la sonnette de la porte se fit entendre. Il n’attendait personne, pourtant... Un regard rapide dans l’oeilleton, et il se résolut à ouvrir la porte. Sur son perron se tenait une jeune femme charmante. De longs cheveux bouclés et des yeux rieurs. Une bouche qui ne demandait qu’à être embrassée goulûment. Il ne la connaissait pas, mais ne pouvait se résoudre à la voir poireauter sur le parvis de sa demeure dans ce frimas hivernal.

A peine ouvrit-il la porte qu’un coup de pied envoyé avec fougue le cueillit dans les parties. La jeune femme était aussi belle que violente. Il se plia en deux, et s’écroula sur le sol en marbre en se tenant l’entrejambe. La jeune femme entra dans la maison et claqua la porte derrière elle avec rage.

Véritable Érinye sous amphètes, elle continua à marteler de ses semelles le corps prostré du pauvre plumitif, tout en hurlant : “Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’écrire des polars ? Espèce de connard sexiste ! Parce que je suis une femme, je dois me cantonner aux romans à l’eau de rose ? Tu vas voir, Je vais t’en faire bouffer de ma guimauve écœurante, sale porc !”

L’écrivain ne pouvait que subir cette grêle assassine sans bouger, l’esprit vague et l’oeil larmoyant... Il espérait juste qu’elle ne lui laisserait pas trop d’hématomes, il partait jet-setter à Ibiza dans quelques jours. Et soudain, il...





***



Ah mais, veuillez m’excuser... Voila que l’on sonne à ma porte !
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Crossroads

Xavier Reusser

Je n'avais jamais été le genre de type à envisager la violence comme une solution, mais là, j'étais à bout... Depuis cinq ans qu'on tournait soir après soir dans tous les juke-joints de... [+]