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La soliste

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P.A.J

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Debout dans l’obscurité lui servant d’allier face à une tension montante, Eléna se concentrait sur sa respiration saccadée afin d’en maîtriser le rythme. L’ensemble de ses muscles étaient tendus, et la boule dans son estomac ne cessait de la faire souffrir. Le silence autour d’elle, lui apportait un semblant de réconfort, mais son esprit n’avait de cesse de vagabonder. Cette sensation était familière, mais elle ne l’avait jamais vécu avec une telle intensité. Pourtant elle connaissait son mouvement sur le bout des doigts.
Mais sa prestation à venir était reléguée au second plan. Toutes ses pensées étaient tournées vers Thomas. Le seul homme qui n’ait jamais réussi à la regarder comme il le fait. Non pas comme une femme, mais comme le bien si précieux qui ne lui ait jamais été confié. Elle se sentait belle, légère et en sécurité à ses côtés. Mais il y a deux jours, alors qu’ils étaient ensemble sous la belle étoile, n’ayant que la lune comme témoin, il lui avait dit ces mots. Les mots qui tiennent chaud, les mots qui réconforte, que l’on aime entendre. Mais qui l’avait faite paniquer. Troublée par la perfection de l’instant certainement. Ou serait-ce à cause du stress dû à la prestation qu’elle allait donner en ce jour. En tout cas elle souhaitait s’en convaincre. Ses mots pourtant elle aurait voulu les lui dire en retour. Les prononcer du bout de lèvres et en apprécier la saveur délicate. Mais elle était restée muette, et Thomas même s’il ne voulait pas le laisser paraître, avait été atteint. Et elle s’en voulait terriblement. Et depuis ces deux jours, elle n’avait eu aucune nouvelle de sa part.
- « Elena ? » fit une voix sortie de l’ombre. Michel son professeur se tenait debout derrière elle. « C’est l’heure, il faut y aller »
Elle ne répondit que par un simple signe de tête avant de le suivre le long d’un immense couloir partiellement éclairé. De longs rideaux bordeaux interminables coulaient du plafond semblant tomber du ciel. Une ambiance chaude se dégageait de l’extrémité du couloir, vibrant au son d’une agitation naissante. Le public était venu en masse pour elle, pour cette prestation qu’elle avait tant répétée. Il fallait qu’elle se ressaisisse vite. Thomas devait quitter son esprit pour l’instant. Seul son solo devait compter.
Arrivée au bout du couloir, à la limite d’une scène éclairée et totalement dégagée où seule une chaise ainsi que son violoncelle l’attendait, elle s’arrêta. Serrant les poings, comme pour se donner de la force, elle prit une dernière grande respiration. Puis elle se lança. A son premier pas sous les feux des projecteurs, le public accueillit son entrée chaleureusement par un tonnerre d’applaudissement. Mais elle garda les yeux rivés sur son objectif, ressentant la puissance des battements de son cœur dans sa poitrine dans un rythme désordonné. Elle prit place lentement alors que la salle se faisait de plus en plus silencieuse. Elle se saisit de son archet, posa le violoncelle sur le piquet entre ses jambes, et leva pour la première fois les yeux sur le public partiellement dans l’ombre. Et là, en un instant, comme si le monde dans son ensemble venait de s’arrêter autour d’elle, son regard se posa sur Thomas, au premier rang. Aucun langage n’était nécessaire à cet instant pour lui exprimer sa surprise d’être là en ce jour pour elle. Sans même s’en rendre compte, son cœur ralentit sa frénésie pour revenir à une cadence plus reposée. La tension qui avait envahi ses muscles se dissipa rapidement.
Elle se sentait à nouveau légère et libre de toute peur. Elle était heureuse qu’il soit là. A seulement quelques pas d’elle. Ne demandant rien d’autre que d’entendre sa mélodie. D’une main légère, elle positionna son archet, et avec un dernier sourire, elle ferma les yeux. Sachant exactement les mots qu’elle allait prononcer pour lui dire ce qu’elle n’avait pas su dire deux jours plus tôt, dans son propre langage.
Au premier son, l’air vibra sous la perfection d’une note totalement maîtrisée. Le cœur d’Eléna se réchauffa à son entente. Les notes s’enchainaient et voguaient dans les alentours, transformant son univers en une vaste clairière encore endormie parcourue par les rayons d’un jour naissant cavalant tel un troupeau de chevaux fougueux à travers la vallée. Les fines gouttes de la rosée matinales qui couvraient l’herbe fraîche scintillaient de mille feux, tel un tapis d’étoile. Une première brise encore fraîche vint caresser l’herbe la faisant danser dans une chorégraphie merveilleuse. L’obscurité d’un ciel totalement dégagé, se dissipa, chassée par une nouvelle atmosphère plus accueillante.
Les notes continuaient à vibrer dans l’air, caressant son oreille amoureuse de cette douce symphonie.
Dans un changement de rythme, l’univers changea de nouveau, apparaissant cette fois dans la robustesse des hautes montagnes enneigées s’étendant à perte de vue. Interminable, paisible et silencieux. L’éternité présentée dans la blancheur et la pureté d’une neige encore inexplorée par l’homme. Dessinant l’histoire du monde dans les courbes de ses chaînes irrégulières. Une sérénité sans pareille y régnait. Invitant à s’y abandonner pour l’éternité.
Les notes s’allongèrent cette fois, prenant un caractère plus mélancolique. Et les voici maintenant transporter au-dessus des océans. Des mers chaudes du pacifique, aux couleurs pastels. Aux barrières de corail riches de couleurs où des poissons tout aussi peinturés y trouvaient refuge. Au banc raies manta volant paisiblement. Une rapide traversée du globe pour se retrouver cette fois dans les mers froide de l’atlantique nord. Le monde rude et sauvage de ce côté du globe. Une mer opaque et calme. Soudain une baleine au ventre blanc brisa la surface des eaux calmes et sombres dans une vrille artistique dont elle seule en connait le secret avant de disparaître dans les abysses dans une faible mélodie. Un banc d’orque apparait. Tranchant la sombre surface de ce légendaire et éclatant œil blanc avant de couper les mers de leurs grands ailerons noir.
Les vibrations devinrent plus douces, se laissant apprécier comme une caresse annonçant la fin d’un rêve.
Un aigle. Volant seul dans l'immensité des cieux. Narguant le monde sous ses ailes déployées. Les plumes dansant indépendamment les unes des autres, comme une chorégraphie dans une valse désorganisée. Il file vers un horizon couleur feu annonçant la fin d'un voyage idyllique marqué par un soleil couchant. Le ciel hanté par de rares nuages fins revêt une teinte rosée. Le soleil délivre son ultime rayon dans un éclat aveuglant avant de disparaitre derrière une ligne d'horizon désormais dorée.
La symphonie s’estompa peu à peu maintenant. Ramenant lentement Eléna et Thomas à leur univers. Se sentant retomber doucement comme des pétales ayant été porté par le vent. Elle se retrouva sur cette scène, à seulement quelques notes de la fin de sa prestation. Sachant que Thomas posait en ce moment même les yeux sur elle. Sachant qu’il l’avait écouté, et qu’elle avait joué pour lui et uniquement pour lui. Sous le feu du projecteur, dans l’immensité d’une scène plongée dans le noir, sa robe scintillait de mille feux comme une étoile perdue au milieu d’un sombre espace sans fin.
La dernière note vibra longuement, semblant paraître interminable. Une larme vint s’échapper de son œil encore fermé, pour couler sur sa joue et finir sa course sur ses lèvres où un sourire de réel bonheur peu contenu se dessinait. Le silence ainsi revenu ne fut que de courte durée. Le public se leva comme un seul homme pour acclamer la performance de la jeune artiste lui rappelant que le monde n’était désormais plus à eux seul. Les applaudissements retentissaient dans la pièce, résonnant dans la grande salle dans une chaude cacophonie. Mais elle ne l’entendait pas. Elle ne se souciait pas des acclamations ni des réjouissances. Elle se leva lentement, les yeux toujours braqués sur la seule personne dont le ressentit importait réellement. Thomas debout lui aussi, la regardait avec une éternelle admiration. Les larmes qu’il laissait naître aux coins de ses yeux rougis, parlaient en son nom. Eléna avait su lui parler, et il en avait perçu le message. De la plus belle des manières elle lui avait dit les mots qui avaient su atteindre le cœur de son destinataire. Plus que jamais les deux complices étaient seuls au monde. Leur monde. Où chacun savait maintenant qu’ils voyageraient, et ce, dès lors où, les yeux dans les yeux, portés par une vibration, ils se laisseraient transporter par des mots que eux seuls pourraient comprendre.
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Mathilde Towii · il y a
Haha! Comment dire... j'ai hésité à commenter mais on va dire que toute critique est bonne à prendre pour progresser hein?^^
Choix difficile, "décrire" la musique... et dans l'exercice je dirais que "trop de métaphores tue la métaphore"...
Tu mets en place quelque chose de fort , Thomas est venu la voir (Encore Thomas décidément ^^) , écouter sa musique, MAIS... pendant la dite musique on le perd totalement de vue au profit du jour qui cavale dans la clairière, l'herbe qui danse, la montagne, la neige, l'océan, les poissons, l'aigle, l'horizon couleur de feu... pour ENFIN retrouver Thomas.
Lui ça lui a parlé manifestement mais côté lecteur je sais pas trop si le message est passé. (moi en tout cas ça a un peu coincé)
Même si je loue l'intention, je pense que la succession d'images est trop rapide et trop "du coq à l'âne" pour qu'on ait vraiment la possibilité de s'imprégner de l'ambiance que tu essayes de donner à ce solo "extraordinaire".
M'enfin bref, en grande romantique que je suis (et même si je n'ai pas LA bonne façon de raconter cette histoire) j'aurais apprécié "vivre" ce solo dans les yeux de Thomas et ne pas seulement le retrouver à la fin. Là je n'ai pas eu l'impression de le voir ou de l'entendre ; ça m'a fait un peu comme une pub "National géographic" au milieu d'un bon film, c'est joli mais ça n'a pas grand chose à voir avec l'histoire!^^
Voilà j'espère n'avoir pas été trop dure dans mes propos ! La bise! :)