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la sieste

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Août, août lourd et finissant, août dans la tension extrême de l’été, j’aspire à la pluie, à l’orage fort et fugace d’une nuit, celui qu’on attendait enfant autour du 15 août et qui déchirait la chambre. Mes voisins agriculteurs aussi attendent la pluie, tous l’attendent, depuis plusieurs jours chacun scrute les montagnes, là bas, au nord, les nuages s’accrochent au sommet, immobiles et majestueux. Pas d’air, pas un souffle, la trotteuse du temps s’est ralentie, épuisée. J’aime pourtant la chaleur, j’aime quand elle se cogne à mon corps, mon cœur et mon âme se déplient en été, foin des filets glacés de l’hiver qui gelaient ma moelle ! Mais là, je me sens ralentie, le thermomètre affiche 38 °C à l’intérieur, je refuse d’aller voir celui de dehors. Ce n’est pas désagréable d’être ralentie dans le fond, prendre conscience de ses gestes, économiser ses efforts, organiser sa journée au mieux. Ce matin, l’aube m’a enchantée malgré mon réveil matinal et mes obligations professionnelles, j’aime jouir de ces menues heures du matin, où l’on perçoit, dans l’indicible fraicheur, le frémissement des insectes, les premiers vols des oiseaux, le déploiement des fleurs.
Depuis ce matin je l’envisage, je l’ai programmée, je savais où, comment, vers quelle heure approximativement.
Tout est rangé, la vaisselle faite, la lessive étendue dans le claquant blanc de midi, la serpillère passée sur les dalles blanches et noires de la cuisine. J’aime cette satisfaction procurée par les tâches simples accomplies. J’ai mis les volets en cabane depuis le matin, le sombre donne du frais, j’ai laissé les deux fenêtres entr’ouvertes pour permettre à l’air de frissonner.
Je choisis la méridienne, plus confortable, moelleuse, plus longue aussi que le canapé. Mes pieds ne pendront pas dans le vide, je pourrais écarter légèrement les jambes ; je ne garde que ma culotte, j’ôte mon soutien gorge, je déteste avoir le buste serré, j’étends un léger paréo bleu sur mon corps jusqu’au ras des mamelons, pas plus haut. J’ai remarqué que cela procure bizarrement plus de fraicheur que la peau nue, exposée. Je cale un oreiller sous ma nuque, ferme les yeux, je laisse échapper un soupir d’aise. Cet instant est une jouissance absolue. Je sens mon corps se détendre, mon souffle se calmer, parfois un léger ronflement fait vibrer ma cloison nasale. Je ne dors pas, pas encore. Mon oreille vient de percevoir un infime bourdonnement, mon cerveau ne veut pas garder cette information, j’amplifie mon souffle et rejette l’idée d’être importunée pourtant le bruissement augmente imperceptiblement, il s’approche de moi, à mon corps défendant, j’ai reconnu immédiatement celui de la mouche noire bleutée, aux ailes mordorées, aux pattes velues et au corps gras. Je réprime un léger frisson, c’est une des plus torves, et malgré leur vol plus lent, une des plus malines à déjouer les subterfuges. Je ne bouge pas, je respire, je lutte contre l’agacement que je sens poindre, je repousse l’idée même du moindre mouvement. J’attends, elle aussi. Plus de bruit, j’ouvre un œil et la cherche, je ne la trouve pas, pas dans mon champ visuel, je tourne très légèrement la tête, mon regard embrasse la pièce un court instant puis je m’immobilise à nouveau. Dormir, savourer ce temps de sieste si ardemment désiré, attendu, je me détends, elle a du sortir. Quelques minutes, combien ? je l’ignore, je ne porte jamais de montre pendant la sieste. Tout à coup, elle vient effleurer ma joue à toute vitesse, elle s’est posée sur mon front, je sens le fourmillement minuscule de ses pattes sur ma peau, j’attends, non je n’attends pas, je l’écarte de la main droite, elle se pose sur mon avant bras gauche histoire de me narguer, j’en suis sûre, ses pattes posées sur mes poils c’est intolérable, je mets mes deux bras sous l’étoffe. Je tente à nouveau de reprendre un rythme de respiration régulier, je sens une infime agitation naitre au fond de moi, et la voilà qui recommence, elle se pose sur mon nez, sur mes cheveux, la garce ! Elle le fait exprès ! Les mouches sont lourdes et pataudes à la fin août, mais encore suffisamment agiles pour je ne parvienne pas à l’écraser comme je l’aurais fait d’un vulgaire moustique, son regard affuté de kaléidoscope voit ma main avant même de l’avoir levée. Ce n’est pas possible, non pas aujourd’hui, pas après toutes ces péripéties qui ont eu raison de mon emploi du temps ces derniers jours. Cette sieste aurait dû être le graal de cette semaine éprouvante, ma récompense après toutes ces nuits à veiller l’enfant, ces matinées à travailler dur, et voilà qu’elle s’amuse de moi, la saleté, mon paréo est tombé, elle en profite, je me sens désarmée, en colère, et d’un bond, je me lève, j’attrape le vieux journal qui trainait sur la table, je vais lui faire la peau. Je suis presque nue, je m’en fiche, je la cherche, elle est là, vlan contre le montant de la fenêtre, loupé ! Pftt, elle m’échappe, la voilà, bien noire sur le mur blanc fraichement repeint, j’hésite, ça va faire une tâche et puis zut, je tape de toutes mes forces, je la rate encore, je râle, j’ai chaud, j’ai failli me cogner le tibia contre la table basse, des gouttelettes de sueur perlent à mes tempes, je suis énervée, désormais totalement réveillée, haletante, elle est là, vlan encore, notre course poursuite durera cinq minutes, je suis en nage, j’ouvre grand la fenêtre, une brassée d’air brulant pénètre dans la pièce, elle virevolte, elle hésite et puis d’un coup s’envole, s’échappe. Vite, je referme les battants, mon cœur bat vite, je ferme également la porte, je m’étends à nouveau, l’envie n’y est plus, mes pensées s’agitent, mon esprit fait des bonds, rien ne parvient à le calmer, le moment si précieux du basculement vers l’oubli s’est échappé, je lui en veux, la salope !

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Arnaud · il y a
Bien vu, j'ai le même problème ;-)
Arnaud

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