La science infuse

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Une plume tantôt légère pour survoler un monde pesant, tantôt acide lorsqu'il s'agit de digérer certaines farces qui nous attrapent, nous rattrapent; des mots pour disséquer les maux; des maux  [+]

- Alors, tu repars bientôt d’après ce qu’on m’a dit ?!
Je regarde l’ancien. Il en sait plus que moi. Il fréquente les hautes sphères. Moi pas ! Je fais partie de la masse laborieuse, celle qui s’échine en bas, dans le bruit et la fureur de la salle des machines, là où tout est déréglé. Beaucoup d’entre nous ignorent ce qu’ils font là et se contentent d’enfiler les jours comme les perles d’un collier où s’accroche notre joug pour filer droit. Je ne suis qu’apprenti quand l’ancien est passé maître, riche d’expériences et de savoirs qui ont fait de lui un élément majeur de la société.
Ils sont plusieurs, comme lui, qui font tourner la boîte. Quelques-uns aimeraient décrocher tant ils sont usés par leur taf. D’autres ne se sont pas remis de leurs voyages, disent que même pour eux, il n’y a pas d’avenir. C’est la fin, affirment-ils en traînant des pieds lorsqu’ils sont convoqués en haut lieu. C’est qu’ils savent qu’ils vont devoir repartir pour un long voyage inutile.
A l’inverse de Léo, la plupart d’entre eux méprisent les petits nouveaux. Il paraît qu’on travaille mal : plutôt que d’huiler les rouages des machines, on met de l’huile sur le feu ; on passe notre temps à nous chamailler pour des broutilles, on s’énerve pour un rien ; on ne pense qu’au sexe et à l’argent. Et quand l’un de ces messieurs daigne descendre pour nous expliquer ce qu’il faudrait faire, il paraît qu’on ne l’écoute pas, nous complaisant dans une surdité suicidaire. Certains de nos maîtres sont montés se plaindre à la direction, mais en redescendent davantage frustrés en pestant contre un laxisme qui, à long terme, conduira la société à sa perte.
Je ne peux pas leur donner tort ! Quand j’ai débuté mon apprentissage, j’étais comme les autres à bâcler mon travail, à ne penser qu’à ma pomme à la cantine, à celle d’Adam que mes copines ont mordillée, à celle de leurs seins dans mes paumes. Je jouais des coudes, parfois trichais pour être le premier, le meilleur. Je cumulais les défauts sans savoir que c’en étaient puisque nous étions tous pareils dans notre désir de possession. Et puis, au fil des jours et des expériences, je me surpris à éprouver mauvaise conscience, quand les coups bas que j’assénais me revenaient en pleine face. A force d’être amoché, j’en devenais plus beau de l’intérieur. Ce fut du moins ce que me rétorquaient les différents chefs d’atelier quand je remontais du travail des plaintes plein la bouche. J’ai progressivement appris à me moquer de l’argent comme de ma position sociale, me focalisant sur les courbes féminines à défaut de celles de la bourse. Par moments me reviennent malgré moi des bouffées de jalousie ou de convoitise, mais je me sens désormais délivré de cet état permanent qui m’avait rendu aigri et agressif. J’ai donc progressé. Ma vision s’est affinée, élargie, et le monde ne s’arrête plus au seuil de ma porte. Je me contente de ce que j’ai, envie moins les autres. Mes pensées ont pris de la hauteur. Je suis dorénavant plus enclin à l’altruisme.
- C’est bien, m’avait félicité Léo, la dernière fois que nous nous étions croisés lors de la pause, tu es bientôt prêt pour une mission antérieure, si tu continues comme ça.
Je ne savais pas s’il était sérieux ou s’il se moquait. Léo est connu pour ses facéties.
J’avais senti le regard de l’ancien sur moi dans la salle de repos. Il écoutait distraitement les propos acerbes des autres maîtres qui nous tournaient le dos, un sourire bienveillant accroché aux nombreux plis de son visage émacié. Lorsqu’il vint à moi, j’eus la certitude que j’avais enfin franchi une étape décisive et que j’allais gravir un échelon. Sans doute le sage allait-il me choisir pour le seconder dans ses missions. J’allais devenir l’élève du charismatique Léo. Une pointe d’orgueil me transperça, preuve que je n’avais pas tant évolué que ça.
- Si au moins les apprentis avaient votre mémoire, ce serait plus facile de changer les choses, avais-je bredouillé.
- Ce n’est pas possible, me rétorqua l’ancien. Et puis tu sais, avoir la science infuse n’est pas toujours agréable. Il m’est plus d’une fois arrivé de vouloir baisser les bras, accablé face à l’ignorance de mes contemporains qui fonçaient tête baissée dans les obstacles qu’ils avaient eux-mêmes dressés.
Un relent de jalousie noircit mon âme. Les anciens possèdent une mémoire entière et infinie ultra-connectée. Or nous, les apprentis, cette masse dense et grise incapable de nuances, nous ne nous animons, une fois le travail terminé, que dans ce lieu de rencontres où, par de subtiles connexions, chacun sait instantanément tout de l’autre sans avoir à parler. Mais quand nos maitres d’apprentissage disparaissent dans les différents ateliers, ils emportent avec eux la mémoire de toutes ces heures passées sur le terrain et partent en mission avec la connaissance aussi bien des origines que du but. Nous, à peine avons-nous regagné nos vies ternes, insipides, de notre troisième sous-sol, que les consignes reçues quant à notre rôle se sont effacées de notre mémoire. Nous sommes, dans la salle des machines, pareils à des poissons rouges à tourner en rond en attendant notre délivrance. Comment voulez-vous qu’on change les choses ?
- Quand tu seras prêt et que tu partiras comme moi en mission, tu seras bien plus malheureux que tu ne l’es aujourd’hui, cantonné à l’ignorance.
- Mais c’est l’ignorance qui conduit le monde à sa perte.
- Certes, mais prêcher dans le désert ne donne pas à boire à des chameaux qui n’ont pas soif.
J’observais mon aîné d’un œil envieux. Plus il me parlait, plus je me sentais médiocre et lui en voulais de cet état. Pourquoi ne pouvais-je, moi, profiter des fruits de mes expériences ? Léo, lui, avait été architecte, ingénieur. Il avait maîtrisé la mécanique, l’optique, l’anatomie, la géologie. A chaque reconversion, on lui avait permis d’utiliser son savoir empirique pour enrichir la nouvelle expérience. Ainsi, il pouvait éclairer le monde de ses connaissances. Il pouvait même, selon le contexte, en perturber le cours, secouer les léthargies, guérir les cécités. Ses nombreux voyages dans le lointain, en amont ou en aval du temps, l’ont doté de techniques et de théories qu’il enseigne, élu parmi les maîtres, au passé antérieur. Il maîtrise le futur où il s’en va piocher de nouveaux trésors qu’il partage avec un présent imparfait, un passé pas si simple avec lequel il se doit de composer. Léo se conjugue à tous les temps, à toutes les modes, de la peau de bison à la dentelle de Calais, avec ou sans perruques ou colifichets. L’ancien est majuscule quand je suis minuscule, maintenu dans ce présent amnésique. Dotés de tant d’atouts, les anciens n’ont aucun mérite. On peut même affirmer sans se tromper que leurs résultats sont minables, vu l’état de la société qui n’est pas loin du dépôt de bilan.
Je tâchais de maîtriser ces ruminations, sachant que mon ressenti et ma réflexion n’échappaient aucunement à la sagacité de ce maître. Je m’énervai :
- Je veux agir ! Je veux servir la société ! Je veux que vous m’aidiez !
- On ne dit pas je veux mais je voudrais ! répliqua l’ancien d’une façon revêche. Tu confonds volonté et pouvoir, mon petit. Tu veux tout et ne peux rien ! Comme tous les simples. Je t’aiderai quand tu auras appris l’humilité ! Et puis, fais moins le beau. Ton besoin de plaire te jouera des tours si tu n’y prends garde.
J’étais déçu. Tout ça pour ça, pensai-je avec dépit. Malgré ma déception, je ne m’étonnais pas : j’étais encore trop vaniteux. Léo avait raison : mon attirance pour le sexe opposé m’a fréquemment joué des tours au point de me détourner de ma voie. Et le besoin de paraître, de surjouer face à ce public à conquérir, est profondément ancré en moi. Quelles que furent mes expériences, elles ont cela en commun. Je me fis alors la promesse de me bonifier. C’était une résolution dans l’instant facile à prendre dans la mesure où, dans ce lieu où nous tous récupérions d’heures pénibles, toute libido était endormie.
- Méfie-toi des excès. Seul l’équilibre permet d’avancer, me lança-t-il en guise de conclusion avant de disparaître.

De voir Léo de retour a réveillé ces souvenirs, sans doute parce que nos esprits sont en osmose.
- Bonne nouvelle, mon garçon, tu repars !
Dès qu’il a remarqué ma présence dans la salle de repos, Léo s’est précipité vers moi. Il me faut un moment pour deviner l’ancien maître d’apprentissage derrière cette silhouette de belle amazone qui s’efface lorsqu’il bouge trop. Mon regard rivé à un téton rose pâle, je sens la chaleur m’envahir. Léo rit :
- Tu n’as pas changé, toi ! Tu es un drôle d’oiseau ! Heureusement que, pour notre prochaine mission, nos relations resteront chastes !
- Notre mission ?!
- Oui, petit ! Ça y est ! Je sors d’un rendez-vous avec la direction. Figure-toi qu’on est là-haut très content de toi. Il paraît que tu as fait du bon boulot récemment.
Je revisite les derniers temps, recherche ce que j’ai bien pu faire d’extraordinaire. Rien n’émerge.
- Justement, petit, on ne vous demande pas de réaliser des exploits. On vous demande de faire au mieux avec les outils qu’on vous donne. C’est pas grand-chose.
Si j’avais su !
- Ta première mission antérieure, petit ! Ça te fait plaisir ?
Je jubile. Enfin, je vais garder intacte la mémoire passée ; je vais voler au futur de quoi éviter des guerres. Mieux, Je vais extraire les masses de leur obscurantisme, prodiguer la bonne parole, devenir le guide, le gourou, le shaman, le phare, la lumière. Dieu !
Les yeux de biche de l’amazone fouillent au fond de mon être, un pli suspicieux en maquille les lèvres floues. Léo se tait, mais je sais qu’il pense qu’ils ont fait une erreur, là-haut, en me jugeant apte à cette mission d’éclaireur. Sans doute déçue, l’image de la femme altière se disloque en brume rouge. L’ancien m’apparaît. Il dit :
- Bref, je pars avant toi. Tiens-toi prêt à me rejoindre en France, dans le XVI -ème.
- A Paris ? Je n’y étais pas encore. Beau quartier !
- Quel sot tu fais ! rétorque mon maître visiblement accablé. Le siècle ! Le XVI -ème siècle, mon garçon !
J’ai oublié ce saut dans le temps que je m’apprête à faire pour la première fois en arrière. Quel vertige ! J’éprouve tant de fierté que mes anciens camarades d’infortune dardent vers moi leurs influx mauvais. Qu’importe, je vais voler au-delà des siècles et des hommes, cette masse servile et stupide. Les traits de Léo s’estompent à nouveau. Il est sur le départ. Je ressens brusquement son attention sur moi.
- J’espère que tu ne m’en voudras pas, mon petit, de te voler dans les plumes lorsque nous nous recroiserons.
Je dis mais non, mais non, tout entier dédié à l’euphorisante perspective de ce nouveau départ, et enivré par cet échelon gravi vers ma réussite. Je pense à toutes les cours que je pourrais faire aux gentes damoiselles, aux costumes moirés, aux plumes de paon ornant mon chapeau, aux chasses à courre, aux rentes et aux terres que je posséderais. Je me sens si fier, à croire que mes progrès n’ont guère vaincu ma vanité. Je m’étonne d’ailleurs que Léo et ses supérieurs me disent prêt. Mais cela m’est égal !
°°°
Dans le parc du château de Rambouillet, François 1er et quelques gentilhommes devisent en suivant l’allée qui mène à la pièce d’eau. Quelques cygnes glissent gracieusement sur ce miroir ourlé au loin de buis. Le petit groupe tout de dentelles et de soieries s’arrête au bruit de pas qui résonnent sur les dalles blanches. Les yeux du jeune souverain pétillent de satisfaction à la vue de son hôte qui émerge d’une sieste méritée après un long voyage depuis Florence.
- Enfin ! Mon cher ami, je mourais d’impatience. Venez, mon brave, faisons quelques pas dans le parc et vous me raconterez votre voyage. Mais surtout, je veux tout connaître de votre pays.
- Vous me faites trop d’honneurs, votre majesté, vous le protecteur des lettres et des arts de cette France qui renait grâce à vos lumières.
Le souverain s’esclaffe, fort amusé par l’accent chantant du vieil homme. Il passe sans façon un bras sous celui du vieillard et le mène vers les plates-bandes fleuries, suivi d’une cour offusquée que tant d’honneurs soient dévolus à un peintre de basse naissance. Assez près pour intervenir à la moindre sollicitation, mais suffisamment en retrait pour se faire oublier, marchent les laquais.
- Parlez-moi de votre art : je désire tout savoir sur vos œuvres, sur la technique du Sfumanto, cette façon si originale que vous avez de modeler les contours.
- Et bien, c’est simple, il suffit de...
Léo ! Léo ! Léo !
Le cœur du vieillard bondit dans sa poitrine. Une forme surgit de sous le couvert des arbres de la forêt voisine. Vent de panique autour du souverain et de son hôte, délaissés par les gens de cour qui courent car on pense à un sanglier qui charge. Parvenu au soleil, l’animal se pare de verts et de bleus irisés qu’il déploie aussitôt en une palette satinée à l’extrémité de sa croupe, tout en poursuivant sa course endiablée vers les deux hommes. Les laquais font barrage à coups de pieds paniqués contre l’oiseau qui ne cesse de criailler en fonçant, ocelles en corolle comme pour une dulcinée.
Léo ! Léo ! Léo !
- Cet animal est fou ! A croire qu’il vous fait la cour, s’inquiète le souverain en entraînant le vieillard vers le château, de peur que le volatile n’écharpe le peintre tant il parait empressé. Et, s’adressant à ses laquais, il décrète :
- Pour sa peine, vous nous le servirez ce soir lors du banquet. Venez, Sieur De Vinci. Prenons une collation pour nous remettre de nos émotions.
Sur le visage de Léonard De Vinci passe le sourire de la Joconde : « ça lui apprendra à faire le paon, à cet apprenti ambitieux. »
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