La schoïnopentaxophilie n’est pas une activité schizophrénique...

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En compétition
Image de Été 2020

Pat passait de son bureau au tableau sur lequel il avait punaisé la photo des quatre macchabées du mois. Le jeune inspecteur tenait enfin l’affaire qui lui ferait gravir les échelons. Quatre victimes : une femme, Coralie Ozabois, jeune mère de famille ; un retraité de l’Éducation nationale, Jean-Claude Trousseau ; un adolescent, Jack Ménestrel, et enfin Robert Duval, ouvrier soudeur dans une fonderie, père de quatre enfants. Il mélangeait ses fiches, cherchait les points communs, et désespérait doucement du manque d’intérêt que cette affaire suscitait dans la maison. Lui avait flairé l’embrouille. Il récapitula ses données : d’abord, les victimes, mortes par strangulation, avaient toutes été retrouvées à leur domicile. L’autopsie, qu’il avait âprement négociée auprès des familles réfractaires, avait établi que les différentes ecchymoses, comme la cheville cassée de la jeune femme, ne pouvaient s’expliquer que par la chute des corps post mortem. C’était Pat, déjà, qui avait avancé l’hypothèse controversée de la mort par pendaison. Le commissaire, quant à lui, avait sauté sur l’occasion de classer les dossiers. « On aurait affaire à une épidémie de suicides par pendaison ? Hum, dans ce cas, c’est au curé de prendre le relais, la police n’a pas à intervenir dans ce genre de procédure, même si nous pouvons le déplorer », avait-il ajouté en allumant son Havane. Oui, mais Pat n’était pas homme à baisser si rapidement les bras à seule fin de satisfaire aux statistiques. Et puis, il subsistait un détail : aucune corde, bout de ficelle, cravate ou laisse de chien n’avait été retrouvé. Cela posait question même au plus débile des flics en faction.
Les familles endeuillées répugnaient à envisager une lâcheté concernant l’un des leurs. Elles se satisfaisaient que les funérailles aient pu se dérouler dans les règles de l’art. Pat eut droit à une redondance de clichés : « ça l’f’ra pas rev’nir, foutez-nous la paix ». La visite d’une jolie jeune femme le fit néanmoins sortir de ses pensées fangeuses.
— Inspecteur Hos ?
— Lui-même. Prenez un siège et veuillez décliner votre identité s’il vous plait.
— Céline Ménestrel.
— Ah, je me souviens. Toutes mes condoléances. En quoi puis-je vous aider ?
— C’est délicat ; je ne sais par où commencer. Voilà, mon jeune frère Jack était céphaloclastophile.
— Je vous demande pardon ?
— Il collectionnait les casse-têtes en tous genres… Il partageait sa passion sur Internet, il avait même créé un blog à cet effet. C’est ce qui m’a donné l’idée.
— Une idée ? Vous m’intéressez, mademoiselle, poursuivez.
— Voilà, je me suis inscrite à mon tour sur le site en question, afin de liquider cette horrible collection, vous devez me juger bien insensible…
— Continuez…
Pat maudissait déjà cette idée de génie. Plus il observait son interlocutrice, plus le charme opérait. Il venait de recruter mentalement sa nouvelle coéquipière ; « quelle belle chèvre, en vérité », se gaussa-t-il en arborant un sourire angélique.
De retour au commissariat, Pat, au volant de sa vieille 405, jubilait. Cette fois, il tenait des éléments tangibles à proposer au patron. Il ne regrettait pas son sacrifice dominical et ne doutait pas de se voir confier la responsabilité d’une enquête taillée à sa mesure. Il sourit en pensant à la préparation méthodique qui avait précédé chacune de ses visites.
Après le départ de Céline Ménestrel, il s’était immergé dans les méandres de la Toile afin d’en savoir un peu plus sur la céphaloclastophile avérée de son frère. Il avait parcouru son blog fondé sur quantité de photos et explications alambiquées des multiples casse-têtes. Ce qui l’avait plongé dans un abîme : l’adolescence n’était décidément pas une des périodes les plus heureuses de l’existence. Le site ne révéla rien de glorieux, et ne comptait aucun commentaire de visiteurs ou autres passionnés. En revanche, celui où le jeune homme était inscrit en tant que membre lui fit prendre quantité de notes. À plusieurs reprises, Pat éclata de rire en découvrant des manies pour le moins étonnantes, comme : collectionner les coquilles d’œufs, les chars d’assaut ou les étiquettes de boîtes à fromage, les boules de rampes d’escalier ou encore les couvercles de petits pots de crème… À chaque manie ou maladie correspondait un nom savant, une mine pour des serials killers en puissance. Le forum Internet ne cachait d’ailleurs rien de la folie qui y régnait sous le nom qu’il avait choisi. « Les collectionneursfous.org » comptaient une cinquantaine de membres actifs et autant de visiteurs occasionnels. Les deux heures passées devant l’écran lui avaient fait échafauder les plus folles hypothèses. Si, par un merveilleux hasard, une seule autre victime partageait cette curieuse passion, il tiendrait là un point de départ sérieux pour relancer son enquête. Le week-end passé à boire des cafés insipides sur des nappes en toile cirée des familles endeuillées avait dépassé ses plus folles espérances.
C’est fort de ces nombreux indices qu’il se présenta, fier comme Artaban, devant le commissaire.
La première des victimes versait dans la digiconsuériphilie. (Pat laissait à dessein un blanc après chacun des mots savants qu’il servait au patron, impassible.) La mère de famille sans histoire collectionnait allègrement les dés à coudre, en hommage à sa grand-mère bretonne, couturière de carrière. Le paisible professeur à la retraite avait caché sa glandophilie à sa famille, et ce n’est qu’en insistant pour le moins lourdement que Pat avait découvert, cachées au grenier, les balles de frondes à profusion ! Le bon père de famille, tout juste licencié de la fonderie où, comme ses ancêtres il avait passé sa vie, était quant à lui, un puxisardinophile distingué. L’idée d’ouvrir une boîte de sardines collectionnée avec frénésie aurait-elle été au-dessus de ses forces ? Quant au jeune Jack Ménestrel, le céphaloclastophile, il avait contribué à son corps défendant à faire jaillir cette incontournable vérité : Pat avait décelé un mobile de crime on ne peut plus sérieux ! Aussi fut-il plutôt déçu de la réaction mitigée du patron :
« M’enfin, Hos, ce n’est pas sérieux ! Et moi ? Vous allez me soupçonner aussi ? Hé, oui, mon vieux, j’suis molubdotémophile, et je vous emmerde ! Rompez ! »
Pat s’était référé à sa liste pour découvrir non sans une certaine émotion qu’un policier en fin de carrière pouvait collectionner les taille-crayons, ce qui l’émut un instant. Pour l’heure, une certitude ne le lâchait pas : on entendrait parler de lui, parole de Pat Hos !
Sa journée avait passé ; merdique, routinièrement merdique avec son idée fixe qui s’infiltrait jusque dans les dépositions qu’il eut à enregistrer. Immanquablement, la question revenait, si bien que ses collègues crurent bon d’avertir le chef. Était-il bien raisonnable de demander à une femme battue quel objet elle collectionnait ? Avant de quitter son service, Pat se rendit, tel un automate, les yeux exorbités et les cheveux en bataille chez le commissaire Feileau. Au lieu de justifier ses interrogatoires déplacés, il somma son supérieur d’alerter immédiatement les collègues, et à l’échelle nationale encore, afin de recenser les morts par pendaison et comptabiliser les cordes manquantes. Ce dernier lui conseilla d’utiliser ses RTT restantes pour se reposer et recouvrer une santé mentale, qui hélas se montrait fort défaillante depuis quelques jours. Pat morigéna en vain, fustigea avec emphase l’incompréhension crasse régnant dans ces locaux dégueulasses et n’omit pas de claquer la porte en partant.
Il s’apprêtait à passer une soirée pourrie devant la télé à grignoter une pizza décongelée, quand il aperçut la jolie Céline faisant les cent pas devant le commissariat. Gênée, elle lui demanda s’il ne voyait pas d’inconvénient à prendre un pot en sa compagnie. Il la prit par le bras, la conduisit à sa voiture, ouvrit la portière en chuchotant : « Pas ici, venez. » Dans un petit troquet de son quartier, ils purent enfin échanger en toute liberté, non sans que Pat ne se soit assuré au préalable de la totale intégrité des lieux. Tranquillement installés à une table au fond de l’estaminet, il composa ce qu’il pensait être un regard ténébreux et une cigarette entre les lèvres, demanda : « Alors ? » Céline réprima un sourire et le plus sérieusement du monde l’interrogea sur l’avancée de son enquête. Pat se redressa, jeta un regard alentour avant de lui balancer le scoop du jour : toutes les victimes partageaient une passion aussi étrange qu’inoffensive : la collectionnite aigüe ! Ne restait maintenant qu’à dérouler le fil de l’affaire. Il s’était rengorgé en prononçant sa conclusion, mais il déchanta dès qu’elle lui demanda de quelle manière il comptait s’y prendre.
— J’hésite encore, répondit-il un poil penaud.
— Au moins partons-nous de la même hypothèse…
— Vous avez du neuf de votre côté ? Avez-vous reçu un message sur le site où vous vous êtes enregistrée ?
— Pas encore, mais je ne désespère pas. Je m’intéresse à l’administrateur qui partage, il fallait s’en douter, la même passion ; vous ne devinerez jamais laquelle…
— L’administrateur ? Jacques Maurelle ? Je n’ai rien pu apprendre en ce qui le concerne. Je ne sais pas… Les kits de connexion Internet ? Les bouchons de champagne ? Les dessous chics de ses futures victimes ?
L’atmosphère se détendait tranquillement et ils purent rire de bon cœur en comparant leurs listes de collections. Mais, l’heure n’était pas à la rigolade et Céline rappela, en sortant un kleenex de la poche de son imperméable, que son petit frère avait tout de même succombé à cette mortelle pitrerie. « Quand je pense que c’est moi qui lui ai offert son premier Rubik’s cube », lâcha-t-elle avant de se moucher bruyamment.
— Donc, vous disiez ? L’administrateur ?
— Avrilopiscicophile !
— Hein ?
— Il collectionne les poissons d’avril !
— Ça alors !
Un long silence suivit, chargé de mille suppositions fondées sur cette folie, étant entendu qu’elle revêtait une dimension abstraite et réclamait sa part de mise en scène. Ils décidèrent d’un commun accord de se focaliser dorénavant sur cet énergumène. Pat raccompagna Céline à son domicile et c’est le cœur léger qu’il put s’endormir : c’est pas tous les jours qu’on trouve et une hypothèse valable et un suspect probable...
Pat conservait tout de même une pointe d’animosité mal digérée, rapport à cette idée d’inscrire un pseudo sur le site Internet dont il connaissait maintenant chaque membre bien mieux que ses voisins ou collègues. Il nourrissait également un vague sentiment d’infériorité concernant cette jolie chèvre qui détonnait dans le troupeau. Il n’était pas flic pour rien et alignait les idées arrêtées sur la gent féminine et leur foutu sixième sens. Mais force était de constater que cette Céline se détachait du lot pour occuper insidieusement chacune de ses pensées, y compris celle qu’il avait le plus grand mal à formuler. Elle ne refusa pas le rendez-vous du soir, ce qui le ragaillardit quelque peu. Après avoir raccroché, il alla se préparer consciencieusement tout en choisissant de ne pas se raser. Un visage trop lisse n’offre à une femme de cet acabit que peu d’aspérité et son petit doigt (qu’il cura au passage) lui dictait de jouer de cet atout majeur : son physique avenant. Il avait hâte de la mettre au parfum, car cette journée chômée s’était avérée des plus productives, ce qui ne l’empêcha pas de tenter d’effacer son sourire niais de commercial à la signature d’un contrat. Une fois de plus, hélas, c’est elle qui entama la discussion par un tacle bien placé.
— C’est tout de même étrange que vous n’ayez pas eu la curiosité de me demander quelle profession j’exerçais, inspecteur…
— Je vous en prie, appelez-moi Pat… Mais vous vous trompez, concernant ma curiosité…
— Ah ? Vous savez alors ?
— Euh… quoi donc ?
— Que je suis journaliste !
Pat se sentit aussi piteux que le jour de sa première communion où sa bande l’avait attendu devant l’église pour moquer son accoutrement. Il chassa le rouge qui lui montait aux joues par une toux rauque qu’il changea aussitôt en rire de bon aloi.
— Peu importe, reprit-elle, je sais que vous êtes un bon flic, car vous marchez au flair. C’est une qualité indispensable, non ? Et puis, s’il vous manque un peu de matière grise, je peux quant à moi pallier cette lacune… À notre collaboration, conclut-elle en levant son verre. Alors qu’il était sur le point de lui confier ses derniers indices, elle renchérit.
— Il faudrait que nous nous accordions tout de même sur la cause de la mort des différentes victimes. Je suppose que, comme moi, vous ne doutez pas que nous avons bien affaire à une série de suicides, n’est-ce pas ?
Pat resta interdit un instant, car il s’apprêtait justement à jurer du contraire, mais relança son interlocutrice d’un signe du menton.
— En effet, la difficulté de l’enquête tient dans la perversité exercée : il ne fait aucun doute que si nous sommes bien en face de réels suicidés, ceux-ci n’en ont pas moins été savamment guidés, pour ne pas dire incités…
— D’où un acte criminel ! Oui, cela, je le crois dur comme fer !
— Si vous arrivez un jour à mettre la main sur ce gourou, je ne manquerai pour rien au monde la plaidoirie de son avocat, s’il est bon, c’est la relaxe assurée…
Rassuré par ce résumé bien féminin d’une enquête trop complexe, Pat prit la main. Il avait fini par céder à l’argument de la piste locale, en découvrant que Jacques Maurelle, l’administrateur du site, habitait à moins de cinquante kilomètres de chacune des victimes. Bien qu’il ait pu fournir un alibi sérieux à chaque fois, Pat s’accrochait à l’idée qu’il devait être mêlé à cette histoire. Il déplia fièrement une carte routière sur laquelle il avait tracé un cercle parfait à l’aide d’un compas acheté pour l’occasion (il se maudit néanmoins de n’avoir pas conservé une note de frais concernant ses deux achats). Au centre du cercle, inscrit au marqueur rouge les initiales JM, à l’intérieur, celles des victimes : CO, JCT, JM et RD. Il toisa alors son invitée :
— Vous avez remarqué ? Votre frère et l’administrateur ont les mêmes initiales !
— Effectivement. Qu’est-ce que cela peut-il vouloir dire ?
— Je n’en sais fichtre rien pour l’instant, mais aucune piste ne doit être négligée.
Quelque peu déçu par la mine affligée de la journaliste, il enchaîna ; il se devait de lui faire part d’une nouvelle déception : sous le titre pompeux d’avrilopiscicophile ne se cachait aucune farce de potache ni machiavélisme éhonté. Cette lubie bizarre ne consistait qu’à recueillir des objets en forme de poisson, le plus souvent en carton, de sorte de pouvoir les accrocher au dos des victimes. En ce qui les concernait, aucun vol n’avait été à déplorer en ce jour du 1er avril.
— Encore un point en faveur de ce Maurelle qui décidément, m’a l’air bien plus malin qu’il ne le laisse supposer, n’est-ce pas ?
Pat sentait bien qu’il perdait peu à peu de sa crédibilité auprès de charmante collaboratrice aussi ne perdit-il plus de temps et lâcha-t-il en bloc le reste de ses investigations poussives. Quatre clients sous antidépresseurs, dont pas un ne bossait : un retraité, un chômeur, un étudiant et une mère au foyer. Ce qui incitait Pat à penser que sous le profil de l’assassin se dessinait un macroniste de la première heure. Il laissa un petit silence s’installer avant de glisser sur la table la photocopie de la carte « En marche » de Jacques Maurelle.
Céline émit un petit sifflement incertain en s’emparant du carton.
— Tiens, c’est curieux…
— Quoi donc ?
— Il s’est inscrit un premier avril, regardez
— En effet, c’est troublant.
— Bon, Pat, ce n’est pas que je m’ennuie, mais je dois vous laisser, j’ai un article à boucler. Concernant la schoïnopentaxophilie.
— Ah ? Vous vous occupez de la rubrique Santé ? Quel genre de maladie est-ce donc que cette schoï… machin chose ?
— Je suis à la rubrique des chiens écrasés pour l’instant, dit-elle en se levant, mais vous faites fausse route… Je m’intéresse juste aux collectionneurs de cordes de pendus… À bientôt commissaire, fit-elle en éclatant de rire.
Voilà exactement ce que Pat trouvait insupportable chez les femmes : leur vanité exacerbée par une sorte de grâce qu’elles baladaient, l’air de rien. Céline faisait partie de cette race de nana qui affiche une arrogance portée par son indépendance. Il se maudit de n’avoir pas trouvé lui-même cette déviance liée aux cordes de pendus, mais en tapant le mot-clé dans son moteur de recherche, il ne trouva rien de probant sur cette maladie. Contrarié, il attrapa sa veste et sortit. Il conduisait au hasard, l’esprit tourmenté par cette affaire qui lui échappait quelque peu, mais le rapprochait aussi de cette fille.
Arrivé dans le bled de la première victime, il jugea l’heure un peu tardive pour importuner son veuf de mari, aussi décida-t-il de faire quelques pas dans le cimetière, histoire de se détendre. Devant la tombe encore fraiche de Coralie Ozabois, il dirigea sa lampe torche sur les inscriptions des gerbes de fleurs déjà fanées, mais il n’eut droit qu’à une répétition de compassions éthérées et creuses, finalement. Il s’apprêtait à quitter ce lieu sinistre quand son attention fut retenue par une plaque de marbre, recouverte de boue. « Tu as rejoint notre petit ange. » Il s’agenouilla et put alors constater qu’effectivement, à peine quatre mois auparavant, une petite Julie Ozabois, âgée de deux ans était décédée, ce qui ne fit qu’amplifier le blues qui l’avait déjà assailli sans qu’il s’en rende compte. Devant la petite photo cachée par les fleurs, il pleura tout son saoul. Quelle pire injustice que de perdre un enfant ! Pas étonnant que sa mère n’ait pas pu supporter cette épreuve. Il regagna son véhicule et se rendit au commissariat désert pour en savoir un peu plus sur ce drame. Il n’eut pas à chercher longtemps, le fait divers avait fait la une de la gazette locale : « Terrible accident domestique : un bébé meurt, étouffé par un dé à coudre. » Tant pis pour l’heure ! Il refit le trajet inverse et insista devant la porte des Ozabois. Brandissant sa carte, il s’installa devant l’ordinateur familial, se connecta aussitôt grâce aux identifiants délivrés par le mari hagard qu’il renvoya se coucher. Ce dernier, ému de voir l’inspecteur les yeux rougis par la tristesse, lui révéla que son épouse ne s’était inscrite sur ce site qu’à seule fin de se débarrasser des objets de sa collection dont elle prévenait du danger.
Pat passa une grande partie de la nuit à lire le courrier de la jeune femme. Il nota que la messagerie privée du site des collectionneurs fous avait été vidée. Il ne restait aucune trace de la moindre correspondance, si toutefois elle avait existé. C’est au lever du jour qu’il eut l’idée de fouiller dans la corbeille de l’ordinateur. Son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il constata qu’elle n’avait jamais été vidée. Il mit l’imprimante en marche, le cœur au bord des lèvres suite à la prose infâme qu’il eut à avaler. Les quelques feuillets en main, il partit aussitôt et cette fois se rendit au domicile de Céline Ménestrel.
Elle partagea sa nausée en prenant connaissance des mails reçus, montant en puissance dans l’ignominie : « Tu n’es qu’une mère indigne… / Faire passer un hobby ridicule avant sa propre engeance est une véritable honte… / Ne t’en prends qu’à toi-même… / Seule une mort minutieusement choisie pourra te délivrer de cet outrage… / Après les dés, cherche le fil et passe-le autour du cou de l’assassin que tu es… / Plus jamais de repos pour toi, c’est au nom de Julie qui m’envoie que je te livre la seule issue valable... » etc. Il y en avait des pages que Céline parcourut en vitesse en jetant de temps en temps des regards perdus à Pat qui se fit un devoir de consoler sa sensible collaboratrice. Enfin, il reprenait ses marques dans l’enquête et la reconnaissance de Céline fut à hauteur de ses espérances. Elle préparait un café quand, un filtre à la main, elle s’écria :
— Vous me dites que c’est dans la corbeille que vous avez trouvé tout ça ? Suivez-moi !
« Personne ne te comprend mieux que moi... / Cette vie-là ne t’offrira rien de plus que l’ennui que tu connais déjà… / Solitude misérable… / Au lieu de te casser la tête, détache-la de ton corps immonde… / La corde du pendu n’est qu’un cordon ombilical qu’à ta vie tu trimbales, un p’tit bout de Bolduc qui emballe le cadeau que tu n’as pas voulu... »
Cette dernière phrase les fit bondir ; ils se précipitèrent pour rechercher les anciens messages et constatèrent avec soulagement qu’enfin ils détenaient la preuve irréfutable que l’expéditeur des différents messages était bien le même ! Ils se serrèrent un instant dans les bras, puis, gênés de se trouver dans la chambre du pendu, quittèrent les lieux pour s’embrasser librement dans le couloir obscur. Une ambition identique fit briller leurs yeux qu’ils préférèrent fermer un instant pour mieux savourer ce baiser langoureux, une première récompense qui les menait vers l’issue heureuse de cette enquête sans queue ni tête.
La rubrique des chiens écrasés pour l’une, les contraventions ennuyeuses pour l’autre, tout cela venait subitement s’effacer devant la gloire qui ne manquerait pas de les propulser vers de meilleurs auspices. Ils foncèrent au commissariat.

NOTRE HÉROS DÉCORE AUJOURD’HUI DE LA MÉDAILLE DU MÉRITE REMISE PAR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE EN PERSONNE. Par votre envoyée spéciale Céline Ménestrel.
À quoi reconnait-on un bon flic si ce n’est pas le flair et l’obstination ? Deux qualités qui ne font pas défaut à notre jeune et fringant inspecteur Pat Hos (voir photo). Alors que sa hiérarchie était prête à clore un dossier qui ne reposait sur rien à part le drame de suicides en série, notre détective a vu, quant à lui, une série de paradoxes qui ont éveillé son instinct de chasseur. N’hésitant pas à donner de son temps libre pour mener une enquête controversée autour de collectionneurs, Pat Hos a réussi le tour de force de la mener seul et de main de maître. C’est ce que le Président de la République n’a pas manqué de saluer en lui adressant un message personnel : « C’est de types comme vous dont notre police a besoin. Chapeau bas ! »
Les quatre victimes de la région (l’enquête qui se poursuit ne manquera sans doute pas d’en révéler d’autres…) partageaient une passion fort répandue : ils étaient tous collectionneurs. En investiguant de ce côté, notre inspecteur a déniché l’assassin qui lui-même s’adonnait à la schoïnopentaxophilie, nom barbare s’il en est, derrière lequel se cache la pire des maladies. L’assassin ne collectionnait rien de moins que des cordes de pendus. Mais comment s’en procurer ? Ce dangereux maniaque n’y allait pas de main morte et n’a pas hésité à se servir de la détresse de ses futures victimes pour les pousser vers l’acte ultime : mettre fin à leur jour en choisissant, bien évidemment la pendaison.
À ce jour, les deux prévenus déférés ce matin même au Parquet n’ont pas encore dit tout ce qu’ils savaient. Ce que l’on peut d’ores et déjà affirmer cependant est qu’une perversité certaine se distribuait dans les gènes d’une même famille. En effet, c’est une mère de 65 ans et son fils de 34 ans que la police a placés sous les verrous. Le père, décédé il y a une vingtaine d’années s’était lui-même donné la mort par pendaison. La corde recueillie aurait donné l’idée à sa veuve d’en faire collection. Élevant son fils unique dans cette morbide perversion, elle l’aurait poussé à créer lui-même un site Internet afin d’en faire le nid de ses hallucinations. Ne lui restait alors qu’à harceler ses victimes par des messages haineux reposant sur leurs points faibles ; la première, une jeune mère de famille, collectionnait des dés à coudre et venait de vivre une tragédie par la perte d’un enfant étouffé par cet objet. La deuxième, un professeur à la retraite, venait de se voir dépossédé de ses économies suite à la chute des subprimes et laissait ainsi sa famille sur la paille. La troisième des victimes était mon jeune frère dont le seul crime tenait à la difficulté de passer le cap difficile de l’adolescence. Quant au dernier, un modeste père de famille, il venait de se voir licencié sans le moindre espoir de retrouver un emploi dans sa branche. L’assassin lui a fait miroiter la seule issue probable en mettant sa famille à l’abri grâce à une assurance vie contractée quelques semaines à peine avant son geste fatal. Combien d’autres victimes allons-nous encore découvrir ? Dès ce matin, le petit commissariat de notre commune était envahi par les badauds se réclamant la proie de ceux qu’on appelle déjà « les monstres du Net ». Votre journal ne manquera pas de vous tenir informés des suites de cette enquête d’un nouveau genre, mais tenait d’ores et déjà à saluer celui que nous nommons déjà « le super cyberflic », à savoir Pat Hos à qui nous souhaitons une longue et brillante carrière.
C.M « La Gazette de chez nous »

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Fred Panassac · il y a
Un ensemble bien mené pour une enquête à l’humour parfois douteux et tendancieux mais qui en général satisfait aux règles du polar classique dont le lecteur se plaît à tirer les fils avec application. Les personnages sont bien dessinés et le puzzle finit par se reconstituer à la fin.
Vous vous êtes bien amusée avec les noms de collectionneurs qu’on ne retrouvera certes pas ailleurs, ce qui donne de l’originalité à cette enquête.

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Sophie Lucide · il y a
oui, Fred, aucun doute là-dessus: je me suis amusée. et l'idée d'une manchette "attention, humour douteux,et tendancieux !" m'amuse encore davantage!
that's all folks

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Fred Panassac · il y a
Ah mais c’est l’humour du personnage, hein, pas le vôtre 😉
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Adrien Neves · il y a
Une nouvelle à collectionner, tant par la découverte de toutes ces obsessions que par ses personnages bigarrés. Le ton caustique de l'écriture, apporte un humour bienvenu dans la planète polars. Bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une passionnante enquête. Une écriture fluide et une intrigue singulière sur les collectionneurs .
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EnfantdeNovembre · il y a
Moi qui ne lis que très peu de polars, à tort sûrement, je me suis laissé happer par l'enquête du cyberflic grâce à l'écriture superbement ciselée de l'auteure...
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Keith Simmonds · il y a
Un titre savant pour évoquer cette histoire fascinante qui dévoile tous les éléments d'un grand polar ! Mon soutien ! Une invitation à venir découvrir “L’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Un grand merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Anouar Akhamlich · il y a
Polar fascinant, ingénieux.... Bravo Sophie Solange.
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Florent Jaga · il y a
Je ne passe plus très souvent par ici, mais c'est toi alors je fais exception ;)
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Sophie Lucide · il y a
ô grand Jaga, merci de ce détour, à défaut d'un retour... ;-)
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Michou Katianis · il y a
des cordes de pendus
c'est une lecture qui nous captive à travers le pragmatisme des moyens et la qualité descriptive des situations et au-delà de la lecture elle reste la métaphore d'un danger invisible, inconnu, non conventionnel ... appelons-le...les cordes de pendus!
avec beaucoup d'admiration!

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Sophie Lucide · il y a
merci beaucoup Michou!
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Nelson Monge · il y a
Un vrai polar à la française qui se déguste avec délices.
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Sophie Lucide · il y a
thank you Nelson!

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