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FINALISTE
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La date du 15 février 2016 est cerclée de rouge sur le calendrier de la cuisine. Marguerite Moulinet de Brétignac ouvre les yeux sur ce jour attendu. Il est à peine 7 heures, elle devine quelques flocons qui se déposent délicatement sur le velux de sa chambre. Elle saute de son lit, enfile ses pantoufles, sa robe de chambre en pilou, se dirige vers la cuisine. Premier café. Douche.

Elle sourit devant la glace. Avec ses dents du bonheur, ses fossettes et ses boucles blondes, Margot a confiance en elle. La neige tombe plus dru et les rues commencent à blanchir. Le rendez-vous est à 9 heures. Elle prendra le métro, ligne 8, puis un changement à Bastille, direction les Halles, quatre stations, et en trente minutes elle sera au théâtre Mélo d’Amélie. Timing parfait.

Il est 7h30, elle a le temps de répéter son monologue : « Je suis fou-tue. J’ai acheté un chat. Acheter un chat ! Mais autant se tirer une balle dans le pied. » Non. Le « je suis foutue », ce n’est pas une plainte mais un simple constat. C’est comme si je disais « J’ai acheté un litre de lait. » C’est un fait. Il faut que je dise : « Je suis foutue » tout simplement. Marguerite connaît son texte sur le bout des doigts. Au début, le ton est neutre, puis elle mimera la scène avec le voisin jusqu’au final où s’exprimera la peur. Elle le tient !

8h15. Deuxième café. La bouche s’est dérobée et le liquide marron a tâché son corsage. Changement de chemisier, Boots pour ne pas glisser sur les trottoirs enneigés, manteau rouge, bonnet et écharpe.

Le métro de la ligne 8 est bondé et trouver une place assise est exclu. Elle se retrouve coincée entre une grosse dame aromatisée à la vanille et un gentleman-farmer en manteau et casquette pied-de-poule, foulard en soie beige imprégné de musc poivré et des lunettes noires. Margot n’a jamais apprécié le sucré-salé. Ça lui soulève l’estomac. Elle tente de calmer la tension qui s’installe. Elle ferme les yeux, remplit ses poumons, expire l’air pour apaiser son cœur qui cogne. « Pourquoi s’angoisser et imaginer l’échec ? » lui avait demandé un ami. Pour adoucir l’éventuelle déception et prendre de l’avance sur la vie qui peut être cruelle, avait-elle pensé, silencieuse.

8h30. Le métro s’arrête brusquement en pleine voie. Ah nooon ! hurle Marguerite. L’homme poursuit sa lecture du Times. Que c’est énervant les gens calmes quand vous êtes en panique et que chaque minute compte !
— Je suis foutue, foutue, foutue !
Placide-Farmer s’extrait de sa lecture, la dévisage et lui sourit.
— Ça vous faire rire ? Et ben, pas moi. Je vais rater l’audition de ma vie !
— Il n’y aura pas mort d’homme.
— Qu’est-ce que vous en savez ? Je vous dis que je suis foutue, foutue, foutue !

Le métro repart, au grand soulagement de Margot. Correspondance aux Halles au pas de course, enfin, l’air libre ! La neige tombe à gros flocons. Dans une centaine de mètres, elle sera près du théâtre et à l’heure. Le régisseur la conduit dans une loge. Cette odeur de musc poivré lui remonte au nez. Son manteau en est imprégné. Elle l’enlève puis se ravise. Son chemisier est un peu trop transparent. Zut ! Un regard dans le miroir. Sourire, fossettes, boucles blondes. L’intendant frappe à la porte.
— C’est à vous Mademoiselle.
Entrée sur scène côté jardin, les spots l’éblouissent et elle devine un homme qui s’installe à côté d’une femme déjà assise au premier rang. Selon toute vraisemblance, il doit s’agir d’Henry Smith et de Bernadette Duflont qui prend la parole.
— Marguerite Moulinet de Brétignac ?
— Oui.
— Nous vous écoutons.
Margot est maintenant dans la peau d’une trentenaire que la solitude a poussé à acheter un animal de compagnie.
— Je suis foutue.
— Vous étiez plus convaincante dans le métro, mademoiselle.
La main en visière, Marguerite reconnaît le gentleman-farmer. C’était donc lui, Henry Smith ? La poisse, la poisse, la poisse.
— Continuez, je vous en prie.

Elle a perdu ses moyens et elle a été nulle ! Pourtant, elle tenait le personnage. Si Smith n’était pas intervenu, elle aurait été parfaite ! Le « on vous appellera » qui vous congédie sans y mettre les formes, elle ne le connaît que trop bien. Et ça l’a mise en rage ! Et quand on n’a plus rien à perdre...
La colère est mauvaise conseillère n’a eu de cesse de lui répéter sa mère toute son enfance. Un peu de mesure, s’il te plaît Margot ! Ses pas feutrés par une neige épaisse la mènent vers le pont Neuf, le ciel est lourd et on distingue mal les silhouettes floutées par la chute des flocons. Elle a voulu recommencer son audition, il a refusé. Elle a insisté, argumenté, il a hurlé puis tout s’est enchaîné. Mais balancer un coup de pied dans le tibia d’Henry Smith puis partir en courant ! Tout le métier va le savoir. Elle est foutue. Foutue. Foutue. La Seine semble lui tendre les bras. Margot s’accoude à la balustrade et se penche.

Son portable vibre. SMS. « Revenez rapidement au théâtre. Bernadette Duflont ». Margot se mord les lèvres. Elle va se faire pourrir, c’est sûr. Et puis, il va porter plainte. À moins que. À moins qu’elle ne s’excuse. La Duflont a peut-être réussi à le calmer. Ce n’est bon pour personne, un procès. La Seine ou Smith ? La scène et Smith ! Elle sourit en dodelinant de la tête. L’entrée des artistes est ouverte, elle longe le corridor et entre sur le plateau. La salle est allumée, Smith et Duflont sont en pleine discussion.
— Ah ! Mademoiselle Moulinet de Brétignac !
— Je suis désolée. Je ne voulais pas.
— Gardez vos excuses !
Marguerite regrette le fleuve, certainement plus chaud que le metteur en scène. Elle tente une seconde fois de réparer l’affront mais Henry l’a déboute d’un revers de main. Il est monté sur scène et se tient à quelques centimètres de son visage. Le musc poivré est de retour. Il est plutôt bel homme. Du plat de la main, il lui pousse la tête sur la droite puis sur la gauche, se recule et l’examine en pied.
— Marchez vers moi.
Margot obtempère mais cette foire aux bestiaux fait remonter son taux d’adrénaline. La colère est mauvaise conseillère, se répète-t-elle en boucle, tandis que son regard s’allume dangereusement. Smith la fixe droit dans les yeux puis se tourne vers Bernadette Duflont qui l’interroge.
— Alors ?
— Parfaite.
Henry retourne auprès de sa collègue, s’assied, croise les jambes, les déplie, s’enfonce dans le fauteuil.
— Marguerite. Ah ! Marguerite. Vous êtes disponible dans les mois qui viennent ?
— Oui ! J’ai le rôle ?
— Ah non ! Vous n’y correspondez absolument pas !
— Mais...
— Chut ! Taisez-vous mon petit. Par contre, je cherche une comédienne pour tourner La mégère apprivoisée et là, vous n’aurez pas à forcer votre talent.

***

Le mois de mai 2017 est radieux. Marguerite monte les marches du Festival de Cannes. Des dizaines de photographes flashent le nouveau visage du cinéma français. La « Brétignac » enchaîne les interviews et quand on la questionne sur les secrets de sa réussite, elle sourit toujours, avant de répondre : « Être soi ! »

PRIX

Image de Automne 2017
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Sybille Sogo · il y a
Bien tourné, de l'allant, fort sympathique, bravo !
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Sybille !
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Jarrié · il y a
Commencer la journée avec ce message d'espoir à tous les désespéré(e)s fait un bien fou. Bien qu"ayant largement dépassé l'âge de tous ces problèmes , je me met à la place d'un ''chercheur d'espoir''.Bravo. (Je ne sais pas encore quel rôle vous confier !
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Gina Bernier · il y a
Trop bien, une femme avec du caractère réussira toujours
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Nadine Gazonneau · il y a
Beaucoup d'humour; à faire lire aux êtres humains en déprime. Mon vote avec plaisir. Je vous invite à découvrir "le grand noir du Berry" en finale du prix haïkus. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Utilisateur désactivé · il y a
Un bon texte qui redonne de l'optimisme et invite à ne jamais perdre espoir. Bien joué.
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Storia · il y a
Une jolie histoire drôle qui se termine bien... Un bon moment de lecture! +4
Si vous avez une petite minute devant "la voisine du quatrième" est en finale chez les TTC. Peut-être aimeriez-vous la découvrir?

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Djenna Louise Buckwell · il y a
Foutue pour foutue, Marguerite s'est lancée.
Est ce qu'elle a dit des gros mots ?
L'histoire ne le dit pas.
;o)

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Sophie Dolleans · il y a
La Brétignac dire des gros mots ?! Vous n'y pensez pas. Par contre, Smith a du hurler "bullshit". :-))
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Sindie Barns · il y a
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Sourire.
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Chantal Sourire · il y a
C'est bien vrai...en plus, votre histoire est drôle, mon vote
J'ai un TTC en lice, Même pas peur et une nouvelle, Ringarde pour le prix automne...

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