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La sandale cassée

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Kate Dü

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Ma sandale a craqué juste devant la porte d’entrée. Je n’ai pas le temps de faire quelque chose, il y a plus urgent, j’essaye de ravaler le ridicule qui rosit mes joues. J’entre dans la pièce avec mon cartable serré contre moi, son odeur de cuir me rassure un peu, je pense très fort à tous les documents qui reposent muets comme des carpes dedans verticalement. J’espère n’avoir rien laissé au bureau qui soit primordial, c’est la centième fois que j’interviens ici et pourtant j’ai la sensation que c’est la première fois. J’ai dû laisser mon sac à main, montrer ma lettre de mission et accepter d’être fouillée. Nous avons ensuite dans un silence solennel traversé des couloirs blancs comme dans un hôpital abandonné, comme une antichambre du cercle polaire. Le bruit des clefs résonne en moi se propage dans mes veines bleues et parcourt mes hémisphères cérébraux hachant menu le rythme cardiaque. J’ai eu froid instantanément et des crampes au ventre. Mon pied gauche traîne la sandale cassée et j’essaye en crispant la voûte plantaire de compenser la débâcle. La gardienne de la paix ouvre les portes les unes derrière les autres dans un concert de sons stridents qui me déchirent les tympans. Elle regarde ma sandale d’un air désapprobateur. Je sens son regard qui remonte le long de mes jambes longilignes entoure mes cuisses et scrute ma taille, apprécie ma poitrine et rencontre enfin mon visage blême. Elle est d’origine asiatique avec des yeux en amande rieurs et porte des talons noirs. On ne se parle pas. Je trouve l’atmosphère étouffante. Je la suis comme un chien reconnaissant, perdue dans le dédale des murs scellés, entourée de corps de femmes amaigris et creux, reclus au fond de leur cellule comme des tas d’organes périmés. Elles caressent secrètement l’idée de courir dans la rue la jupe en mouvement et le cœur battant. Elles imaginent les aventures possibles au soir, à la nuit tombée dans la ville éclairée de mille feux, sur le canal Saint-Martin dérivant sur la péniche spectacle en robe écarlate ou encore au milieu des pavés de la place de la mairie resplendissante au bras d’un monsieur comme il faut qui paye ses impôts qui reste poli et courtois avec les videurs de la boite, qui l’embrasse sous un porche sombre d’une maison à colombage. Elles entendent mes pas et savent que je viens de dehors, que j’amène avec moi une part de leur rêve, que le soleil m’a chauffée à la terrasse d’un café, que ce matin j’ai pris ma douche dans une vraie salle de bain et dormi en nuisette de soie dans des draps bleu qui sentent la lavande. Elles voudraient m’arracher mon visage, me prendre mes bras qui entourent mes enfants, et me casser les deux jambes pour que je reste là étendue au milieu d’elles, réduite à des organes et un corps retenu, soumis, dépendante du bon vouloir des autres, elles viendraient me renifler, s’imprégner des effluves qui s’échappent et du parfum incrusté dans la peau de mon cou. Elles aimeraient me conserver au frais, me soutirer des bribes de la vie de dehors, me prendre mon espoir et ma liberté de déplacement. Elles aimeraient être moi, elles rêvent de marcher dans mes sandales même cassées. Elles ignorent tout de ma vie et pourtant elles sont prêtes à troquer leurs barreaux contre mes soucis mineurs, mes questions existentielles, mes engueulades conjugales mes doutes professionnels et le harassement fréquent qui me submerge dans les files d’attente, au milieu de la houle, ou agenouillée enfouie sous le couvercle céladon des arbres de la forêt.
Moi je crois que nous partageons le même combat, celui d’être debout en jupe fendue alors que nous penchons, que notre voyage dans la vie débute sous des auspices fragiles et tumultueux hissées aux yeux de tous. Nous gardons au fond de notre cage thoracique toutes les hypothèses balisées dans la cour de récré, tous les scénarios inventés les pupilles dilatées les jambes gondolées par l’effort titanesque d’avoir couru ou pédalé pour rejoindre les autres pour gagner la côte sauvage et échevelée rire aux éclats. Nous avons esquivé tant qu’on a pu les prémonitions désastreuses, les rancœurs générationnelles, les déambulations erronées et les impasses affectives, nous avons résisté et certaines ont glissé dans cette pente douce et amère se roulant dans la terre glaise, engluée dans cette boue couleur de sienne au péril de leur propre vie, de leur liberté. La glissade dans la faille rugueuse et sombre a duré parfois longtemps, la chute libre loin des lumières de la ville, loin des tapis rouges et des gestes tendres a inondé la cervelle, a réduit en bouillie l’image d’une vie à l’eau de rose. La glissade finit en fracas. Adieu rosée du matin, ivresse au lait d’ânesse et ondulations déhanchées un soir de fête foraine sur la place du champ de mars. Adieu rafales et bourrasques venues de la Manche s’engouffrer dans les chevelures soyeuses, adieu regards de braise quand les mains débusquent une parcelle inconnue et coulissent au-delà des cuisses des mollets et des rotules. Adieu pavés et trottoirs du soir mouvement de houle improvisé quand sur les toits ivoires la pluie glacée dépose une flaque géante dans laquelle se noie les poètes et les chouettes.
Je me sens nue, démunie et comme une clandestine dans ces murs cimentés, la sandale cassée y est pour beaucoup. Je pense à mon épitaphe soudainement qu’on épinglera et je ne sais si on dira que j’étais poète auprès de ces dames. Je la regarde mieux cette stupide sandale je la tâte et constate que j’ai perdu sa fermeture, un crochet couleur cuivre. Elle n’est pas réparable. Elle m’avait pourtant coûté cher sur un marché médiéval dans le Morbihan, à Hennebont, cithare et sabots cohabitant au long des rues pavées, martelées par des pieds flâneurs et curieux bifurquant au son d’une cornemuse ou d’une tiède odeur de crêpe de blé. Je la regrette et n’ai pour l’instant aucune envie d’en acheter une autre paire. J’entends des bruits métalliques, des cliquetis, un cri au loin peut-être un épervier. Je regarde le ciel lugubre déchiré par des nuages gris et les vols d’oiseaux précipités. Je repense au filet tendu entre deux bâtiments de brique où témoignent des soutien-gorge suspendus des bonnets A, des B et des bonnets E gigantesques, des tampons usagés en rang en signe de féminité absurde, de la vie intime des occupantes de cet étrange endroit au milieu de la ville, de pierres et d’ardoises de sueur et de pleurs encerclées, recluses à deux rues de la gare et de ses rails ferroviaires qui s’évanouissent en un point minuscule mangés par l’horizon.
Je scrute la porte vitrée par laquelle entrera Rosette, celle que j’attends maintenant depuis vingt minutes. Nous nous sommes rencontrées plusieurs fois, le temps a transpiré sur elle, lui a enlevé sa légèreté, sa bonne humeur et décharné les côtes. Ne lui reste que sa chevelure flamboyante, qu’elle colore avec une coiffeuse à domicile qui entre par la même porte que moi une fois par mois et amène un pinceau des produits naturels et des magazines comme dans la vraie vie. Elle souhaite se faire belle et rouler des mécaniques le long des cellules une cigarette vissée aux lèvres rouge vif, se déployant tel un peuplier malmené par l’orage évanescent.
Elle va arriver, elle aura le regard noisette planté dans le mien au travers de la vitre, une matonne concentrée dans son dos. Elle viendra lentement troublée, l’œil scrutateur dans ses omoplates la poursuivra et elle tirera la chaise vers elle, se posera dessus le souffle court, amoureuse transie. Elle se sera fait couper les cheveux très courts. Elle sera blonde platine. Elle ne dira rien, elle regardera ses pieds et les miens posés les uns à côté des autres. Et puis elle sourira doucement, relèvera le nez et dira que j’ai cassé ma sandale avec un air jubilatoire. Mon cœur battra la chamade, je ne sais quelle réaction elle aura, sa bouche s’élargira sur ses dents encore blanches.
J’ai écrit quelque chose cette nuit déclarera –t-elle après un petit moment.
Elle portera un jogging noir et un tee-shirt rose échancré, celui que je préfère, celui où on devine son bonnet B.
Je vous trouve délicieuse à la lueur du sable mouvant, du jour brûlant et de cette tignasse arrachée au firmament.
Elle se retournera et me fusillera du regard. Elle semblera désarçonnée et blessée soudainement.
Quand je vois la matonne entrer seule, je pressens immédiatement qu’un événement majeur s’est produit qu’un déchirement a brisé les cœurs, que le fil tendu de tampons redoublera, comme une tentative de conjurer la mort. Elle avance vers moi lentement comme tétanisée et retenue dans l’appréhension, elle regarde le sol à carreaux blanc. Ses yeux rouges trahissent une émotion, un tourbillon enfermé dans les hauts murs de la prison des femmes, un déferlement de haine, de douleur retenue. Elle me tend d’une main tremblante un papier chiffonné. Elle articule dans l’immense vide de la petite pièce grise une phrase ridiculement touchante : elle a laissé ça pour vous. Le papier est froissé et sent le vinaigre blanc, étonnement. D’une écriture de pattes de mouche des phrases s’alignent, des ratures se dissimulent derrière des traces de doigts gras.

Voici mon texte dirait-elle sur un ton maussade en me sortant un papier de sa poche. Elle s’assoirait ramollie et submergée de trouille lirait à voix haute :

Le dernier voyage

Sur les rivages de Plougasnou
A l’ombre de Saint-Jean du doux
Les galets roulent sur ma vie
Ecrasent mes cuisses blanchies
Mes cuisses bleuies du roulis
S’effacent au gré du vent gris
Au loin du mouvement
Mes pieds gelés de ciment
Ont cassé ma sandale
J’ai perdu l’ondulation végétale
Je tangue soulevée par l‘énergie tellurique
Je vogue sur un écran onirique
Je piétine les tournesols
Et décime les rossignols
Je meurs du poids d’un geste
J’encaisse les maladresses
Je n’irai plus à Saint-jacut de la mer
Je tâte à reculons la terre
Je coule un regard citronné
Ôtez-moi mon bonnet B
Que je sois nue comme un vers
Que ma vie défile à l’envers
Que cesse le voyage de verre
Que je me noie dans l’univers.

Rosette en cellule

Les larmes coulent sur mes joues rouges et je comprends qu’elle avait prémédité son geste, que cette nuit elle y a pensé pendant que les talons s’aplatissaient dans le couloir en ronde monotone, elle a veillé devant la lune blanche perchée dans le ciel clair pour s’abreuver de poésie, de ritournelles jusqu’à épuisement, jusqu’à se vider de son sang par la veine fémorale, assise dans un coin silencieusement, effacée avalée par les verbes de Baudelaire ou de Boris Vian. Elle a su que la vie c’est comme une dent, et s’est demandé pourquoi que je vis a revu en rêve mes jambes longues et jaunes que je lui laissais caresser à l’occasion, a reniflé encore l’odeur du café glacé, glissé ses mains dans le sable et les algues vertes a enfoui son visage lessivé sous le tas d’os qui la suivra dans la fosse.
Je me retrouve dehors hébétée le cœur laminé, ma cage thoracique rétrécie avec ce papier froissé, ultime testament littéraire d’une condamnée pour meurtre, émois d’une femme désespérée désemparée et reçoit en plein visage les rafales d’un vent du nord qui me pousse sur le côté violement au bord de la route passagère et bruyante en cette fin d’après-midi ordinaire et paradoxalement sinistre, lugubre et noire comme le charbon. La météorologie a décidé de se déchaîner en ce triste jour, la mer sera agitée et les robes déconseillées. Ma mission de poète thérapeutique me semble dérisoire et péremptoire.
Ma sandale cassée est toujours là à mon pied, me gênant plus qu’autre chose, m’obligeant à une démarche absurde et tortueuse. J’ai envie de m’allonger à même la rue, à même les pavés glacés et trempés et de crier à plein poumons de déchirer l’atmosphère, de ruiner le silence, de dire qu’elle n’avait pas le choix j’en suis sûre. J’ai envie d’enlever mes sandales et de les jeter par-dessus bord, dans la Vilaine houleuse, elle les avalerait et peut-être Rosette aurait une chance de survivre, de vouloir voir pousser les fleurs de barbarie, les tournesols, et retarderait le temps d’avoir du vent sous son crâne et du vert sur ses osses.
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Jean Calbrix · il y a
Une description de certains aspects de l'univers carcéral dans une prison de femmes, jusqu'à un événement poétique et dramatique, le tout avec un élément récurent dérisoire : une sandale cassé qui prend une place démesurée comme pour couvrir l'étouffement règnant dans les lieux. Bravo, Kate ! Vous avez mon vote.
Mon carton, pour lequel vous avez voté, est en finale, et vous pouvez revoter pour lui si cela vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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MissFree · il y a
Un texte poignant!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Texte fort, qui ne laisse pas indifférent(e). On plonge dans cet enfer et on en ressort éprouvée. Jolie réussite !
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Kate Dü · il y a
Merci pour votre appréciation, et en effet texte féminin sur un moment particulier! A bientôt Patricia BD
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Kate Dü · il y a
Texte non accepté pour le prix short été, hélas, avec du recul je me dis qu'il n'est pas assez gai ni fleuri...
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Joëlle Brethes · il y a
Consolez-vous en pensant qu’ils ne retiennent que 30% des textes qu'ils reçoivent. Nous avons tous eu des textes recalés... :-(
Bonne soirée, Kate !

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Joëlle Brethes · il y a
Belle écriture pour un texte dramatique et émouvant...
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Kate Dü · il y a
MERCI Joëlle! Texte inspiré de réalités, d'imaginaire et de vers de Boris Vian! A plus!
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