La Rupture

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Journaliste de carrière de l'Île Maurice qui espère pouvoir faire lire ses poèmes et autres écrits en prose  [+]

La poignée de la vieille porte de métal résista quand il essaya de l’ouvrir. Même après tout ce temps, il n’y parvenait pas du premier coup. Pourtant, elle lui avait montré le truc à maintes reprises : comment soulever la poignée avec la main tout en mettant un coup d’épaule synchronisé au cadre. Ça semblait facile. Mais rien n’y faisait, elle avait beau lui montrer, il avait beau imité ses gestes, il n’y était jamais parvenu.

Il s’appuya de tout son poids contre la porte et secoua la poignée. Le bruit de métal se fracassant contre le métal fit un tintamarre qui choqua le petit matin encore ensommeillé du voisinage. Les vitres de la porte et des fenêtres de la façade vibrèrent pendant de longues secondes. Le chien du voisin se mit à aboyer avec une frénésie nimbée d’enthousiasme joyeux. Il entendait ses halètements qui ponctuaient chaque rafale de jappements. Le bruit allait alerter tout le voisinage.

Il essaye de nouveau, donnant un coup d’épaule plus prononcé, prenant bien soin d’éviter la vitre. Le fracas retentit de nouveau et le chien redoubla d’efforts dans ses aboiements. Il entendit la fenêtre du voisin s’ouvrir. Il imagina la tête de la vieille fille, alourdie de bigoudis, qui regardait à gauche, à droite, pour tenter d’identifier la source de tout ce tapage.

Les mains sur les hanches, il poussa un soupir en fixant ses chaussures. Cette porte et ce foutu chien... il fallait toujours qu’ils s’y mettent à deux pour alerter tout le monde de sa présence qui devait être discrète. Il venait lui rendre visite souvent le matin, quand elle était seule à la maison, avant de se rendre au boulot. Un petit coup vite fait le mettait d’humeur pour la journée. La discrétion était évidemment de mise à pareille heure. Il ne fallait pas que le buisson de bigoudis puisse aller pondre quoi que ce soit dans l’oreille de ses parents. Mais la porte et le chien, complices, rendaient à chaque fois cette menace bien trop réelle.

C’était une tout autre affaire chez lui. D’abord parce qu’aucun de ses voisins n’avait de chien ; ensuite, parce que la porte d’entrée était relativement neuve. Elle s’ouvrait et se refermait en silence. Comme chaque matin, il avait donc pu quitter la maison sans déranger son monde encore somnolent.

Il faisait encore frisquet à cette heure et il avait dû fermer son blouson et enfiler son polo. Il tombait malade facilement et mieux valait être prudent. Son nez imposant, équin, rougi par les morsures du froid, prenait toute la place sur son visage.

Alors qu’il marchait, la main ancrée à la bandoulière de son sac, il répétait le discours qu’il avait préparé. Il était important de trouver les mots justes. Il voulait être à la fois subtile et clair. Il fallait émousser les mots pour qu’ils blessent moins tout en évitant un quiproquo qui serait une véritable catastrophe. Il fallait qu’il réussisse ce numéro de funambule.

« J’ai bien réfléchi et je suis arrivé à cette conclusion », se dit-il à lui-même. Il huma l’air froid et humide en secouant la tête. « J’ai bien réfléchi et j’ai pris une décision. » Il s’approuva lui-même d’un hochement de tête. Mieux. « Nous avons perdu l’étincelle depuis un moment... » Il fit quelques pas en silence, méditant sur cette dernière phrase. Il se la répéta : « Nous avons perdu l’étincelle depuis un moment... » Nous ?

Il avait atteint l’arrêt d’autobus et s’assit sur le banc sans prêter attention à la poignée de lèves-tôt qui s’y trouvaient déjà. Le froid du métal traversa son pantalon pour lui titiller les fesses. Il se tortilla machinalement. 'Nous', c’était encore bien trop s’avancer. « Toi et moi », dit-il. Oui, l’opposition, c’était bien ce qu’il fallait. « Toi et moi, ce n’est plus comme au début. » Ceux qui attendaient le bus avec lui le regardèrent avant d’échanger des regards moqueurs entre eux. Encore un de ces jeunes excentriques qui voulaient se rendre intéressants. Un vieillard, interloqué, regarda en direction d’un homme qui devait être dans la quarantaine à la recherche d’une explication. Le quadragénaire haussa les épaules, faisant dodeliner la cigarette allumée pendue à ses lèvres. Il ne remarqua pas ces échanges qu’il causait, absorbé par l’élaboration de son discours.

C’était bien vrai qu’elle et lui, ce n’était plus comme au début. Cette excitation qu’il devait ressentir à chaque fois qu’il devait la voir, elle était passé où au juste ? Cela faisait plusieurs semaines désormais que ça lui était pénible de se lever si tôt. Il manquait de sommeil et on était en hiver ; il faisait froid à pareille heure. Le lavabo de la salle de bains n’avait pas d’eau chaude et s’y laver le visage, s’y brosser les dents, lui demandaient quelques secondes pour rassembler son courage.

Et tout ça pour quoi ? Un coup vite fait. Ils n’avaient même pas le temps de s’enlacer ou se câliner après. Le boulot attendait, il fallait qu’ils sortent tous les deux aussi vite que possible. De toutes façons, même quand il l’avait dans les bras, il ne ressentait pas grand chose. Ces derniers temps, il prenait le temps de baisser les yeux vers elle quand elle se blottissait contre lui. Rien. « Je ne ressens plus rien. » Les mots lui semblèrent trop cruels quand il les dit a voix haute. « Les sensations ne sont plus les mêmes », se corrigea-t-il. C’était quand même mieux. Non ?

L’arrivée du bus interrompit sa réflexion. Il laissa passer les autres qui attendaient avec lui avant de monter à bord à son tour. Chacun d’eux le dévisagea, le regard interrogateur... Mais il ne le remarqua pas. Il s’assit sur la première banquette libre qu’il trouva. Il préférait être près de la sortie pour descendre plus rapidement. Il n’avait pas un long trajet à faire de toutes façons.

Il tendit la monnaie au receveur. Rs 12. Cela lui faisait en plus un coût additionnel ces déplacements chez elle. Il aurait pu prendre le bus directement pour le boulot . Ça lui ferait des économies de rompre. Il n’y avait pas songé jusque-là.

Il regarda par la vitre et se mordilla la lèvre inférieure. Il faisait tourner son portable sur lui-même dans ses mains. Le sexe était génial au début ; toutes ces positions et ces expériences qu’ils avaient tentées les unes après les autres. Ils s’entendaient bien à ce niveau. Ils pouvaient s’estimer heureux. Certains de ses amis se plaignaient de leur copine, mais pas lui. Tout de même. Que pouvaient-ils bien faire de nouveau à présent ? Ils avaient tout fait ensemble. Ils ne pouvaient plus désormais que se répéter.

Il leva la tête vers le toit du bus en soupirant. Ses yeux se posèrent alors sur la jeune fille assise en face de lui. Il ne l’avait pas remarquée jusqu’alors. Elle n’était pas belle. Sa mâchoire trop carrée, masculine, insultait sa petite bouche aux lèvres en bouton de rose. L’effet était perturbant, d’autant que ses larges lunettes de soleil cachaient ses yeux qui auraient peut-être pu atténuer ce mélange incongru. Mais malgré le froid, elle portait une petite robe mauve courte en coton et avait croisé les jambes. De belles jambes, lisses, fluettes, neuves... son regard remonta le long de la cuisse vers l’entrejambe où un triangle d’ombres freina ses élans de voyeur. Elle tourna la tête vers lui. Avait-elle vu ce qu’il regardait ? L’opacité de ses lunettes et de sa bouche rendait difficile de le dire. Elle décroisa les jambes et redressa la robe autour de sa poitrine. Puis, elle tourna la tête de nouveau vers la vitre.

Il regarda également à l’extérieur, la coeur affolé. Il ne voulait pas qu’elle le prenne pour un pervers. Du coin de l’oeil, il la vit croiser de nouveau les jambes, ce qui fit remonter la robe, mettant à nu quelques centimètres de peau de plus. Il regarda. Oui, elle avait l’air douce cette peau. Comment réagirait-elle à son toucher ? Sentirait-il les minuscules reliefs de la chair de poule quand il passerait sa main sur sa cuisse ? Il interrompit son fantasme quand il réalisa que sa voisine ne regardait plus la route : elle avait la tête tournée dans sa direction. Il avait l’impression qu’elle le regardait, mais ne pouvait en être certain à cause des lunettes. Il baissa les yeux vers ses genoux.

Il sentait l’effet de l’adrénaline qui envahissait ses vaisseaux sanguins et lança un regard furtif vers l’entrejambe qui lui était désormais exposée. Voilà ce qui lui manquait : cette excitation, cette soudaine accélération du rythme cardiaque et le monde entier qui semblait suivre la cadence. Avec elle, désormais, après un an en couple, il ne ressentait plus cela. Ou alors, brièvement, juste avant de faire l’amour. Son esprit connaissait encore alors le bouillonnement. L’acte en soi ne présentait pas de grand intérêt au-delà du moment de l’éjaculation où tout était anéanti le temps d’un éclair. Juste après, c’était le vide total. Ce vide-là était pire que l’ennui généralisé qui avait envahi leur relation. Oui, même le sexe contribuait à leur désintégration.

Il soupira, le regard planté dans le triangle d’ombres de sa voisine de bus alors qu’il appuyait sur la sonnette. Il se saisit de son sac et se leva. Le bus ralentit à l’approche de l’arrêt. Il regardait la fille et elle leva la tête pour lui retourner son regard. Oui, pas de doute. Il hocha la tête et elle esquissa un début de sourire. Il hésita une seconde mais se résolut à descendre. Il regarda partir le bus ; la fille n’eut pas de regard pour lui alors qu’il se tenait immobile dans l’espoir d’un nouveau sourire d’adieu. Il avait trop attendu. Il aurait dû l’aborder bien avant, lui demande son nom et finalement, juste avant de descendre, son numéro. Mais aurait-il vraiment osé aborder une inconnue comme ça dans le bus ?

La semaine d’avant, il avait passé presque tout le trajet vers le bureau à observer une jolie petite sino-mauricienne en tentant de se convaincre d’aller lui parler. Ses jambes ne tenaient pas en place, faisant des mouvements de marteau-piqueur, tant l’idée l’excitait. Mais elle était descendue à Grande-Rivière-Nord-Ouest avant qu’il n’ait trouvé le courage de l’aborder. Il avait alors été envahi par un mélange de soulagement et de déception. Il aurait bien voulu la revoir cette jolie fille. Mais les cachotteries que cela impliquait lui semblaient bien trop encombrantes.

Il tourna le dos au bus, essayant de graver dans sa mémoire l’image de la fille aux lunettes, l’image de ses jolies jambes, alors qu’il prenait la direction de la maison de sa petite amie.

Elle l’attendait sans doute déjà au séjour, enveloppée de sa couette. Elle s’attendait à son habituel baiser avant qu’elle ne le traîne dans sa chambre. Là, ils se déshabilleraient, il prendrait le temps de lui embrasser la nuque et le cou en lui dégrafant son soutien-gorge, puis il enlèverait sa culotte et glisserait ses doigts vers son sexe. Elle lui aurait déjà débarrassée de ses vêtements et aurait empoigné son pénis, bien sûr. Puis, ils se mettraient au lit, elle s’allongerait sur le dos, ou se mettrait éventuellement à quatre pattes pour qu’il la prenne. Il ferait de son mieux pour attendre son orgasme. Alors seulement, il aurait le sentiment d’avoir sa tâche comme il le fallait et pourrait se laisser jouir. Il se dépêcherait alors de faire une petite toilette ; elle se vautrerait, exténuée, dans son plaisir. Il se rhabillerait en un éclair, lui donnerait un baiser qu’il prendrait soin de rendre affectueux, puis il sortirait prendre un autre bus pour aller travailler.

Mais cela ne se passerait pas ainsi, pas aujourd’hui. Il en avait assez de ces habitudes qui le tuaient à petit feu, qui recouvraient tout d’une couche de cendre grise. Il fallait qu’il trouve une femme qui pourrait apporter des couleurs tous les jours. Une femme qui se renouvellerait tous les mois peut-être si le renouveau quotidien était trop demander. C’était faisable, non ? Peut-être était-il déjà passé à côté de cette femme ; la petite chinois ? La fille aux jolies jambes ? Oui, il suffisait d’avoir le courage de faire ce qu’il fallait, de dire ce qu’il fallait.

« J’ai bien réfléchi et j’ai pris une décision... » Oui, c’était comme cela qu’il fallait démarrer. Il sentait ses tripes se révolter dans son ventre, mais il essaya de les ignorer. C’était une réaction naturelle : l’habitude angoissait à l’idée de mourir. Mais il était déterminé à se trouver cette femme qui lui apporterait le renouveau perpétuel. Coûte que coûte, il la trouverait.

Il donna un coup de pied dans une cannette de boisson gazeuse qui trainait. Cela exigeait un minimum de sacrifice, oui. Un an de son temp qu’il avait investi dans leur relation, un an à apprendre à se connaître, un an à se livrer, un an à bâtir. Mais au final, après la découverte, que restait-il ? C’était bien cela le problème. Oui, il fallait partir. Oui. Partir pour se donner la chance de découvrir quelqu’un qui serait une découverte perpétuelle. Oui, partir pour recommencer.

« J’ai bien réfléchi et j’ai pris une décision. Toi et moi, ce n’est plus comme au début... » répéta-t-il au moment où il arriva devant sa porte. La résistance de l’objet de métal et de verre avait retardé l’échéance. Mais il était déterminé. Il prit une profonde inspiration et jeta tout le poids de son corps contre la porte réticente. Au même moment, il fit tourner la poignée. La porte s’ouvrit. Le chien cessa d’aboyer d’un coup. L’intérieur de la maison était sombre, ses pupilles encore trop imbibés de la lumière du matin pour pouvoir y voir.

Il demeura immobile dans l’embrasure de la porte pendant quelques secondes ; il se mordait la lèvre, les yeux écarquillés, les poings serrés. Puis, il soupira et franchit le seuil...
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