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La rupture

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Emmanuel

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« (Cher) Fabien,
On aura mis cinq ans avant de nous rendre compte que toi et moi ce n’est pas possible. Attention, je n’ai pas dit « impossible », parce que si ç’avait été vraiment impossible, on s’en serait aperçus dès notre première semaine de vie commune, mais juste « pas possible » et ça, ça nous a pris cinq ans pour nous en convaincre.
Dommage pour moi. Je n’avais pas cinq ans à perdre, moi !
J’ai désormais quarante-deux ans et, d’après ma gynécologue, pour avoir un enfant, c’est mort... je n’aurais pas cette chance... merci. Tu peux être fier de toi, de tes hésitations, de tes excuses bidons : « un enfant, moi ? Je ne suis pas prêt... ça me fait peur... » Je me souviens de ce sourire qui te découvrait les dents jusqu’à la gencive supérieure quand tu cherchais à me donner une explication. Et dire que j’adorais ce sourire-là. Qu’est-ce que j’ai pu être conne !
Tu n’imagines pas ma colère. Si je t’avais en face de moi, je t’étranglerai... oui, oui, tu lis bien, moi la douceur, la tendresse, la gentillesse faite femme, je t’étranglerai... et je découperais ton corps avec une scie, lentement, très lentement, avant de disperser tes membres, ton tronc, ta tête au quatre coins de la ville, dans des bennes à ordures, comme dans les thrillers interdit au moins de seize ans !
Il faut dire que tu concentres tous les défauts.
D’abord celui d’être un lâche. Tu recules toujours devant la moindre décision. Dès fois que tu prendrais un risque. Une erreur est si vite arrivée. Jamais vu quelqu’un manquant si cruellement de courage !
Puis celui d’être un menteur. Alors-là, tu es un champion. Me dire que tu n’aimes que moi, que je suis la femme de ta vie, que jamais, jamais tu ne pourras me tromper avec une autre. Aucune n’est plus jolie que moi à tes yeux. Quels jolis bobards, vraiment. Qu’il me plaisait de croire, bien sûr. J’avais une telle estime pour toi, moi !
Puis enfin, celui d’être un minable. Cinq ans que tu me trompes. Avec Valérie, Isabelle, Catherine, Nadège, des collègues, des amies, des passantes, des garces, car elles savaient que tu étais en couple, que tu vivais « avec la femme de ta vie ».
Tu as abusé de ma candeur et de mon amour pour toi, qui m’aveuglait. Tu sais cet amour dont on parle dans les films, cet amour que l’on décrit plus fort que tout, celui-là même que tu n’as jamais ressenti pour moi, et que j’ai ressenti pour toi de toutes mes forces.
Quel rôle m’auras-tu fait jouer ! La femme idiote, naïve, crédule (les mots me manquent) qui fait confiance parce qu’elle aime. Tout simplement.
Mais vois-tu, ce qui me fait le plus de mal, ce qui me brise le cœur, d’une façon immensément douloureuse, c’est que je n’aurai jamais, jamais d’enfant, que je vieillirai seule. Oh si seule ! Te rends-tu compte ? Penses-tu que je méritais cette peine ? Cinq ans de vie commune, d’espérances déçues, de leurre affectif, de faux-semblants, d’illusions, cinq ans de mensonges, d’excuses minables, pour qu’enfin, nous nous disions adieu.
Je n’aurais pas assez des années qui me restent à vivre pour crier ma colère. »

Voilà la lettre que l’avocat général lut devant la Cour d’assise de Paris dont la salle était pleine. Deux jours de procédure pour juger de la culpabilité de la Marie-Jeanne. Elle, livide, les cheveux roux détachés sur ses épaules, les yeux dans le vague, elle paraissait étrangère à l’histoire. Cependant, elle n’avait pas nié les faits. Elle reconnaissait qu’elle avait prémédité tous ce qu’on lui reprochait. Fabien était mort. Elle l’avait assassiné. Et si elle avait dû le refaire, elle l’aurait tué une seconde fois, et même une troisième.
– Vous reconnaissez avoir écrit cette lettre ?
¬– Oui, je l’ai écrite.
L’avocat général marqua une pause, puis reprit en s’adressant aux jurés.
– On connait donc votre mobile. Cette lettre nous l’expose dans les détails. Cependant, même si l’on peut compatir à votre détresse, il est tout de même très difficile de comprendre que vous en soyez arrivé à commettre l’irréparable sur la personne de Fabien S.
– Je devais le tuer. Je devais le faire. Il m’avait menti. Trahis. Je n’avais plus d’avenir.
– Vous pouviez tourner la page, vous en séparer...
– J’ai essayé. Sincèrement, j’ai essayé. Mais de le savoir avec une autre femme. De savoir qu’il finirait par lui faire un enfant. De savoir qu’il allait m’oublier. Vous ne pouvez pas comprendre ! Non, vous ne le pouvez pas !
– C’est votre acte insensé que nous ne comprenons pas ! répondit sèchement l’avocat général. Tuer cet homme d’une aussi horrible façon. Le découper en morceaux ! Avez-vous pensé à ses parents et à sa sœur, ici présents ?
– Non. Souffla Marie-Jeanne. Je n’ai pensé qu’à me venger.
Le public, qui se tenait serré dans la grande salle, témoigna de sa désapprobation.
– Je ne me cherche pas d’excuses ! cria Marie-Jeanne. Je l’ai fait, c’est tout.
Elle eut un petit tremblement des épaules.
– Je ne peux pas vous expliquer. J’avais mal. J’étais blessée...
– Blessée dans votre orgueil ! L’interrompit l’avocat général.
– Oui... peut-être. Sans doute. Dans mon orgueil. Cet homme, je l’ai aimé. J’ai rêvé de créer une famille. Après tout, j’avais le droit d’espérer être heureuse, non ? Bien sûr, vous autres, pour vous, c’est facile. Vous n’êtes pas tombés sur un homme aussi égoïste que Fabien ! Toujours à me sourire pour mieux me convaincre. Il m’a raconté tellement de mensonges que quand j’ai appris la vérité, j’ai ressenti un appel au sang. C’était comme un tsunami de rage et de désespoir, une envie de me venger, de ne pas lui laisser une chance.
– Vous pouvez le dire, car il n’a pas eu en effet la moindre chance. Vous lui avez fait boire un verre contenant des barbituriques et, une fois endormi, vous l’avez étranglé.
– Oui, oui, oui. Marie-Jeanne se mit à hurler en entendant le résumé de sa « folie meurtrière » et elle ne contint plus sa colère. Oui, il fallait qu’il crève ! Qu’il crève ! Pour s’être moqué de moi. Pour m’avoir promis plus qu’il n’a fini par faire !
– Mais vous rendez-vous compte du nombre de cadavres qu’il y aurait dans ce monde, si toutes les femmes trahies devaient se venger ? Répliqua l’avocat général.
– Toutes des lâches, ces femmes-là, qui n’osent pas aller jusqu’au bout de leur rêve, quitte à se réveiller avec des sueurs froides ! Hurla Marie-Jeanne.

Marie-Jeanne pris trente ans avec vingt ans de sûreté.
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MissFree · il y a
J'ai également apprécié. Je ne m'attendais pas à cette issue à la lecture de la lettre. Personnellement,la seule chose qui m' a vraiment fait tiquer c'est l'absence de 's' à Cour d'assises. Désolé, je pinaille ;-)
Une ou deux interventions du président de la cour, qui est supposé mener les débats, auraient peut-être permis de rythmer différemment le dialogue.

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Emmanuel · il y a
Merci pour votre lecture. Et je m'excuse pour ma/mes faute(s) d'orthographe et, quelquefois, de grammaire... Je suis entièrement de votre avis: ce n'est pas agréable! D'autant que je me relis plusieurs fois avant de les mettre en ligne. Je n'ai donc pas l'excuse de la "précipitation".

En fait, le texte a été construit d'une manière "inspirée"... je ne savais pas où j'allais au début. La Cour d'assises est arrivée après dans mon imaginaire. Le dialogue en a découlé. Je voulais faire court pour aller à l'essentiel : la vie de cette femme (de milliers de femmes). Je pense simplement que beaucoup d'entre elles n'en arrivent pas au meurtre (et c'est sans doute préférable)!
Le discours de l'avocat général part du principe qu'un homme ne peut pas comprendre qu'une femme tue... il est donc sévère. La justice des hommes a toujours eu quelque chose de spécifiquement masculin. Quand une femme est violée, le gars s'en sort assez bien (un peu de prison et des remises de peine pour bonne conduite). C'est "normal" car l'ordre légal est pensé par des hommes.
Alors quand une femme tue, cela apparaît incompréhensible...

Peu de temps avant, j'ai regardé un reportage sur des femmes qui se trouvaient en prison. C'était très, très fort. Ces femmes qui regrettent, qui pleurent, se déchirent... si j'avais pu, je les aurais libérées... même si, malgré tout, il est normal qu'elles paient. Je les aurais libérées au motif que la plupart d'entre elles avait tué à cause des circonstances de la vie. Ce n'étaient pas des tueuses en série, elles n'étaient ni dépravées, ni dangereuses pour la société.
Voilà l'origine de mon texte.
A bientôt.

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MissFree · il y a
Vous n'avez pas à vous excuser! Je suis la première à pester quand je retrouve des fautes dans mes textes alors que je les relis plusieurs fois aussi. Je crois qu'au bout d'un moment on ne les voit plus.

Je vous rejoins complètement sur votre point de vue et le refus de la liberté conditionnelle de Jacqueline Sauvage n'en est qu'un triste exemple qui s'ajoute aux autres .
A bientôt.

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Utilisateur désactivé · il y a
Pourquoi aucun vote ? J'ai beaucoup aimé! Cette idée que l'on assume jusqu'au bout par franchise, ses actes. Oui, il ne fallait pas en arriver là, on est bien d'accord mais il est des meurtres par omission aussi graves et non punissables. Le cas de Marie-Jeanne je l'ai entendu, il existe hélas, une femme qui donne tout et se retrouve seule à 45 ans. Faire cela, ne pas l'assumer est tout simplement dégueulasse. Je peux la comprendre!
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Joëlle Brethes · il y a
Le texte "sonne" peut-être trop "démonstratif" pour véritablement toucher le lecteur. Le dialogue au tribunal m'a fait personnellement un peu tiquer. Il ne fait que reprendre les éléments de la lettre en plus virulent et haineux alors que la lettre est, malgré tout, émouvante...
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Emmanuel · il y a
Je ne sais pas quoi penser. Vous avez sans doute raison. En fait, il y a de ma part une supercherie : j'ai écrit ce texte sans savoir où j'allais. En clair, il m'a juste coûté le prix d'une inspiration débordante. L'absence de travail s'en ressent. Je pense que le lecteur n'est jamais abusé par l'absence de travail...
Merci pour votre analyse qui répond très bien à la question de Luc M. Vous m'apportez un regard que je n'avais pas sur ce texte.

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Emmanuel · il y a
Merci. Oui, j'ai voulu donner une voix à mon héroïne, fut-elle celle de la violence.
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