La rue

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Jeune lecteur chevronné, je m'intéresse tout particulièrement à la psychologie, aux neurosciences, au marketing et à l'intelligence artificielle. J'éprouve aussi beaucoup d'intérêt pour les  [+]

C’était une lourde journée en l’an 2050. Le soleil était plein et haut dans le ciel. Il faisait beau. Il faisait surtout chaud. Beaucoup trop chaud. L’atmosphère était lourde et pesante. La rue était longue, c’était une des plus longues de la ville, et étant donné que c'était une rue piétonne, elle était remplie de passants, chacun grouillant à une vitesse qui lui était propre, dans une direction tantôt claire et précise, tantôt hasardeuse et imprévisible.
Quelques clochards au sol quémandaient quelques centimes d’euros à des promeneurs qui ne les entendaient et ne les voyaient même pas. Il y avait des marchands, des badauds, des charlatans et des salauds. Certains tournoyaient autour des jeunes filles qui se baladaient seules ou en groupes. De jeunes hommes, sûrement âgés de trente ou quarante ans pour les plus vieux, couraient de gauche à droite, de droite à gauche, d’un bout à l’autre de la rue, une mallette à la main, un téléphone porté à l’oreille dans l’autre. Des groupes d’adolescents sortaient des magasins de prêt-à-porter qui contribuaient pour beaucoup à l’activité de la rue, des sacs de grandes marques débordants de vêtements au bout des bras, l’air moqueur lorsqu’ils passaient devant les sans-abri. Une dame et ses deux enfants en bas-âge sortaient du même magasin après avoir fait quelque emplette. Les enfants avaient l’air très excités et ne cessaient de piailler avec des voix très aigues, caractéristiques de la tendre enfance, période où l’on se plaît à être le centre du monde et de toutes les attentions. Tous les trois transpiraient à cause de l’étouffante chaleur, mais la dame suait plus que les enfants. Pas plus loin qu’à quelques mètres d’elle, on pouvait apercevoir des gouttes de sueur ruisselant sur son visage, partant de son cuir chevelu, passant par son front puis coulant sur son nez, jusqu’à ce qu’elles se détachent et tombent lourdement au sol, avec un bruit imperceptible au milieu de la foule bruyante.
En prêtant finement attention, on pouvait déceler beaucoup de fatigue sur le visage de cette femme. Elle devait avoir une quarantaine d’années, avait les traits serrés et tendus, ses yeux étaient petits, son regard perçant, et les pupilles de ces mêmes yeux étaient d’un bleu très pur. Telles des saphirs, elles attiraient l’attention et étaient pleines d’une brillante lueur. Pourtant, son visage grave et ses débuts de rides trahissaient une vie stressante et fatigante, probablement rendue plus difficile depuis qu’elle vivait avec ses deux jeunes enfants. Elle les tenait tous deux par la main, un enfant à sa gauche, l’autre à sa droite, comme pour les empêcher de se chamailler ; ce devait être une habitude pour elle, elle qui avait l’air si fatiguée de passer ses journées à s’occuper des deux bambins. Sans doute vivait-elle seule. Absolument seule, désarmée face à ces deux enfants à la fois voleurs de son énergie et responsables en partie de son bien-être de mère. Un peu plus loin dans la rue, de vieux hommes se prélassaient sur la terrasse d’un café, incapables de bouger car assommés par la chaleur. Un des salariés du bar avait mis sur la terrasse à disposition des clients une télé, câblée sur la chaîne de diffusion des grands matchs de football, de laquelle émanait le match de la journée, un vrai choc sportif attendu par les amateurs depuis des mois. Mais il faisait tellement chaud que les vieux hommes se prélassant au café n’avaient même pas la force de crier ou de se mouvoir dans tous les sens comme à leur habitude. Ils se contentaient simplement d’émettre de petits sons à chaque action du match, laissant transparaître quelque plaisir ou quelque insatisfaction.
La grande rue dans laquelle se jouait ce spectacle ressemblait sensiblement à la rue Victor Hugo dans le deuxième arrondissement de Lyon. Toujours attrayante, elle attirait les promeneurs comme la nourriture attire les gourmands. On trouvait dans cette artère piétonne de nombreux hôtels, ainsi que des bars, des restaurants, des coiffeurs et petits commerces de tous types, puis des grands magasins de marques. Il y en avait pour tous les goûts. Il n’y eut jamais qui que ce soit qui ne puisse trouver ce qu’il cherchait. Ce qui était saisissant, c’était la diversité de population qu’on y trouvait : s’y promenaient des touristes en quête de découverte et des personnes curieuses, des parents avec leurs enfants cherchant telle ou telle boutique, des adolescents en vadrouille après la sortie du collège, des lycéens en flirt qui découvraient timidement les magasins, des bandes d’amis qui voulaient décompresser au café, des salariés à l’air abattu après une dure journée de travail, de petites vieilles dames qui s’en allaient promener leur chien, des sans-abris vivant ici ou là à la recherche de quelques euros, des alcooliques qui se laissaient porter par les mouvements bringuebalants de leurs jambes, des personnes solitaires qui aimaient se retrouver sur un banc de la rue pour lire un livre ou le journal, des penseurs pensifs les yeux au ciel ou dans le vide, des écoliers avec des sacs pleins de bonbons et même des policiers qui déambulaient à la recherche de quelque larcin à sanctionner.
Chaque côté de la rue était bordé d’immeubles haussmanniens qui, en moyenne, faisaient cinq ou six étages. Sur la face des immeubles, les grandes fenêtres sans volets se dessinaient et laissaient entrevoir aux pigeons et moineaux qui papillonnaient au-dessus de la foule quelques signes de vie dans les grands appartements. On retrouvait sur la plupart des portes d’entrée des sculptures représentant des serpents, des lions, des grenouilles, des chevaux et parfois même des anges en guise d’heurtoirs. Des gravures et d’autres sculptures ornaient le contour des portes et les rendaient encore plus originales, uniques. Sur les bouches de sortie d’eau des gouttières étaient posées des gargouilles qui apportaient un charme inégalable à la rue. Mais ce jour-là, il faisait chaud. Trop chaud pour qu’il y eut ne serait-ce qu’une goutte d’eau dans les bouches des gargouilles, trop chaud pour que les vieillards amassés au bar puissent esquisser ne serait-ce qu’un sourire, trop chaud pour que les bonbons des écoliers ne fondent pas, mais assez chaud pour que le front de la dame aux deux enfants ruisselle de gouttes de sueur et que les marmots deviennent désagréables.
C’était difficile à vivre. Pour tous ; autant pour les vieux bonhommes que pour les gargouilles pourtant dépourvues de conscience, de pensées et de sensations. Dans cette grande rue où les enfants gambadaient, où les parents se plaignaient, où les penseurs étaient agacés par les forts rayons lumineux de l’étonnant soleil et où la canicule régnait, une sorte de gêne se faisait sentir. Tout le monde -et l’on pourrait même faire allusion à ces gargouilles inanimées- ressentait cette gêne, mais personne n’osait l’exprimer. Il est vrai, se disait-on, qu’une température supérieure à quarante degrés ne se faisait jamais ressentir en cette période, surtout pas en ce lieu ! Il fallait pourtant s’y habituer... Le prochain hiver serait sûrement encore plus chaud !
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