La route des larmes

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Plus qu'une simple histoire de vengeance, La route des larmes est une plongée au cœur de la Colombie Britannique. Le ton résolument américain nous

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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...) ... [+]

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J'ai tiré une dernière taffe et j'ai écrasé le mégot sur le bitume. Le ciel était couvert de nuages noirs plus lourds que le chagrin. À perte de vue, la route n'était qu'un long ruban qui serpentait à travers les collines recouvertes de forêts. La route des larmes ! C'est ainsi qu'on la surnommait maintenant.
Yellowhead. Route No 16, Colombie-Britannique. Je me trouvais à 15 miles de Smithers en direction de Prince Rupert.
Plusieurs années que je n'avais pas mis les pieds par ici. Peut-être que si j'avais été là, rien ne serait arrivé. Peut-être qu'Alisha serait encore en vie. Peut-être, mais avec des si, il y aurait bien moins de regrets dans ce triste monde. Il était de toute façon trop tard. J'avais fait un choix, celui de foutre le camp de ce trou à rats. Trop de coups de ceinturons, trop de rage contenue. J'étais parti, six mois avant que mon salopard de paternel ne soit terrassé par une crise cardiaque. Un comble pour un type qui n'avait jamais montré qu'il avait un cœur, juste un gosier et un estomac qu'il n'arrivait jamais à remplir avec tout l'alcool du monde. Qu'il brûle en Enfer.
Je suis descendu de la route et j'ai foulé les herbes folles sur le bas-côté où on l'avait retrouvée. Dénudée, violée, battue à mort. Quelle importance ? Qui se souciait d'une gamine qui appartenait à une communauté des Premières Nations. Une squaw insignifiante. Une WET'suwet'en de la population autochtone des Dakelh. Une indigène qui n'intéressait personne, surtout pas le gouvernement. Comme moi, avant que je ne mette les voiles.
J'aurais voulu ressentir sa présence, mais Alisha n'était plus là. Là où je me tenais, il n'y avait qu'une dérisoire croix blanche, en bois avec son nom dessus peint en grosses lettres capitales noires. Et au-dessus du nom, en haut de la croix, un cœur, toujours en bois avec sa photo, la date où elle était morte et ces mots à la con « Un ange au paradis ».
Qui méritait de mourir de cette façon à seize ans ? Je me suis retenu de shooter dans les fleurs en plastique plantées au pied de ce mémorial miteux. Ma petite sœur méritait mieux que ça. Je reviendrais demain, je planterais un arbre, rien que pour elle. Pas un sapin de Douglas, un épicéa ou un autre truc comme ça comme on en voyait des milliers par ici. Non, un arbre qui flamboierait un jour en poussant sur son sang versé. Je trouverais bien, il le fallait pour lui rendre l'hommage qui lui était dû.
La Ford s'est arrêtée juste derrière ma voiture. Gyrophare sur le toit. Les bandes bleu jaune et rouge typiques de la GRC, la Gendarmerie Royale du Canada. Deux types en uniforme en sont descendus. Down Garret et un autre gars plus jeune que je ne connaissais pas. Je suis remonté tranquillement au niveau de la route.
— Mince alors, Josh Ignas. J'ai bien failli ne pas te reconnaître.
— Salut Down.
— Alors, t'es de retour dans le coin ?
— Comme tu vois.
Il a fait un signe de tête en direction de la croix.
— C'est moche, hein ?
— Oui.
— Pourquoi t'es là Josh ?
J'ai hésité à lui répondre. Je ne lui devais rien. À une autre époque, Down m'avait bien fait chier. Faut dire qu'en ce temps-là, je n'en étais pas à une connerie près.
— Disons que je m'intéresse à ce qui est arrivé à ma sœur.
— Ne va pas remuer la merde, on a déjà enquêté, tu sais.
J'ai planté mon regard dans ses lunettes de soleil. On aurait dit une caricature de flic américain. Manquait juste le chewing-gum. Garett avait pris du bide et pas qu'un peu. Le blondinet joufflu à côté de lui ne mouftait pas, mais il avait posé sa main sur son arme de service, histoire de me faire passer un message. J'ai juste ricané légèrement en secouant la tête. Je savais que la GRC n'en avait pas grand-chose à foutre de gens comme nous. Des citoyens de seconde zone, c'est comme ça qu'ils nous percevaient. Une Indienne assassinée, et alors ? Il y en avait eu des dizaines sur cette route. De la chair fraîche pour tous les prédateurs en goguette. La plupart des enquêtes n'avaient jamais abouti. La route des larmes portait bien son nom.
— Salut Down. Peut-être à un de ces jours.
Une bande de corbeaux traçaient des cercles dans le ciel. Je les ai observés avant de remonter dans ma bagnole. Ici, tout était sujet à interprétation. Dans le rétroviseur, j'ai regardé les silhouettes des deux représentants de la loi rapetisser pour disparaître au premier virage.

De l'extérieur, la maison avait l'air d'un taudis. Elle me donnait l'impression de pouvoir s'écrouler à la prochaine tempête. Et autour, c'était pas mieux. Une épave de Pick-up montée sur parpaings, de vieux fûts rouillés, un bout de jardin envahi de saloperies. Avant-hier, quand j'étais revenu, ça ne m'avait pas sauté autant à la gueule. Je devrais m'occuper un peu de tout ça avant de repartir. Mais je doutais que les circonstances m'en laissent le temps. J'ai poussé la porte. Ma mère était enfoncée dans le vieux fauteuil bancal dont elle ne bougeait plus beaucoup. Elle avait l'air d'avoir pris vingt ans depuis mon départ.
— Salut Ma.
Elle s'est levée comme si toute la peine du monde enveloppait ses épaules. C'était pas loin d'être le cas. Puis elle a trottiné doucement vers la gazinière pour me réchauffer un reste de ragoût. L'écran de télévision 24 pouces était allumé. Les Giants de Vancouver foutaient une pâtée aux Blazers de Kamloops.
Depuis quand ma mère s'intéressait-elle au hockey sur glace ? Peut-être depuis que je lui envoyais une partie de ma paye gagnée sur les plateformes pétrolières de forage en mer. La maison était proche d'une ruine, mais mon argent avait largement contribué à en améliorer l'équipement intérieur. Télé, micro-onde, nouveau four, un congélateur aussi et bien d'autres choses de la merveilleuse société de consommation. Elle avait dû faire quelques envieuses dans le village.
Elle a posé la casserole réchauffée sur la table où elle avait déjà mis mon couvert. Puis elle s'est arrêtée devant l'autel improvisé où trônaient des photos d'Alisha éclairées en permanence avec deux bougies électriques. Elle me tournait le dos. Sa prière était muette, mais je savais qu'elle s'adressait à sa fille. Elle est bien restée plantée là cinq minutes. J'ai regardé ses cheveux gris, parsemés de fils tout blancs. Autrefois, elle les avait d'un noir de jais.
Puis elle a grommelé quelques mots, j'ai compris qu'elle allait se coucher.
Je suis passé sur une chaîne d'info en continu, il y avait longtemps que voir des armoires à glace aux maillots bariolés, glissant sur des patins, se foutre des coups de crosse ne m'intéressait plus. Comme d'habitude, les nouvelles n'étaient pas réjouissantes, le monde n'était qu'une toupie déglinguée qui tournait de traviole. Violence ordinaire. Un reportage de trois minutes sur le scandale des pensionnats autochtones. Les langues commençaient à se délier, certaines vérités nauséabondes refaisaient surface. Pas suffisant cependant pour changer le quotidien de ceux qui survivaient ici. J'ai coupé le poste. J'avais encore des trucs à faire avant de dormir.

Les néons du bar étaient un appel à vider son désespoir. Je me suis garé sur le parking attenant. Il restait de la place, on était en pleine semaine.
L'Old Trapper était resté dans son jus. Du bois partout. Des planches brutes, de faux rondins et des toiles d'araignée dans les coins. Et une belle collection de tord-boyaux de tous les pays du monde civilisé sur les étagères derrière le comptoir. Mon vieux en avait testé un paquet.
Dennis, le patron, me semblait encore plus grand que dans mon souvenir. Un colosse qu'il ne fallait pas emmerder et qui vous aurait envoyé au tapis avec une simple baffe. Mais ici, au moins, les Indiens n'étaient pas indésirables. Et les pompes à bière étaient rutilantes.
J'ai salué Dennis en soulevant ma casquette, il a porté deux doigts à sa tempe, ça suffisait, pas la peine d'en rajouter. Je me suis dirigé vers l'une des tables du fond où se trouvaient déjà Isaac et le type dont il m'avait parlé. Ils avaient déjà entamé les hostilités.
Isaac s'est levé pour me porter l'accolade. Avant de m'asseoir, j'ai commandé une Victoria Lager, comme eux.
Isaac était mon frangin de cœur. Il était resté au pays. Guide de chasse et de pêche. Il se faisait chier à trimballer des Américains obèses, qui se prenaient pour Rambo avec leurs tenues de camouflage, et quelques Européens en quête d'exotisme, dans la montagne. Les touristes adoraient avoir affaire à un gars issu des Premières Nations, ça faisait plus authentique sur les photos.
— Josh, voici Frank Hubard.
— Salut Frank.
— S'lut.
Le mec était pire qu'une épave. Plusieurs caps Horn au compteur et un paquet d'échouages. Est-ce que je pouvais avoir confiance en ce qu'il allait me raconter ? Pas le choix, je n'avais rien d'autre en réserve.
Alors je l'ai laissé causer. D'une voix pâteuse et hachée, épuisée par les trop nombreux verres de toutes les saloperies qu'il avait pu dégoter au fil des jours. Au fur et à mesure qu'il débitait ce qu'il savait ou croyait savoir, je n'ai montré aucune réaction. Comme si tout cela me laissait indifférent. Mais au fond de mes tripes, une boule grossissait et faisait des ravages. On a remis une tournée. J'ai tout payé.
Quand on s'est retrouvé sur le parking, je l'ai regardé partir au volant d'un break Chevrolet hors d'âge dont la carrosserie menaçait de se détacher à chaque tour de roue. Je me suis tourné vers Isaac.
— Comment ce type arrive encore à conduire dans son état ?
— Je crois que sa bagnole connaît mieux le chemin de sa maison que lui.
— Et tu crois que ses infos sont fiables ?
— C'est un poivrot, mais généralement, il ne raconte pas trop de conneries.
— On en aura vite la preuve.

Les corbeaux traçaient des cercles de plus en plus restreints dans le ciel. Ils m'attendaient depuis un moment, depuis qu'Alisha était morte. Ils me le faisaient savoir en balançant leurs croassements au-dessus de ma tête. Les signes ne trompaient pas dans cette région du monde. J'ai fait un trou pour planter l'érable argenté à côté de la croix. J'avais dégoté le plant dans la matinée. Je suis resté un moment-là, sans rien dire, sans prier, cela ne servait à rien. J'ai pris le couteau de chasse que je portais à la ceinture et j'ai tranché la longue tresse de cheveux noirs que je portais dans le dos. Je l'ai posée au pied de la croix et j'ai juré dessus à Alisha que j'allais faire ce qu'il fallait pour qu'elle puisse s'envoler.
L'après-midi touchait à sa fin quand j'ai repris la voiture. Après une demi-heure de route, à la fin de la piste en terre praticable, j'ai coupé le moteur. Je suis sorti et j'ai pris le vieux fusil de chasse de mon père.
Il me restait un peu plus d'un mile pour atteindre Crater Lake. Le sentier caillouteux grimpait sec, traversait des prairies et des forêts d'épineux. Vu l'heure, les derniers et rares randonneurs étaient déjà partis depuis un bout de temps. Les premières neiges tomberaient bientôt, un vent froid cherchait le chemin de mes os. J'ai franchi un dernier surplomb et l'ancien volcan est apparu. Crater Lake, un trou d'eau sombre alimenté par une cascade qui tombait de la montagne au-dessus. Il n'y avait qu'un filet d'eau, il faudrait attendre le printemps et le dégel pour la voir gronder vraiment.
Philip Farmer était là. Sans son uniforme de la GRC, mais je l'aurais reconnu quand même avec ses grosses joues et ses cheveux blonds. Ce salopard n'aurait jamais dû se soûler avec ses potes et se vanter de s'être fait une Indienne. Les gens finissaient toujours par causer. Ce pochard d'Hubard par exemple, occupé ce jour-là à se mettre minable sur une table adjacente, mais dont les oreilles fonctionnaient encore.
Farmer, je l'avais appelé pour lui donner rendez-vous ici. Un règlement de comptes à la loyale. Entre lui et moi. Comme au bon vieux temps de la conquête de l'Ouest. C'était ça où je balançais mon témoin aux médias qui s'en donneraient à cœur joie. Surtout avec toutes les histoires qui sortaient aujourd'hui.
J'ai saisi mon fusil à deux mains. Lui aussi était armé. J'étais encore à bonne distance quand il a parlé le premier. Crier serait d'ailleurs plus exact.
— On est pas obligé d'en arriver là !
— Je ne crois pas qu'il y ait un autre choix Farmer.
J'ai remonté mon arme légèrement, à l'horizontale au niveau de ma hanche.
Ce fut comme un coup de tonnerre. Le bruit de la détonation roulait contre les montagnes, revenait en échos démesurés.
Je savais ce qui s'était passé. Avec sa Maral SF Grade 5 Monte-Carlo, Isaac venait d'éclater la tête de Down Garett, planqué dans les rochers et qui m'avait en ligne de mire. Sauf qu'Isaac était arrivé bien avant lui et qu'il avait eu le temps de bien choisir son poste de tir et de le voir s'installer. C'était ça, pas l'inverse, sinon j'aurais été déjà mort moi aussi.
Ça a été le signal, le début du canardage en règle. Je me suis déplacé en direction de Farmer, toujours en courant et en faisant de nombreux écarts sur les côtés. J'ai entendu une balle siffler tout près de mon oreille. Quand j'ai estimé la distance raisonnable, j'ai pressé la détente à mon tour. Il a tourné sur lui-même, une grosse fleur rouge grandissait sur son blouson doublé en jean. Les munitions pour la chasse à l'élan ne pardonnaient pas.
Le silence a repris possession des lieux. Pas très longtemps. Des cris dans le ciel. Les corbeaux étaient de retour. L'un d'entre eux s'est posé sur un rocher près de moi et m'a regardé de son œil rond. Je comprenais ce qu'il voulait me dire. Alisha pouvait tranquillement rejoindre les ancêtres maintenant.
Je lui ai offert, à lui et à ses congénères le cadavre de Philip Farmer. Et en prime celui de Garett.
Issac est descendu de son poste et est arrivé près de moi.
— J'aurais pu le descendre aussi.
— Non, je t'avais bien dit que c'était à moi de m'en charger. Tu as fait ta part du job. Les choses sont rentrées dans l'ordre maintenant.
— On les retrouvera pas avant demain au pire, mais faut pas qu'on traîne.
Il avait raison. Des jeunes Indiennes assassinées, personne n'en avait rien à foutre. Mais deux représentants de la loi abattus, ça allait grouiller d'uniformes dans le secteur.
— Tu pars toujours au Venezuela ?
— Oui, ils cherchent de bons guides de chasse par là-bas.
Une dernière accolade. Isaac a disparu dans la pénombre qui s'installait. Est-ce qu'on se reverrait un jour ? Rien n'était moins sûr.

Je suis repassé par la maison, mon sac était prêt. J'ai embrassé ma mère sur le front. Je crois qu'elle pleurait.
La nuit était déjà noire quand je suis reparti. Dans quelques heures, j'aurais franchi la frontière.



Ce texte est une pure fiction même s'il est inspiré par de tragiques faits divers ayant eu lieu sur cette route (ou autoroute) des larmes en Colombie-Britannique.

À Alisha, Gloria, Micheline, Gale, Pamela, Monica, Colleen Maureen, Shelley, Alberta, Delphine, Ramona, Roxanne, Lana, Nicole, Tamara, Aielah, Helen, Virginia, Cecilia, Deena, Bonnie, Madison, Immaculate, Anita, Doreen et toutes les autres.
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Une bonne documentation et un récit poignant ! Désolée pour la lecture tardive , mais cela ne vous a visiblement pas manqué!
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Adjaratou FALL · il y a
Magnifique récit, qui met en lumière un drame tu, pas forcément connu au-delà des frontières canadiennes. Bravo.
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Laura Beaujour · il y a
Une écriture top et un sujet qui mérite d'être mis en valeur. Bravo
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Marie Quinio · il y a
Superbe écriture Michel, je t'admire vraiment. Finaliste jury, très mérité.
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JAC B · il y a
Ravie pour ce macaron, Michel, il a pris le bon chemin.
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Thara · il y a
Josh a vengé sa soeur, elle peux reposer en paix...
+ 5 voix pour avoir aimé ce texte (bonne chance à lui) !

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JH C · il y a
Bonne finale Michel :)
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien renouvelé et bonne finale Michel !
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Eric Demens · il y a
Un magnifique texte, très noir, écrit comme il le fallait. Parfait. J'aime beaucoup.
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JL DRANEM · il y a
Un texte qui a du souffle !
Mon soutien pour cette nouvelle en finale !

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