La Rochelle et le Président

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Image de Hiver 2022
Monsieur le Président se trouvait à la fenêtre de son bureau et regardait le soleil se coucher sur l'Élysée.
Le palais était désert, les jardins étaient déserts. C'était l'été, et hors quelques agents de sécurité, il n'y avait plus personne dans les locaux.
Sauf lui. Monsieur le Président est resté. Il songe, comme à chaque soir de crise.
Il a renvoyé tout le monde : les ministres, les secrétaires d'État, les chefs de cabinets, même les greffiers et les plus petits gratte-papiers. Rentrez chez vous. Dormez. Du balai. Rien à faire dans l'instant, on verra ça demain.
Le problème n'est pas neuf : des grèves, et surtout des grévistes.
Des mécontents, il y en a toujours eu. Cette fois, cela semble pourtant plus sérieux que d'habitude. Les forces de l'ordre ont dû intervenir et les grévistes se sont retranchés dans l'usine de textile.
Ils font le mort. Ils refusent d'ouvrir, ils refusent de parlementer. Pas de prise d'otage. Pas de vandalisme. Même pas de revendication. Rien.
Le préfet de police piétine. On ne peut quand même pas faire forcer les portes de l'usine comme s'il s'agissait de terroristes ! Si dans la panique, il y avait des blessés ? Si les grévistes ripostaient, si les choses s'envenimaient ? Ce serait de la folie ! Et quelle mauvaise presse !
Mais on ne peut pas non plus les laisser occuper l'usine impunément.
Il y a un milliard de choses qui peuvent tracasser un président. Cette milliard et unième lui reste dans le pied.
Faire comme les grévistes ? Faire le mort ? Attendre ? Jouer la guerre des nerfs, à celui qui se lassera le premier ?
C'est le plus simple. C'est aussi le plus efficace.
Le soleil a à présent tout à fait disparu. Monsieur le Président attend encore un instant, avant de quitter à son tour son bureau.
Soudain, il lui semble percevoir une musique qui vient de l'extérieur. Comme le son d'un violon.
Rêve-t-il ? Allons, pas de blague : qui pourrait s'amuser à jouer impunément du violon dans le jardin le plus sécurisé de France ?
Il ouvre la fenêtre. Le son est à présent bien perceptible et semble venir d'un proche bosquet.
Aucun doute possible : quelqu'un joue du violon.
La musique est diffuse, mais indubitablement proche.
D'ailleurs, le musicien ne manque pas de culot : comme s'il ne lui suffisait pas de jouer du violon, il faut également qu'il chante !
« Cadet Rousselle devra traiter
Il devra traiter sans tarder
Avec le chef des insurgés
Et l'invitera à boire le thé
S'il daigne écouter La Rochelle
Ainsi fera Cadet Rousselle... »
Monsieur le Président appela le chef de la sécurité. Non seulement un intrus jouait de la musique dans les jardins, mais en plus il le narguait !
Quand il demanda ce que ce musicien faisait dans les jardins, et comment il avait pu s'y introduire, le chef de la sécurité resta perplexe : personne n'avait passé les entrées, on n'avait vu personne, on n'avait entendu personne, et, après visionnage des caméras de surveillance, il semblait manifeste qu'il n'y avait eu personne.
Jugeant qu'il ne ferait que se rendre ridicule s'il insistait, Monsieur le Président décida d'aller dormir, mais se promit de tirer rapidement cette affaire au clair.
Il passa une très mauvaise nuit, l'air de Cadet Rousselle lui tintait sans cesse aux oreilles.
Dès l'aube, il alla voir lui-même le bosquet d'où il lui semblait avoir entendu le bruit du violon. Rien : pas la plus petite trace dans le sable des allées qui aurait pu indiquer le passage de quelqu'un.
Il n'eut pas le temps de se poser davantage de questions, car il fut bientôt rattrapé par son Premier ministre qui lui remit sous le nez la question des grévistes.
Sans comprendre comment, il s'entendit répondre : « J'irai. »
Et à la stupéfaction générale, il y alla, sa voiture escortée de gendarmes à moto, et se faisant suivre par un petit fourgon.
Arrivé sur les lieux, il demanda à passer le cordon de police et descendit de voiture. Il demanda un porte-voix et appela vers l'usine, annonçant que le Président désirait s'entretenir avec le porte-parole des grévistes.
Passée la première surprise, une femme se montra à une des fenêtres.
Il fit sortir du fourgon une table, deux chaises et un plateau à thé, et disposa le tout à mi-chemin entre l'usine et les voitures de police. Il invita cette dame à descendre et à venir discuter devant une tasse de thé.
Éberluée, la gréviste descendit. Ils s'installèrent à la table.
Elle s'appelait Magda, élevait seule ses trois filles, et venait d'être licenciée pour avoir refusé une diminution sur un salaire déjà bas, et une augmentation de ses heures de travail. Ses camarades étaient dans le même cas, et même ceux qui avaient accepté la diminution de salaire avaient fait chorus, jugeant leurs conditions de travail déjà assez pénibles par le passé, certaines, d'ailleurs, contraires au Code du travail. Ils avaient voulu faire appel à la justice, mais les avocats de l'entreprise les avaient inondés de paperasses pour s'en débarrasser et rien n'avait abouti.
« Savez-vous combien je gagnais, Monsieur le Président ? Savez-vous dans combien de mètres carrés on vit à quatre ? On demande juste la justice. Que notre patron respecte la loi et le Code du travail, c'est pourtant pas la lune ! C'est fait pour ça, non ? »
Les policiers virent après un certain temps le Président serrer la main de la gréviste et revenir vers eux.
Il ordonna au lieutenant de police de disperser ses hommes et de remballer leur matériel. Il avait obtenu de madame Magda la promesse que tous les grévistes seraient rentrés chez eux avant ce soir si la police levait le camp.
Il regagna l'Élysée et appela lui-même le juge des prud'hommes pour lui faire rouvrir le procès, et le meilleur avocat de sa connaissance en lui demandant de prendre en charge le dossier des grévistes.
Le lendemain, certains journaux parlaient de la tasse de thé du président. D'autres parlaient de la mise à pied du directeur de l'usine de textiles.
Un jour d'automne, alors qu'un village à l'autre bout du pays subissait une grave inondation, qui avait détruit de nombreuses maisons, Monsieur le Président s'occupait d'un discours, d'un problème d'économie et d'une cérémonie pour le lendemain soir, quand il entendit à nouveau le violon qui arrivait par la fenêtre laissée ouverte.
Par un complet hasard, il était à nouveau seul. Cette fois, la musique ne venait plus d'un bosquet, mais d'un parterre de fleurs, non loin des fenêtres du rez-de-chaussée.
« Cadet Rousselle a des enfants
Qui même s'ils sont indépendants
Quand ils se blessent jusqu'au sang
Leur Papa doit être présent
S'il daigne écouter La Rochelle
Il les verra, Cadet Rousselle... »
Monsieur le Président dévala les escaliers et se rua dehors.
Personne. Un vigile, à côté de la porte, le regarda d'un œil étonné.
« Vous n'avez rien entendu ? »
Non, il n'avait rien entendu, et pourtant il était en poste depuis une heure.
Monsieur le Président fit demander un avion rapide pour se rendre sur les lieux du sinistre.
Une cinquantaine de familles avaient été sauvées de la crue, mais avaient perdu leurs maisons et étaient à présent parquées dans un gymnase.
Monsieur le Président parla un peu pour leur garantir le soutien de l'État, puis il aida les secouristes à déplier les lits de camp et à distribuer des couvertures.
Après quoi, il partagea un café avec les sinistrés et regagna la capitale à temps pour se préparer en vue de la cérémonie.
Le lendemain, des journaux affichaient ses cernes lors du discours, et d'autres publiaient des photos le montrant donnant des couvertures à des enfants.
Quand les hôpitaux, les écoles publiques et les agriculteurs demandèrent des revalorisations et des aides de l'État, se plaignant de leurs difficiles conditions de travail et du peu de moyens dont ils disposaient pour être efficaces, cela tomba fort mal, car le conseil des ministres avait précisément autre chose à l'ordre du jour. On jugea plus sage de reporter le problème à plus tard, on verrait quand.
Le soir même, le Président entendit à nouveau l'air de violon s'élever du côté de la grille des jardins, précisément alors que sa voiture la traversait. Il ordonna au chauffeur de s'arrêter et de baisser la vitre.
« Cadet Rousselle sait s'entourer
De politiciens chevronnés
Mais pour éduquer ou soigner
Ils ne sont pas du bon métier
S'il daigne écouter La Rochelle
Il en changera, Cadet Rousselle... »
Il remonta la vitre.
Le lendemain, les journaux titraient qu'un agriculteur était nommé ministre de l'agriculture, un médecin généraliste ministre de la Santé, et un professeur d'école ministre de l'Éducation.
Néanmoins, si Monsieur le Président « daignait écouter La Rochelle », cela n'allait pas sans inquiétude des conséquences, certains de ses conseils étant difficiles à appliquer, ou contraires aux usages courants.
Mais les conséquences furent finalement bénéfiques, et, à mesure que la musique du petit violon se manifestait, les affaires de l'État semblaient s'en trouver mieux.
Mais étrangement, plus les affaires de l'était s'amélioraient, moins le petit violon se manifestait.
Afin d'en avoir le cœur net, Monsieur le Président appela un jour son prédécesseur. Il l'invita à l'Élysée pour un colloque en privé.
Au risque de se rendre ridicule, il lui demanda, après les politesses d'usage :
« Est-ce que cela vous dit quelque chose, si je vous parle de La Rochelle ? »
Monsieur l'Ancien Président eut un petit sourire et dit : « Vous ne parlez pas de la ville, n'est-ce pas ? »
« Non. »
« D'un air de violon ? »
« Plutôt. »
Monsieur l'Ancien Président se carra dans son fauteuil, sifflota les premières mesures de Cadet Rousselle, et murmura, en confidence : « Je l'ai entendu aussi, moi aussi. Et moi aussi, j'ai appelé le Président d'avant pour être sûr que je n'avais pas rêvé. Vous l'entendez souvent ? »
« Je l'ai entendu souvent au début, mais un peu moins maintenant. »
« Et vous l'avez écouté ? »
« Ce n'est pas toujours facile. Mais j'ai essayé chaque fois que c'était possible. »
« Oui, c'est triste quand on y pense : si un homme de chair et de sang nous avait donné les mêmes conseils, on ne l'aurait pas écouté. On lui aurait fait des promesses qu'on n'aurait pas tenues, ou on lui aurait prouvé que ce n'est pas si simple, pour ne pas lui dire carrément que ce n'est pas dans nos intentions ou que l'on a autre chose à faire. En bref : on l'aurait envoyé balader. Mais quand c'est une apparition miraculeuse qui se donne la peine de nous avertir, on se met à plat ventre, tout président que l'on soit... Remarquez, moi, je ne l'ai guère écouté, j'en ai fait à ma tête. C'est allé parfois bien, parfois mal, c'est allé comme c'est allé. Mais quand il s'agissait de prendre une décision grave, ou quand je me trouvais dans une situation inextricable, j'espérais entendre le violon, j'espérais que La Rochelle me donnerait un conseil... »
Il eut un petit rire.
« Une fois, j'étais tellement désemparé que je l'ai appelé par la fenêtre ! Heureusement que personne ne m'a entendu... Ou que si quelqu'un m'a entendu, il n'en a jamais rien dit... Vous l'entendez souvent encore ? »
« Une à deux fois par semaine, en moyenne. »
Il hocha la tête.
« C'est encore trop ! Vous êtes bientôt en fin de mandat. La Rochelle vous donnera votre congé. »
« Que voulez-vous dire ? La Rochelle ne peut pas me donner mon congé. Ce sont les électeurs... »
« La Rochelle c'est les électeurs, ne l'avez-vous pas encore compris ? Si après quatre ans, vous avez encore besoin que le violon se manifeste, c'est que vous n'êtes pas mûr pour rester président. Tenez, je sais qu'un de nos prédécesseurs, un qui a fait plusieurs mandats, lui aussi a entendu le violon, mais uniquement lors des graves crises internationales : peut-être cinq ou six fois dans toute sa carrière, pas plus. Parce que, lui, il n'avait pas besoin de La Rochelle pour faire des choix judicieux. »
« Je peux encore m'améliorer. »
« Bien sûr : vous me dites que vous l'entendez moins, c'est signe que vous prenez de bonnes décisions qu'il n'a pas besoin de vous souffler, que vous vous bonifiez à la politique. Pas à la politique qui fait de l'économie et gère les relations internationales : à la politique qui s'occupe à faire du bien au pays et à ses habitants. Faites votre possible, vous êtes sur la bonne voie, et je vous souhaite de tout cœur un second mandat. Mais ce n'est pas vous qui en déciderez. Je me demande même si ce seront les électeurs... Enfin, bonne chance tout de même. »
Ils se serrèrent la main et se quittèrent sur ces mots.
À quelque temps des campagnes électorales, Monsieur le Président, alors en train de déjeuner avec ses ministres, entendit en plein jour par les fenêtres ouvertes le son du petit violon.
Il s'essuya la bouche, posa sa serviette, pria la tablée de l'excuser un instant, et alla s'accouder à la fenêtre.
« Cadet Rousselle a fait l'emplette
D'un chapeau qui va à sa tête
Hélas, trop tard pour faire la fête
Car voici l'heure de la retraite
Il n'a plus besoin d'La Rochelle
Bon voyage à Cadet Rousselle... »
Il hocha la tête et murmura : « J'aurai pourtant fait de mon mieux... Adieu, La Rochelle. »
Puis il retourna à table et finit son pain.
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Fred Panassac · il y a
Une satire plaisante qui a le bon goût de prendre une chanson très connue et ironique comme modèle de pastiche. Le ton est agréable, la voix « miraculeuse » donne des conseils sans insistance, je dirai juste que l’orientation de l’histoire est très optimiste et regarde la réalité avec des lunettes édulcorantes. Heureusement, la fin ne donne pas un résultat acquis, il y a encore du travail. Un texte qui, prenant des cibles générales, n’est pas susceptible de favoritisme ou d’attaquer des têtes de turc actuelles.
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Olivia Rozet · il y a
Bonjour, je vous remercie pour cette analyse toute en finesse.
Et je suis très flattée que la fin vous satisfasse!

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Sylvain Dauvissat · il y a
C'est un récit vraiment original !
La légende dit, à propos de l'empereur Constantin je crois, que la veille d'une bataille décisive, il vit en rêve un chrisme. Le lendemain, il se convertit et obtint une victoire militaire.
Et si cette chanson était le chrisme du président ? Et s'il se convertissait à vraiment écouter les maux du peuple ? On peut rêver, mais c'est bien à ça que sert le genre de récit que vous avez écrit, non?
Par ailleurs, votre écriture est agréable et fluide.

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Olivia Rozet · il y a
Bonjour, merci pour ce commentaire élogieux. Je ne connaissais pas cette anecdote sur l'empereur Constantin, mais il y a effectivement un peu de ça.
Je n'ai pas l'intention de faire de la revendication politique, mon avis est seulement qu'un président, quel qu'il soit, doit être président des français avant d'être président de la France.
Et effectivement, il faut parfois un peu de surnaturel pour prendre conscience des réalités.

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J.A. TROYA · il y a
Excellent récit, bien dans l'air du temps :)
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Olivia Rozet · il y a
Merci, c'est vrai que cette période a été très inspirante!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il faudrait envoyer votre texte au Président .
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Olivia Rozet · il y a
J'en prend bonne note. Ce serait effectivement une idée intéressante!
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Roll Sisyphus · il y a
Il me plait que les Présidents parfois ouvrent leurs fenêtres pour sentir et entendre le souffle du vent.
Puisse cela leur faire, nous faire le plus grand bien.
Merci !

Cadet Rousselle va résonner
Dans ma tête tout'la journée.
Je n'en serai pas étonné.

(Désolé le compte n'y est pas et le temps m'est compté)

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Olivia Rozet · il y a
Merci de votre remerciement. Espérons en chœur qu'ils ouvrent effectivement leurs fenêtres de temps en temps.
Bonne journée à vous (j'espère que Cadet Rousselle ne vous embêtera pas trop)

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Joëlle Brethes · il y a
Fable plaisante...
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Olivia Rozet · il y a
Grand merci!

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