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Pascale Pujol

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Quand Charles fit sa déclaration, Alix, les yeux brillants et son teint de porcelaine rosi d’émotion, tendit sa main gauche entre sa mère et sa grand-mère pour leur montrer le bijou à son annulaire. Pareille à une pie, ou peut-être un rapace, la grand-mère fondit sur la main minuscule, l’emprisonna puis approcha ses yeux rusés de la bague qu’elle regarda sous toutes les coutures. « C’est une taille ancienne », lâcha-t-elle enfin d’un air entendu, ce qui voulait dire, bien sûr, que la pierre avait moins de valeur marchande qu’un diamant moderne ; ce à quoi Charles répondit simplement, mais sur un ton légèrement offusqué et en accentuant les « a » à outrance : « C’est un bijou de famille, Mâdâme. » Elle fit mine de réfléchir à autre chose, d’arranger dans le vase les fleurs qu’il venait d’apporter, et dit à mi-voix en se tournant, de l’air parfaitement innocent qui lui permettait d’assener ses petites horreurs en toute impunité : « Ah oui ? » Et la discussion fut close.

Puis, la grand-mère d’Alix décida qu’elle porterait sa propre robe de mariage, qui attendait un improbable bis depuis soixante-cinq ans, sagement pliée dans un coffre, enveloppée de papiers de soie et parsemée de pétales de rose. « C’est une Poiret, ma chérie », dit la vieille femme en caressant doucement la joue de sa petite-fille de sa main parcheminée ; et les doigts secs et noueux comme des sarments, les longs ongles laqués de rouge et le maigre poignet chargé de lourds bracelets faisaient songer aux redoutables serres d’un faucon bagué. « C’est de la haute couture. Je n’avais pas vingt ans et j’étais aussi fine et jolie que toi », poursuivit-elle en jetant un œil acéré à la taille de la jeune fille. « C’est une pièce unique, le couturier a tout supervisé lui-même et c’est la première d’atelier flou qui l’a apportée de Paris et a terminé les dernières retouches sur moi le matin du mariage. »

Il est vrai que la robe était très belle ; un crêpe envers satin d'une soie presque liquide tellement elle glissait sur la peau, et de la dentelle de Calais arachnéenne. Grège. Fluide. Couvrant juste le genou. De fines bretelles qui dessinaient un joli décolleté en V. Et c’est vrai aussi qu’on aurait cru qu’elle avait été faite pour Alix quand elle l’essaya la première fois ; la jeune fille rosit à nouveau quand elle se vit dans la grande glace en pied de sa chambre. Ses cheveux noirs très raides, coupés en un carré court légèrement plongeant dont la frange venait lui manger les sourcils, rendaient le tableau encore plus saisissant ; et la grand-mère fut tellement impressionnée – elle croyait se voir au même âge – qu’elle pleura ou plutôt sanglota doucement derrière un mouchoir de fine batiste. Elle gardait ses vraies larmes, rondes, parfaites, transparentes comme du cristal, pour le jour du mariage et ne tenait pas particulièrement à se faire de nouvelles rides d’ici là.

Il fallait tout de même réaliser quelques retouches, changer une dentelle déchirée en deux endroits sur le jupon – personne n’osa demander comment un tel accroc avait été possible – reprendre légèrement les pinces de poitrine et changer la myriade de minuscules perles de nacre qui se balançaient au bout des franges de soie du décolleté. On convoqua la couturière de la famille et il fallut refaire plusieurs essayages, et à chaque fois la grand-mère répétait à l’envi : « C’est une Poiret, vous savez. »
Mon père était un grand monsieur qui avait marié toutes ses filles en haute couture. Madeleine était en Lanvin et Clarisse en Vionnet mais moi, j’ai choisi Poiret, c’était tellement moderne. Alix se laissait habiller et déshabiller comme une poupée de son et bientôt ces essayages sans fin et les babillages de la vieille femme lui donnèrent le tournis. Elle fermait les yeux et entendait sa grand-mère discuter avec la couturière, ou bien avec sa mère ou encore avec le curé, qui était un cousin issu de germains. « La robe de mariée... La robe de Poiret... » Multipliant les thés avec ses amies, la vieille femme reprenait inlassablement : « Alix, ma chérie, fais-moi plaisir, veux-tu passer ta robe ? Après tout, tant que Charles ne la voit pas... » Et la ritournelle reprenait : « La robe de mariée... La robe de Poiret... » Et peu à peu Alix se mit à glisser dans un songe ou une pie jacassait sans fin : « La robe du poirier ! La robe du poirier ! La robe du poirier ! »

Les préparatifs du mariage avançaient et la jeune fille se demandait en soupirant : « Alors c’est ça le mariage ? Une fatalité programmée bien avant ma naissance ? Porter la bague d’une grand-mère et la robe d’une autre ? Faudra-t-il que moi je garde mes sous-vêtements ou mes chaussures pour ma petite-fille ? » Si encore Charles avait fait preuve, comment dire, d’un peu plus d’initiative, mais ses baisers restaient très chastes, trouvait-elle. Bien sûr elle n’était plus vierge, mais ils n’avaient fait l’amour que quatre ou cinq fois avant les fiançailles et depuis, elle attendait qu’il se glisse dans son lit à l’insu de tous quand il venait passer le week-end à la maison, mais en vain. Quand commencerait donc le conte de fées ? Elle se demanda si le mariage n’était pas en fin de compte qu’une pièce de théâtre qui n’aurait qu’une seule représentation et dont chacun préparait inlassablement le filage, sans jamais chercher à savoir où était l’actrice principale.

Le matin de la cérémonie, elle était parfaite, des perles dans les cheveux et ses pieds de poupée chaussés d’adorables salomés en chevreau. À la mairie, la salle des mariages était comble, et peu à peu Alix se sentit disparaître dans la foule comme dans des sables mouvants, absorbée par les immenses chapeaux et les toilettes tapageuses des amies de sa grand-mère, les robes longues des demoiselles d’honneur, les bustiers généreux de ses amies en quête d’un futur mari, les animaux sur les cravates ou les gilets des garçons d’honneur. Le brouhaha était assourdissant et elle était réduite à lire sur les lèvres les paroles des invités qui venaient la saluer ou l’embrasser : « Ma chérie ! », « Comme tu es belle ! », « Laisse-moi te regarder ! », « Montre-moi cette jolie bague ! », et bien sûr « Alors, c’est la fameuse robe de Poiret ! » Mais au fur et à mesure, elle distinguait de moins en moins de mots, « ma », « belle », « regarder », « bague », « robe », et la nausée, le vertige montaient sans fin. Jusqu’au moment où elle entendit distinctement une vieille tante souffler tout près « La robe du poirier » ; puis elle eut l’impression que le chœur des demoiselles d’honneur reprenait la ritournelle, qui enflait, grondait, montait, et bientôt elle fut entourée par une centaine de personnes qui murmuraient à l’unisson, ou en canon, et de plus en plus fort : « La robe du poirier ! La robe du poirier ! La robe du poirier ! »

Elle réussit à quitter la salle en se faufilant sans que personne ne la voie : déjà minuscule, elle était devenue presque invisible. Sous une impulsion enfantine, elle décida de couper à travers champs pour retourner à la maison : elle abandonna au bord du chemin ses salomés et ses bas pour marcher pieds nus. L’herbe était à la fois crissante, sèche et brûlée par le soleil, mais aussi humide d’une rosée tiède qui annonçait une chaude journée. Elle releva sa robe sur ses cuisses et courut en imprimant profondément chacun de ses pas dans la prairie, pour atteindre le vieux verger attenant à la maison. Quand Charles la rejoignit, il la trouva en sous-vêtements de dentelle : une fée sylvestre blanche et menue en train de déposer très doucement la robe qu’elle venait d’ôter, comme une offrande, dans un arbre noueux. Elle se tourna vers lui et lui offrit son sourire le plus désarmant, lui faisant signe d’approcher ; de sa menotte tendue elle prit la grande main de Charles pour y glisser son présent de nymphe : une petite poire mûre avec, accroché à sa queue, l’éclat d’un diamant de taille ancienne.



PRIX

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Bertrand Môgendre · il y a
Excellent !
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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Milan Dragovic · il y a
Superbe écriture, qui redonne de l'inspiration.
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Claude Moorea · il y a
Un excellent texte sur les traditions, les conventions et le snobisme qui emprisonnent la spontanéité et la délicatesse aussi fortement que des barreaux.
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Christian Pluche · il y a
Nouveau venu sur le site, je découvre votre nouvelle. J'aime votre style très élégant et efficace, rythmé et imagé. +1 de vote même si j'arrive trop tard... bravo et encore bravo, à quand un text plus long?
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Pascale Pujol · il y a
Merci beaucoup Christian! Mon premier roman sort le 19 août au Dilettante : Petits plats de résistance.... :-)
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Christian Pluche · il y a
Félicitations, j'adore cette maison d'édition, son format, je vous lirai sans hésiter ! Prêt à relayer cette première édition papier ! Bravo !
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Hollye1109 · il y a
Bravo
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Clairepitbull · il y a
Bravo
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Clairepitbull · il y a
Bravo!
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Vincent · il y a
Bravo!
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Virginie Paillette · il y a
Original et accrocheur. ..j'ai adoré vous lire.Merci
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Pascale Pujol · il y a
Merci beaucoup...
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