8
min
Image de Pénélope

Pénélope

277 lectures

108

Qualifié

En ce dimanche soir pluvieux, Jade accueille les enfants du Centre Pédiatrique de Convalescence et de Réadaptation. Ils ont passé le weekend en famille, des familles bancales, précaires avec des parents fragiles. Tout ne s’est pas forcément bien passé. Certains ont hurlé leur colère en présence d’un beau-père ou d’une belle-mère qu’ils n’acceptent pas. D’autres ont pleuré intérieurement face à l’absence, le désintérêt ou l’égoïsme d’une mère ou d’un père dont ils attendaient tant et qui les a déçus une fois de plus. Mais c’était « chez eux » et le retour à la vie en communauté dans le centre n’est jamais évident. Il y a parfois des déchirements, des cris et des larmes. Mais les éducateurs sont là, patients et bienveillants. Ils essaient d’être rassurants pour ces oiseaux blessés que l’on enferme dans une cage pour essayer de les sauver. Jade, mieux que personne a la manière. Sans doute parce qu’elle connaît l’importance d’avoir le sentiment de compter pour quelqu’un. Si elle n’avait pas rencontré Kevin par un soir de pluie comme celui-ci, sa vie aurait pu prendre un autre tour. Il l’avait aidée à redescendre sur terre et remonter dans l’estime d’elle-même. Elle vit avec Kevin depuis deux ou trois ans, une vie paisible, rassurante et aimante. Peut-être trop paisible pour Jade qui est encore parfois hantée par ses vieux démons : un besoin exacerbé de reconnaissance et même plus, le désir d’être glorifiée et admirée. Et ce soir, Jade pense de nouveau à la robe bleue à paillettes, la robe qui aurait pu lui ouvrir les portes d’un autre monde et qui reste comme une cicatrice dans sa mémoire. Kevin l’avait vue dans sa robe bleue et surtout au-delà et c’est ce qui l’avait attirée. Mais cette robe restait pour Jade le symbole de tout ce qu’elle voulait être ou pensait vouloir être.

Une éducatrice arrive en courant :
― Jade, viens vite ! C’est Jason. Il a pété un câble. Il est en train de tout casser dans la salle de dessin. On n’arrive pas à le contrôler.
Jason est un adolescent obèse qui a des accès de violence imprévisibles et Jade est la seule à parvenir à établir un contact avec lui dans ces moments-là. Elle le rejoint dans la salle de dessin où il demande souvent à être, pour peindre. Ses dessins sont effrayants, les traits violents, les couleurs crues et agressives. Tout un aspect de Jason qui cependant réalise souvent ses œuvres avec calme et concentration. Mais cette fois, il a jeté les pots de peinture contre les murs, déchiré les feuilles et s’est barbouillé de couleurs comme un guerrier fou. Jade ne redoute pas les éclats de ce garçon de soixante-dix kilos. Elle redoute davantage ses propres démons intérieurs dont elle est la seule à connaître la violence. Et aujourd’hui, ils sont là, prêts à surgir.

C’est la rentrée au LAG, le Lycée Auto Géré. Dernière chance pour Jade qui s’est fait renvoyer de tous les lycées pour indiscipline et manque de respect. Les élèves s’inscrivent aux ateliers auxquels ils aimeraient participer. Elle regarde la file d’attente pour l’atelier Comédie musicale et Arts de la Scène. Elle hésite. Sera-telle capable de danser et chanter sur une scène ? Elle regarde surtout cette femme magnifique, si sûre d’elle qui répond aux questions des étudiants et leur transmet immédiatement son enthousiasme. Elle les fait rêver. Les visages s’animent, les regards s’illuminent. Osera-t-elle s’approcher ? Sera-t-elle acceptée ? Elle ne parvient pas à se décider, les cours commenceront sans elle. Elle écoute à la porte, entend la voix de cette femme qui emmène peu à peu ces étudiants vers un monde de gloire. Elle se hisse sur la pointe des pieds pour l’apercevoir par la fenêtre, elle répète son nom comme un rêve inaccessible : Victoria, Victoria... Un jour, elle profite d’une sortie de cours pour entrer dans la salle et s’approcher de Victoria qui l’invite à rejoindre le groupe quand elle voudra. Mais dès les premiers cours, sa joie se transforme en anxiété devant les performances des autres qui ont déjà du talent. Elle ne sera pas à la hauteur. Elle s’enfuit au milieu du cours. Victoria la rattrape. Elle lui donne une chanson à préparer pour le prochain cours.

Victoria écoute. Jade regarde les autres. Son cœur bat à se rompre, aucun son ne sort, elle est médusée, figée sur place. Les larmes lui montent aux yeux. Nouvelle fuite. À la lame de rasoir, elle trace quelques dessins hideux sur ses bras, elle frôle les grosses veines bleues des poignets mais leur laisse une chance. Elle a raison. Hors de toute attente, Victoria la convoque pour la persuader de poursuivre les cours. Après l’avoir légèrement encouragée, Victoria critique toutes ses interprétations. Ce n’est jamais bien. Les remarques deviennent insultantes. « Voilà maintenant que tu prends une voix de petite fille ! », « Arrête de souffler comme une baleine ! », « Il faut que tu te calmes ! », « Tu comprends au moins ce que tu chantes ? », « Pourquoi tu ne fais plus ce que tu faisais avant ? C’est de moins en moins bien. », « Aïe, aïe, aïe ! Tout le monde est d’accord ici, tu n’as aucun sens du rythme ! ». À l’approche de la représentation, Victoria ne dit plus rien jusque : « Merci Jade, pour ce florilège de tout ce qu’il ne faut pas faire ! Jade murmure :
― Je ferai mieux la prochaine fois, je te le promets.
Victoria sourit et avec plus d’ironie que de sympathie, répond :
― Tu n’as plus le choix maintenant, n’est-ce pas ? »
C’est vrai. Elle ne peut plus fuir. Il faut aller jusqu’au spectacle, la seule chose qui compte pour elle maintenant.

Fini les scarifications. Ça pourrait se voir. Elle cesse de se ronger les ongles. Elle soigne ses cheveux, applique des baumes sur sa peau. Elle se prive de nourriture pour acheter des cosmétiques coûteux dont les noms comportent les mots glow, star, perfect, shine, gloss. Comme dit Victoria, rien de quotidien, que du glamour, du rêve. Elle répète sa chanson dans tous les coins, loin des regards et surtout loin des oreilles, jusqu’au jour où Victoria apporte les costumes de scène. D’un geste distrait, elle tend à Jade une longue robe bleue qu’elle doit essayer. Et, oh miracle, Victoria pose un autre regard sur elle :
― Superbe ! Je savais qu’elle t’irait.
Jade en pleurerait. Pendant toute la semaine qui précède le grand soir, elle se promène dans la robe en prenant des poses élégantes. Elle devient une autre personne.

Mais le soir du spectacle, sa confiance s’effrite puis tout s’effondre. Ça commence par un détail : elle ne reconnaît pas son nom qui a été mal orthographié sur le programme. C’est comme si elle n’existait pas. Puis, quand elle enfile sa robe, une étudiante de deuxième année lui lance : « Oh, c’est ma robe ! » signifiant que c’est la robe qu’elle portait lors du spectacle précédent. D’un seul coup, ce n’est plus sa robe, c’est la robe de n’importe qui. Un courant d’air froid dans les coulisses finit par l’achever, elle perd sa voix : c’est avec une voix cassée de vieille femme qu’elle ira péniblement jusqu’au bout de la chanson dont les paroles finissent par s’emmêler dans sa tête tant elle les a répétées. Le spectacle se termine dans une apothéose de gaité qui la contamine presque. Victoria félicite tous les participants, elle les embrasse comme ses enfants mais quand vient son tour, Jade sent sa froideur. Victoria est déçue. Jade se sent indigne de cette femme sublime. À ce moment-là, jamais elle n’oserait lui remettre la petite carte de remerciement qu’elle a décorée de gommettes brillantes. Peut-être un jour. Plus tard. Elle pourrait lui envoyer la carte. Mais elle réalise qu’elle ne connaît pas l’adresse de Victoria et elle n’a jamais eu le privilège d’être invitée chez elle, comme certains, pour prendre un verre après une répétition. Elle n’a fait qu’imaginer la fabuleuse maison, un autre morceau manquant du puzzle qui constitue l’univers de cet être fascinant et mystérieux. Elle se trouve ridicule. Elle laisse la robe en boule sur une chaise, honteuse, et fuit vers l’arrêt de bus.

Kevin est un jeune pompier. Il était de service à la salle des fêtes ce soir-là pour assurer la sécurité. Il attend maintenant le bus pour rentrer chez lui. Il reconnaît la fille qui était en robe bleue, une longue robe qui la vieillissait. En jean et gros pull, elle a l’air si simple et si fragile. Elle tire désespérément sur les manches de son pull comme si elle avait très froid. Il a envie de la prendre dans ses bras.

Elle attend maintenant le bus pour rentrer chez elle. Il se met à pleuvoir. Elle a froid. Elle grelotte. Les larmes jaillissent, le rimmel coule sur ses joues. Elle regarde ses ongles qu’elle a vernis avec le plus grand soin puis elle tire sur les manches de son pull pour se réchauffer. Elle sent une présence, plus qu’une présence, un regard qui se pose sur ses mains, puis sur tout son corps. Un garçon est dans l’angle opposé de l’abri de bus. Un camion passe et l’éclabousse. Le garçon rit. Elle éclate :
― Ça vous fait rire ?
Le garçon se détourne mais, quelques secondes plus tard, elle sent son regard se poser sur les cicatrices de ses poignets qui viennent de se découvrir. Elle tire un peu plus sur les manches de son vieux pull déformé, si loin de la robe bleue.
Le garçon ose :
― Vous êtes la fille en robe bleue. Ça vous allait bien. Dommage, au fond de la salle on avait du mal à entendre.
Ça la rassure un peu. Il n’aura pas entendu sa voix qui déraillait, les paroles qui n’étaient pas calées sur le rythme de la musique.
―Je suis pompier. J’étais de service pour la sécurité ce soir.
Le fait qu’il parle de lui la met un peu plus à l’aise. Cela lui laisse du temps pour le regarder et l’évaluer. Il n’est pas mal. Il a surtout l’air sympa. Le bus arrive, il s’assoit sur un siège lui faisant face mais un peu plus loin. À la fin du trajet, il l’invite à entrer quelques minutes chez lui pour se réchauffer un peu. Il habite juste en face. Elle a si froid et puis rien de bon ne l’attend chez elle. Elle accepte et pénètre pour la première fois dans cette maison où elle allait retourner régulièrement et qui deviendra son havre de paix, son point d’ancrage pour avancer. Elle garde les yeux baissés vers son bol de chocolat chaud et suit les petits rennes et flocons de neige sur le chandail sec et chaud que Kevin lui a prêté, le chandail de sa mère, Mary Ann. C’est en ramenant ce chandail quelques jours plus tard qu’elle allait rencontrer celle-ci.

Jade fut d’abord frappée par les cheveux très blonds, presque blancs, de cette femme, ses joues lisses et hâlées et son regard bleu clair presque transparent. Elle finit par apprendre que Mary Ann venait du nord de la Norvège. Elle était fille de pêcheur et avait rencontré son mari français alors qu’il faisait le tour des iles Lofoten à vélo. Il avait séjourné dans un des rorbuer, ces anciennes cabanes de pêcheur que ses parents louaient aux touristes. Elle avait suivi ce jeune homme en France et l’avait épousé. Mary Ann était veuve maintenant et s’occupait en aidant des enfants à faire leurs devoirs le soir. Jade aimait les voir tous assis autour de la grande table sous la supervision bienveillante de Mary Ann. La pièce était décorée de tableaux qui rappelaient le pays d’où elle venait : des maisons en bois, blanches ou jaunes, entourées de fleurs et de sommets pointus, des enfants aux cheveux blancs, habillés de couleurs tendres, si différents de ceux qui étaient là maintenant. La cuisine sentait bon le gâteau aux carottes, le cheese cake ou les petits pains à la cannelle qu’elle leur préparait pour le goûter. Quand l’un d’eux remarquait l’étrange accent de Mary Ann, elle leur parlait de la Norvège : un pays où il fait parfois toujours nuit, où l’on vit les skis aux pieds, puis c’est deux mois de jours qui ne finissent jamais, c’est le temps des barbecues en famille au bord des lacs bordés d’épicéas. Les enfants faisaient de grands yeux ronds un peu effrayés par l’idée d’une si longue nuit.

Invitée par Mary Ann, Jade passa la voir de plus en plus souvent et se mit à aider les enfants et y prendre goût. Mary Ann l’encouragea à reprendre ses études et passer son bac. Jade était finalement devenue institutrice puis avait choisi d’être éducatrice spécialisée. Elle s’était progressivement rapprochée de Kevin qui s’arrangeait pour la croiser le plus souvent possible. Mais elle restait distante. Elle le trouvait trop gentil et craignait de rester à ses yeux la paumée qu’il avait trouvée un soir de pluie sous un abri de bus. Un jour, elle l’avait durement repoussé :
― Qu’est-ce que tu veux à la fin ? Tu ne vois pas qu’on n’a rien à faire ensemble !
Il avait répondu :
― Tu te trompes, Jade. On est pareil. On est sur le fil du rasoir. Prêts à basculer d’un côté ou de l’autre. Soit, on fait des conneries, soit on fait des choses dont on peut être fiers.
Jade avait compris ce qu’il voulait dire : cette hésitation entre l’altruisme héroïque (n’était-il pas pompier ?) et l’autodestruction. Cela l’avait fait réfléchir. Mary Ann lui avait confié que Kevin n’était pas son fils. C’était un enfant adopté. Il n’avait pas toujours été facile. Il était turbulent, instable, s’enfuyait pour un oui pour un non, disparaissait parfois pendant plusieurs jours. Jade avait fini par céder. L’amour pour un homme restait quelque chose de compliqué pour elle après ce qu’elle avait vécu avec son père. Mais Kevin avait réussi à obtenir sa confiance et peut-être plus... Jusqu’à ce jour de pluie...

Confiance... Jade se retrouve face à Jason qui sent qu’elle n’est pas tout à fait avec lui aujourd’hui. Il ne se calme pas. Dans la colère de Jason, elle voit sa propre colère. Elle revoit Victoria. La déception, le désespoir l’emplissent à nouveau. Puis soudain, elle n’en veut plus à cette femme qui n’était pas que cruelle et narcissique. Ne voulait-elle pas l’emmener là où elle rêvait d’aller ? Elle lui avait au moins permis d’entrevoir un monde de joie, de gloire et de strass. Si seulement elle pouvait retrouver cette fée pour la remercier. Jason sent de plus en plus ce flottement. Elle n’est pas avec lui, il n’a pas assez d’importance à ses yeux et il va le lui faire payer. Il se rue sur celle qui semblait le comprendre. Fou de rage et de frustration, il voudrait lui broyer la tête. Elle s’effondre. Avant de perdre connaissance, elle voit la robe bleue s’ouvrir comme une fleur géante qui l’absorbe, l’étouffe et l’engloutit.

PRIX

Image de Automne 19
108

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gerard Hicés
Gerard Hicés · il y a
Belle plume Pénélope. Bravo !
Image de Wiame Diouane
Wiame Diouane · il y a
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Un sujet délicat traité avec retenue et discernement. Bravo !
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Une superbe étude psychologique dans cette nouvelle qui sombre (pratiquement inéluctablement ?) dans un drame atroce ! Bravo, Pénélope, pour votre finesse d'écriture ! +5
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Merci de ne pas me réclamer de "happy end".
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Je relis avec plaisir votre excellente nouvelle. Ce message aussi pour vous dire que mon sonnet Roberto, que vous avez soutenu, est désormais en finale. Vous pouvez le soutenir à nouveau si vous le désirez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Entre nous, Pénélope, je hais les "happy end" !
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
C'est un beau texte dont les variations prennent toutes les nuances de bleu...
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
En effet. Le bleu des veines que Jade sectionne, le bleu des yeux de Mary Ann qui lui donnent de l'espoir, les bleus à l'âme et finalement cette robe qui se métamorphose en une fleur bleue. Merci de m'avoir fait entrevoir cet aspect.
Image de Pulcherie
Pulcherie · il y a
Très juste évocation des enfants confiés à l’aide sociale de l’enfance
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Merci pour votre lecture.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit. Du suspense jusqu'à la fin. +5
Vous avez soutenu mon "Coup de Chaleur" lors des qualifs. Il est maintenant en finale, en partie grâce à vous et je vous invite à aller le relire pour éventuellement confirmer votre soutien. Merci d'avance.

Image de Flore
Flore · il y a
Une analyse très fine des comportements et de leur retentissements sur les personnalités de cette nouvelle. Quand de grandes souffrances se sont installées depuis si longtemps, toute re-naissance est excessivement fragile et instable. Un problème minime peut tout faire basculer...Bravo pour cette nouvelle très bien menée...Je suis admirative..
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Le degré d'exigence de cette femme professeur à laquelle s'accrochait Jade s'est révélé destructeur pour la jeune fille . Elle porte une lourde responsabilité. Un texte bien sombre.
Image de Eve
Eve · il y a
bonne lecture

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème