La révolution Vermeil

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Lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras. Mon site web: https://leslecturesdechris.weebly.com Mon dernier livre, "Dico d'un râleur à la machine à café":  [+]

Image de Automne 2020
Depuis toujours, René se levait avec le soleil et se couchait avec les poules. Et en cette belle matinée de juin, il ne dérogea pas à la règle de vie qu’il s’était imposée ; exercice physique et réveil chinois pendant une demi-heure, rasage et douche, choix méticuleux des vêtements et habillage. Il se recueillit ensuite dans ce qu’il appelait sa « chambre des méditations », une pièce où il avait regroupé sa collection de peintures : des toiles religieuses de petit format de l’école italienne catholique du début du vingtième siècle. Il en possédait plus de deux-cents, mais n’avait pu en accrocher que la moitié, faute de place. Il avait réellement commencé à s’en préoccuper lorsque l’heure de la retraite avait enfin sonné, vingt ans plus tôt. Et, aujourd’hui, il était plutôt fier de ce qu’il avait accompli. Il avait acheté l’appartement voisin lorsque l’opportunité s’était présentée, fait abattre la cloison et avait ainsi substantiellement agrandi sa superficie. Il avait pu accrocher une partie de ses tableaux et attendait impatiemment le jour où il pourrait faire l’acquisition du dernier logement sur son palier afin d’y exposer le reste.
René s’observa dans la glace de la salle de bain pendant qu’il mettait quelques gouttes d’eau de toilette derrière ses oreilles et eut un petit sourire de satisfaction ; son visage rose et frais était signe de bonne santé, de vitalité. Il avait l’œil bleu pétillant caché sous des sourcils gris, épais et broussailleux. Sa chevelure, grise également, était encore fournie malgré les quatre-vingts ans tout proches et, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, il savait qu’il ne laissait personne indifférent.
L’apparence extérieure était très importante pour René. Une tenue soignée et propre définissait déjà son homme. L’habit ne fait peut-être pas le moine, mais il y contribue fortement et René souhaitait toujours donner une bonne première impression, surtout quand, comme lui, on avait travaillé dans le milieu bancaire. Il y avait fait carrière comme son père et son grand-père avant lui pour finir directeur régional et membre du conseil de surveillance de la deuxième banque du pays. Sa confortable retraite lui permettait de bien vivre et de pouvoir s’adonner sans compter, entre autres, à sa passion pour la peinture.
René prit sa canne, son manteau et son chapeau puis s’engouffra dans l’ascenseur pour descendre les quatre étages de l’immeuble où il vivait rue Gay-Lussac, dans le cinquième arrondissement de Paris. Comme chaque matin depuis sa retraite, il pénétra immédiatement dans le café mitoyen, le Cercle, serra la main du patron sans dire un mot et ressortit s’asseoir en terrasse. La circulation, en cette heure matinale, restait assez discrète et René appréciait cette quiétude. Il aimait prendre son grand café crème et ses croissants accompagné par le chant des oiseaux qui, dans le parc du Luxembourg, en face, rivalisaient d’activités en cette fin de printemps. Le temps était superbe et une belle journée s’annonçait. Il feuilleta rapidement le quotidien que le serveur venait d’acheter au kiosque puis il paya, laissa un euro de pourboire, comme chaque jour, salua de la main puis traversa la rue en face de lui. Sur le boulevard Saint-Michel, quelques mètres seulement après une des sorties du RER Luxembourg, il alla frapper à la porte du Petit Journal, fameux club de jazz parisien qui venait de mettre dehors son dernier client. Le responsable le reconnut et l’invita à entrer, mais René refusa, il passait simplement dire bonjour. Parfois, René venait écouter de la musique tôt le matin lorsque les musiciens en avaient encore sous le coude pour jouer jusqu’à l’aube. Mais aujourd’hui, en début de semaine, c’était relativement calme et la soirée s’était terminée vers cinq heures. L’autre n’insista pas et reprit le balai qu’il avait lâché pour ouvrir à l’octogénaire et poursuivit sa tâche.
René fit demi-tour et remonta la rue Soufflot. Il contourna le Panthéon par la droite, longea le lycée Henri IV par la rue de l’estrapade, récupéra la rue Blainville puis s’engouffra à droite dans la rue Mouffetard. C’était la rue de son enfance et de sa jeunesse. Il y était né et y avait grandi ; la Mouff’, un village dans la ville où tout le monde se connaissait. René descendit la rue pavée le doigt sur le chapeau, saluant à gauche et à droite comme un homme politique en campagne. Ce matin, il avait rendez-vous avec Michel, son ami et patron du restaurant La Fontaine, à l’angle de la rue du pot de fer, haut lieu de la raclette et de la fondue. Celui-ci faisait régulièrement appel à René pour des conseils en placements bancaires ou des problèmes comptables. Michel n’était pas le seul à utiliser ses services, c’est pourquoi les journées de René étaient assez chargées et que, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, la retraite n’était pas vraiment de tout repos. Mais il aimait ça. Il avait toujours été actif et s’était un peu angoissé lorsqu’il avait dû quitter le monde du travail. La peur de l’inutilité, de la rupture, de ne plus avoir de sens à donner à sa vie. Combien de ses connaissances étaient décédées quelques semaines après le début de leur retraite ? Combien de dépressions ? Combien de suicides et de divorces ? Mais, étonnement, quand cette nouvelle vie avait commencé, il s’était senti heureux et épanoui.

Libre.

Il n’avait ni femme ni enfant, un lointain cousin et aucune dette. Son agenda lui appartenait. Il était son propre maître et il comptait bien le rester.
Après avoir évoqué avec Michel les aléas boursiers et envisagé les meilleures opérations, René quitta le restaurant en acceptant son invitation à déjeuner pour le midi même ; un de leurs petits arrangements. Échange de bons procédés. Il lui demanda de garder une table pour deux : en effet, deux fois par semaine, René jouait aux échecs en milieu de matinée dans le parc du Luxembourg avec son ami Ahmed, retraité également, et il ne comptait pas déjeuner seul.
Il remonta la rue du pot de fer puis bifurqua à droite rue Lhomond jusqu’au bout pour retomber sur le Panthéon. Il redescendit la rue Soufflot, traversa la place du Luxembourg puis pénétra dans le parc. Les premiers touristes affluaient déjà et la marchande de glace commençait à vendre ses cornets. Le soleil, c’est bon pour ce genre de commerce. Il passa devant le kiosque à musique. Une fanfare turque devait jouer cet après-midi à quinze heures. Ça pouvait être intéressant. Il arriva en haut des escaliers qui dominent le bassin central. Sur la droite, le Sénat gardé par ses gendarmes ressemblait à une maison de retraite de luxe. Il traversa le terre-plein, croisa de rares sportifs, quelques jeunes filles au pair occupées à surveiller les enfants de bonne famille qui jouaient au bateau, les habitués et les gens de passage, puis longea le musée du Luxembourg pour arriver enfin à destination.
Sous une tonnelle, depuis un temps indéfini, vit une société autarcique composée de joueurs d’échecs avec ses rituels, ses règles non écrites et ses hiérarchies. René venait ici depuis sa retraite et avait ses petites habitudes. Il jouait toujours avec son ami Ahmed au même endroit, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige. Même pendant la canicule qui avait vu quinze milles des leurs succomber, ils avaient joué. La cinquantaine de joueurs habitués avaient mis la main à la pâte pour rendre confortable leur nid douillet. Certains avaient bricolé un système de ventilation, d’autres avaient prévu des glacières et René avait payé les petits-enfants d’un des gardiens du parc pour qu’ils les ravitaillent régulièrement en boissons fraîches. Ça avait été un été merveilleux où ils avaient fait de nombreuses connaissances, plus attirées par la fraîcheur du lieu que par la sympathie qu’ils pouvaient éprouver pour ces vieillards, mais, quand on est âgé, on se contente de cette illusion. René avait parfaitement conscience de cela, mais il s’en fichait. L’important, pensa-t-il, était que personne ne meurt. Si, en plus, ils peuvent être heureux, même pour un temps limité, c’est tant mieux !
Étrangement, aujourd’hui, personne ne jouait et tout le monde se précipita sur lui, façon de dire, dès qu’il apparut. Cela semblait grave car il se retrouva cerné en quelques instants par une horde de papis et quelques rares mamies qui, tous, lui parlaient en même temps.
Pour les seniors du quartier, René représentait une espèce d’autorité morale. Son statut d’ancien banquier vivant de ses rentes, sa bonne tenue et ses nombreuses relations en faisaient l’interlocuteur qu’on consultait en premier lorsque les démarches officielles avaient échoué. Et puis, il n’osait se l’avouer, mais le reconnaissait à mi-mots : cela le flattait d’être désiré, d’être considéré comme l’ultime recours.
Il bomba le torse, inspira une grande bouffée d’air, étendit les bras au-dessus de la mêlée et, de sa voix de stentor, réclama le silence. Il désigna monsieur Albert qui semblait être au fait de la situation et l’écouta avec effarement raconter que son ami Ahmed était au commissariat de Maubert, qu’il l’avait appelé sur son portable après avoir tenté, en vain, de le joindre lui, René. Monsieur Albert était tout fier de raconter son histoire à qui voulait l’entendre. N’avait-il pas été malin de vouloir un téléphone portable ? N’avait-il pas été bien inspiré de s’en faire offrir un par ses enfants ? René, lui, n’avait pas de mobile et vomissait sur le progrès. Il avait bouffé de la technologie pendant plus de quarante ans dans les banques, ce n’est pas à la retraite qu’il allait continuer à s’encombrer avec tous ces joujoux inutiles et aliénants. Il n’avait qu’une ligne fixe chez lui et même ça, parfois, l’indisposait. Mais il était indubitable qu’aujourd’hui, ces gadgets s’avéraient fort utiles. Pour une fois…
Ahmed au commissariat ? Mais qu’avait-il bien pu faire bon sang ! Monsieur Albert parlait d’expulsion, mais René imaginait mal qu’on ait pu expulser un invalide de guerre multi-médaillé âgé de quatre-vingt-neuf ans aux fraises ! Certains croyaient savoir qu’il n’avait pas payé son loyer, d’autres disaient que c’était la faute de ses enfants qui voulaient récupérer son logement. Monsieur Albert fit remarquer qu’il ne s’agissait que d’un meublé qu’il louait et que, par conséquent, il ne pouvait en être propriétaire. Chacun y allait de ses spéculations et était persuadé de connaître la vérité. La situation devenait de plus en plus confuse. René décida alors d’y mettre bon ordre : il éleva la voix et intima à ceux qui le pouvaient de le suivre jusqu’au commissariat afin d’avoir des explications.

La petite troupe, composée d’une cinquantaine de personnes se mit alors en marche. René était pressé d’arriver sur place, mais il fallait suivre le rythme des plus lents, ceux, entre autres, qui avaient un déambulateur et tenaient absolument à participer. Ils prirent donc la sortie du parc face à la rue Bonaparte et remontèrent la rue de Vaugirard sur la droite. Le groupe passa devant le Sénat sous l’œil amusé des gendarmes en faction puis coupa à gauche sur le Théâtre de l’Odéon pour récupérer la rue Racine jusqu’au boulevard Saint-Michel. Sur les trottoirs, la foule commençait à se densifier ; les nombreux étudiants et lycéens du quartier envahissaient déjà les librairies spécialisées en vue des examens de fin d’année, les touristes prenaient également possession des lieux, un groupe de Japonais mitrailla avec ravissement ce troupeau de papis et de mamies qui avançait d’un air décidé. Ceux-ci traversèrent le boulevard et s’engagèrent rue des écoles. Arrivés devant le collège de France, après la rue Saint-Jacques, René décida d’une pause pour que chacun puisse récupérer et, surtout, pour attendre les retardataires. Il nomma monsieur Albert voiture-balai et le chargea de ramasser les traînards, puis relança le groupe après un quart d’heure de repos. Madame Hortense, une ancienne fleuriste, prévenue par mademoiselle Thérèse, fut ovationnée lorsqu’elle rejoignit le groupe sur son fauteuil électrique, à l’angle de la rue des Carmes, chargée de bouteilles d’eau et de serviettes éponges.
René abrégea immédiatement la nouvelle pause qui allait s’instaurer et incita énergiquement tout le monde à poursuivre.
Le commissariat était là, à cent mètres, à un jet de pierre de la station de métro Maubert-Mutualité. Le planton de garde fut vite dépassé lorsque la troupe força l’entrée et pénétra à l’intérieur du bâtiment cubique qui ressemblait plus à un blockhaus qu’à une accueillante pension de famille. Le hall d’entrée se trouva envahi par ces vieillards déterminés et le policier à l’accueil se sentit obligé d’appeler des collègues afin de rétablir un semblant de calme. Mais ces renforts ne firent qu’envenimer la situation. Madame Hortense, qui était entrée avec son fauteuil, mit en marche la sirène stridente que son petit-fils lui avait installée. Les policiers étaient débordés, mais n’osaient pas employer la manière forte. René leva alors les bras et réclama le calme afin de se faire comprendre du jeune agent à l’accueil qui était assailli de questions par mademoiselle Thérèse. Il invita alors tout le monde à sortir et à attendre sur le parking du commissariat.
Les policiers semblaient épuisés. Il ne s’était pourtant pas déroulé cinq minutes depuis leur arrivée, mais cela avait dû paraître des heures pour les fonctionnaires. Finalement, René demanda à voir le commissaire. Il l’avait pratiquement vu naître et connaissait très bien ses parents. Celui-ci, justement, descendait les escaliers qui menaient à son bureau, intrigué par le remue-ménage. Le quadragénaire semblait d’humeur sombre, mais son visage s’illumina à la vue du banquier à la retraite :
— Monsieur René, quel plaisir de vous voir ici ! Comment vous portez-vous ?
— Fort bien, mon jeune ami, fort bien, je vous remercie. Et comment vont vos parents ?
— Papa a toujours ses problèmes de prostate et maman le trouve toujours aussi insupportable, mais sinon ça va.
— Parfait… parfait…
— Vous venez pour votre ami Ahmed, n’est-ce pas ?
— En effet, pourquoi est-il chez vous ? Que s’est-il passé ?
Le policier semblait embarrassé :
— Hem… et bien, voyez-vous… votre ami a accueilli les collègues avec un fusil de chasse ce matin…
— Comment cela ?!
— … Il n’était pas chargé, évidemment, mais ils n’ont pas eu d’autre choix que de l’embarquer…
— Où est-il maintenant ?
— Il finit la procédure, vous savez, empreintes, photos, ADN et… tenez… le voilà !

Une voix se faisait entendre au-delà du comptoir d’accueil Bande de voyous ! T’étais encore qu’une lueur d’espoir dans les couilles du facteur que moi je donnais mon sang pour ton pays ! Un petit homme de type nord-africain, tout sec avec une moustache grise était en train d’invectiver le jeune policier qui le ramenait des cellules vers la surface. Soudain, il ouvrit sa veste et sa chemise pour laisser apparaître une énorme balafre qui zébrait son torse : soixante-sept points de suture, petit con ! Si on n’avait pas eu Monte Cassino, tu parlerais allemand ! Le fonctionnaire incita Ahmed à refermer ses vêtements.
— Vous nous l’avez déjà dit trois fois, monsieur…

Voyant René, Ahmed se dirigea vers lui, attrapa son bras et le força à sortir avec lui en chantant Pétain, reviens, t’as oublié tes chiens ! Une fois dehors, une ovation accompagna son apparition sur le perron du commissariat. Une centaine de personnes âgées étaient maintenant réunies sur le parking et Ahmed fut accueilli comme un héros par des applaudissements et des embrassades. Certaines mamies s’accrochèrent à son cou et l’embrassèrent avec passion. On aurait dit une sortie de concert.

Il resta à l’entrée d’où il pouvait dominer la masse, réclama le silence puis, d’une voix étonnamment forte, s’adressa à la foule :
— Mes amis ! Mes amis ! Merci de votre soutien, cela me touche beaucoup !
Une mamie demanda d’une voix stridente ce qu’il avait fait.
— J’ai refusé de me faire expulser de chez moi ! j’ai refusé d’être foutu à la rue alors les policiers sont venus me déloger !
Des gens sifflaient et huaient. D’autres criaient que c’était une honte.
— Soi-disant que c’était pour ma sécurité qu’ils disaient ! C’est plutôt que le nouveau propriétaire de l’immeuble voulait que je dégage pour faire des travaux et revendre aux plus offrants !
Un homme dans la foule intervint :
— À moi aussi ils ont fait le coup ; soit j’achetais, soit je dégageais !
Un autre demanda :
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? À notre âge !
Ahmed fit signe à Albert de le rejoindre :
— Monsieur Albert, comme vous avez la maîtrise des engins de communication, je vous nomme responsable des transmissions.
Puis il s’adressa de nouveau à la foule :
— Monsieur Albert va passer parmi vous prendre vos coordonnées. Je vais vous demander ensuite de rentrer chez vous et d’attendre notre appel pour une opération de grande envergure ! Je ne vais pas en rester là !
René écoutait calmement ce que racontait son ami sans vraiment en comprendre les implications et les conséquences. Ahmed le prit par le bras pour l’entraîner à l’écart et lui parler en privé :
— Mon cher René, merci d’être venu me prêter main-forte, cela me donne du baume au cœur de vous savoir à mes côtés.
— Je ne pouvais décemment pas vous laisser choir, cher Ahmed. Et puis, si je n’aidais pas mon adversaire aux échecs, je serais un bien piètre ami.
— Je vais vous demander un grand service, René, auriez-vous l’obligeance de m’héberger quelques jours le temps de me retourner ?
— Mais ça va de soi ! Ma maison est la vôtre ! Cependant, qu’entendez-vous par « opération de grande envergure » ? Vous m’inquiétez un peu…
Soudain un petit groupe traversa la foule. Les cinq personnes âgées étaient habillées en tenue militaire et leurs poitrails étaient ornés d’un placard de médailles. Ils s’alignèrent devant Ahmed, se plantèrent au garde-à-vous et le saluèrent d’une même voix :
— Au rapport lieutenant !
Ahmed leur rendit leur salut :
— Repos messieurs !
Monsieur Albert avait fini de recenser les coordonnées des personnes présentes et confia la liste à Ahmed qui la parcourut vite fait avant de la mettre dans sa poche :
— Parfait ! Messieurs, réunion de crise chez René. Tout le monde sait où il habite. Nous y établirons notre Poste de Commandement avancé !
L’un des militaires à la retraite sortit des rangs :
— Quelle est la cible et quelles sont les forces ennemies, mon lieutenant ?
— Nous en parlerons une fois sur place, il y a trop d’oreilles ennemies ici. Messieurs, en avant !
La foule s’était dispersée dans le calme en quelques secondes seulement et René suivit Ahmed, Albert et les vieux soldats de l’association d’anciens combattants dont Ahmed était le trésorier et doyen.
Ils remontèrent la rue des carmes jusqu’au Panthéon puis descendirent la rue Soufflot pour enfin arriver devant l’immeuble de René. Ils firent deux voyages en ascenseur puis se retrouvèrent enfin chez lui.
René n’était pas maniaque à proprement parler, mais il ne recevait jamais personne chez lui et cela perturbait son équilibre quotidien. Ahmed et ses amis, eux, avaient déjà pris leurs aises et déployé un plan du cinquième arrondissement sur la table en noyer massif qui trônait dans le salon. Ils désignaient du doigt des emplacements particuliers sur l’ensemble de la carte qu’ils confirmaient ensuite avec un gros marqueur noir.
René s’activait dans la cuisine. Il avait faim et il était midi passé. Il avait d’abord appelé son ami restaurateur pour annuler la réservation puis avait fait les fonds de tiroirs et de frigo afin d’en tirer quelque chose de mangeable. Il avait de quoi faire une bonne soupe, mais ce serait trop long. Il se décida finalement pour des pâtes et s’y employa aussitôt tout en percevant des bribes de phrases venant du salon « coordonner l’opération… évaluation des pertes… ravitaillement… mouvement inscrit dans la durée… ». Cela l’effrayait un peu, mais, en même temps, il était excité. Sa vie avait toujours été relativement calme. Même pendant la guerre, il estimait avoir eu une adolescence heureuse. Sa carrière s’était déroulée sans anicroche et il avait traversé la deuxième moitié du vingtième siècle sur un petit nuage. Cependant quelque chose lui manquait et il sentait qu’aujourd’hui allait lui apporter ce petit quelque chose qui différencie le spectateur qu’il avait toujours été de l’acteur qu’il allait être.
Il retourna dans le salon lorsque les pâtes furent presque prêtes et incita le petit commando à débarrasser la table pour mettre le couvert. Ahmed opina du chef et, aussitôt, chacun s’activa. En trois minutes, la table fut dressée et les deux kilos de pâtes furent engloutis en silence en moins d’un quart d’heure. René se dit que, pour leur âge, ces vieillards avaient un sacré coup de fourchette. Il servit ensuite le café puis envisagea de débarrasser lorsqu’Ahmed lui fit signe de rester assis et de laisser faire les autres.
— Mon ami, je ne vous remercierai jamais assez, mais je vais encore abuser de votre bonté.
— Que puis-je pour vous ?
— Depuis vingt ans que je vous pratique aux échecs, je vous sais fin stratège.
— Flagorneur…
— Non, non, je le pense ! d’ailleurs, le fait est que je ne vous ai jamais battu.
— Je vous soupçonne de me laisser gagner…
— Vous êtes dans l’erreur mon cher René, je suis un soldat, vous le savez bien, et je ne m’avoue jamais vaincu. Je ne me suis jamais rendu et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer.
Il tournait autour du pot. René le sentait mais ne voulait pas le presser. La table avait été débarrassée et les autres convives avaient repris leur place autour de la carte qu’ils avaient redéployée au centre du meuble sur lequel ils avaient mangé.
— René, mon ami, je veux vous confier la mission la plus dure, mais aussi la plus symbolique. Acceptez-vous d’en être ?
— De quoi s’agit-il ?
Il faudra d’abord convaincre vos amis banquiers à la retraite de participer. Je sais… nous savons le risque encouru, mais honnêtement, qu’avons-nous à perdre ?
— Je suis tout ouïe.
Ahmed expliqua en détail son plan à René qui n’en croyait pas ses oreilles. Son premier réflexe avait été de refuser tout net. Il n’avait jamais violé la loi et ce n’était pas à son âge qu’il allait commencer. Mais l’audace de l’entreprise et la motivation de son ami eurent raison de ses craintes et angoisses. Qu’avait-il à perdre ? Son casier était vierge, ils n’allaient tuer ni voler personne et puis l’honneur de son ami était en jeu. Il accepta donc d’en être sous les vivats des autres participants.
— Nous débuterons l’opération aujourd’hui à dix-huit heures précises, un huit zéro zéro.
Monsieur René entrera en scène à dix-huit heures trente, un huit trois zéro, avec son groupe.
Ahmed regarda la pendule indiquant treize heures au mur face à lui et déclara, en se frappant dans les mains :
— Parfait messieurs, chacun sait ce qu’il a à faire ? Pas de question ? Alors au travail !

Le reste de l’après-midi fut consacré à l’organisation. Monsieur Albert avait installé un vrai central téléphonique dans la cuisine. Deux de ses amis étaient venus en renfort avec leurs propres téléphones portables et avaient rappelé les personnes qu’Albert avait listées devant le commissariat, les incitant à appeler elles-mêmes des connaissances afin de grossir leurs rangs.
René aussi avait passé du temps au téléphone. Il craignait de prendre ses amis au dépourvu, vu le court délai qu’il leur imposait, mais constata avec joie qu’il n’eut même pas besoin d’insister ni de pousser son talent de persuasion. Chacun de ses interlocuteurs était gonflé à bloc et promettait non seulement d’être à l’heure à l’endroit désigné, mais aussi d’amener avec lui d’autres connaissances en renfort.
Dix-sept heures trente sonnèrent leur coup unique et chacun s’attela aux derniers préparatifs. Il y avait trois fauteuils en cuir dans le salon et René proposa qu’on commence à les descendre. En vingt minutes, l’opération fut exécutée. Sur le palier de la porte, Ahmed serra alors chaleureusement la main de René :
— Bonne chance mon cher Ahmed !
— La chance n’a rien à voir avec la réussite de notre opération, René. Du sang-froid et de l’audace, voilà ce dont nous avons besoin !
— Semez de l’utopie, il poussera du réel !
Ahmed lui sourit :
— Hippie !

René referma la porte et alla rejoindre monsieur Albert dans la cuisine. Ses acolytes étaient déjà partis se positionner, et lui restait là pour servir de liaison entre les différents groupes. Il était un peu débordé, mais semblait à l’aise dans ce joyeux bordel.
À dix-huit heures les premiers coups de klaxons commencèrent à retentirent dans la rue. Au début, juste quelques coups brefs dénotant l’impatience légendaire du conducteur parisien. Puis, le temps passant, cela se transforma en un son continu de plus en plus fort.
L’impatience se transformait en exaspération.
À dix-huit heures quinze, René mit son manteau et son chapeau, prit sa canne, salua monsieur Albert et sortit de chez lui.

Le spectacle qui s’offrit à ses yeux y fit involontairement monter des larmes : la place était envahie de personnes âgées qui avaient amené des chaises ou des fauteuils et en avaient pris possession. Près de trois cents personnes étaient assemblées ici et des centaines d’autres continuaient à converger. Il remarqua Ahmed entouré de ses amis de l’association des vétérans fermement installé dans un de ses fauteuils en train de parler à des journalistes. De nombreux policiers étaient également présents, mais semblaient réellement débordés.
La rue appartenait aux piétons et René ne s’en priva pas. Tous les carrefours stratégiques de l’arrondissement étaient occupés et la circulation était définitivement interrompue, sauf pour les véhicules d’urgence tels pompiers ou SAMU. Il descendit le boulevard Saint-Michel sur la voie jusqu’à la Place de la Sorbonne. Ils avaient le nombre et l’âge pour eux. Des banderoles avaient été installées sur des balcons d’immeubles réclamant justice pour Ahmed et respect pour les anciens sur tout le boulevard et aux endroits les plus visibles. Des revendications simples et de bon sens. Chaque petit vieux présent s’était identifié à Ahmed et avait vécu cette injustice comme un affront personnel. Eux qui s’étaient sacrifiés pour leurs patrons, leurs enfants ou leur pays et qui ne bénéficiaient même pas d’une once de reconnaissance. Ils avaient versé leur sang, leur sueur et leurs larmes pour la paix et l’abondance et ils avaient été remerciés avec de l’indifférence, au mieux, mais bien souvent avec du mépris et du rejet. L’expulsion d’Ahmed avait été de trop.
Sur la place de la Sorbonne, René aperçut ses amis. D’habitude ils se réunissaient deux fois l’an pour un repas des anciens. Ces banquets pouvaient compter jusqu’à quatre-vingts personnes, mais ce soir-là, à vue de nez, il évalua le nombre à deux-cents. On lui apprit que le groupe de la rue Saint-Jacques comptait près de cent personnes. C’était parfait.
Dix-huit heures trente sonnèrent et René lança son groupe à l’assaut de l’Université de la Sorbonne. Les deux vigiles à l’entrée n’opposèrent qu’une résistance symbolique et furent vite débordés par cette horde de cannes, de déambulateurs et de bouteilles d’oxygène qui s’engouffra dans le hall principal. En dix minutes, les anciens banquiers se barricadèrent dans l’Université et instaurèrent un système de surveillance tournante. Une première Assemblée Générale eut lieu dans la foulée dans le grand amphithéâtre pour organiser les diverses commissions qui se mirent immédiatement au travail pour gérer le quotidien comme le ravitaillement en médicaments, eau et nourriture, les communications, la sécurité, etc.
Une télévision fut installée dans l’amphi et, à vingt heures, au journal télévisé, chacun put voir Ahmed, remonté comme un coucou, déclarer que, dorénavant, c’était eux qui contrôlaient la rue, que le cinquième arrondissement n’était que l’avant-garde de la révolte des vieux. Que chacun dans son quartier devait faire de même et descendre avec sa chaise dans la rue dire stop, on arrête tout et on réfléchit. Que les retraités mettent leur savoir au service de cette cause. Nous aurons besoin des anciens d’EDF pour avoir de l’électricité même si le gouvernement nous la coupe, nous avons besoin de boulangers, d’égoutiers, de cuisiniers, de médecins et d’infirmières. Nous avons besoin de vous. N’ayez pas peur, à notre âge, de toute façon, on n’a plus rien à perdre ! Il ouvrit alors sa chemise dans un geste théâtral et montra une nouvelle fois son torse zébré de l’énorme cicatrice, résultat d’une baïonnette allemande à Monte Cassino, en 1944. Il parla, la voix chevrotante, de ses frères tabors marocains, tombés pour un pays qui n’était pas le leur et dont les rescapés étaient, aujourd’hui, traités comme des chiens.
L’image fit le tour de la planète. Les médias du monde entier diffusèrent en boucles les vidéos de cet ancien combattant déterminé et de l’occupation tellement symbolique de la Sorbonne par des banquiers à la retraite. Paris bloqué par des vieux que les policiers n’osaient pas déloger. Marseille et Lyon se mirent vite de la partie. Chaque ville et chaque village de France était pris par la fièvre. À l’étranger aussi le mouvement avait fait tache d’huile.

La Révolution Vermeil venait de commencer.
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