La révolte des baskets

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

Oh mince, il est 6h00, ce satané réveil n'a pas sonné, je vais être en retard au boulot, mon boss va me passer un savon ! Vite, mon slip, mon pantalon, où je l'ai mis, zut ! Je vais pas partir au boulot en calbut ! Et en plus ça rime, je fais des rimes dès le matin ! Ma chemise, mon pull, y'a tout qui traîne dans cette foutue baraque, allez vite un café...

— Martine, t'as pas vu mes chaussures, où sont mes chaussures ?
— Hin ??? Qu'est-ce qu'il y a ?
— Réveille-toi bon sang, où t'as foutu mes grolles ? Je vais être en retard au taf, vas-y bouge, trouve-moi ces maudites pompes !
— Hiiinnn ??? T'as pas honte de me réveiller pour des chaussures, hein ?? Tu peux pas les chercher toi-même ? T'as besoin de hurler comme un putois ? Tu vas réveiller tous les voisins ! Avec ta grande bouche plein de dents on dirait un hippotatame qui baille !!!
— Un hippopo... tu veux ma main dans la gueule ?? J'ai quatre paires de pompes et il n'y en a plus une seule ? Où tu les a rangées nom d'une pipe ? Je trouve même plus mes pantoufles !
— Mes sandales, où sont mes sandales ? Je ne trouve plus mes sandales ! Et mes tongs, mes chaussons ? Albert ! Y'a plus de chaussures dans la maison !!! Plus une seule paire !!!
— Tu dis ça pour me faire marcher ?
— Mais non, j'te dis qu'il n'y a plus une seule paire de grolles dans la maison ! C'est t'y pas possible c't'histoire ? Hé !!! regarde par la fenêtre !!! Nom d'un chien Albert, qu'est ce que c'est que ce délire ???

Des baskets, des mocassins, des bottes, des escarpins, des derby, des ballerines, comme par enchantement, couraient seules dans les rues. Des hommes des femmes et des enfants, affolés, leur couraient derrière ou prenaient la fuite. Personne n'était en mesure de le déterminer. Grolle-Ville était en proie à de véritables scènes de panique et d'hystérie collectives, tout droit sorties d'un film d'horreur. Albert et Martine manquèrent de tomber à la renverse !

— Ma... Martine, qu'est-ce que c'est, qu'est ce qu'il se passe, c'est le diable, c'est un sortilège !!!
— Appelle la police Martine, appelle la police, vite !!!
— Appelle-la toi même, Albert !!!
— Je peux pas, tu vois bien que je regarde par la fenêtre !

Martine n'eut même pas le temps de composer le 17, que la police était déjà sur les lieux, pieds nus, ainsi que les journalistes. Très vite, l'usine Shoe-shoes, entourée de centaines de milliers de chaussures en tout genres, fut encerclée par les forces de l'ordre. Le bruit sourd de ces souliers qui sautaient sur place et trépignaient couvrait toutes les autres nuisances sonores.

Mais soudain, une paire de baskets blanches, s'avança. Toutes les autres chaussures étaient massées derrière elle. Le silence reprit ses droits. Par on ne sait quel moyen, elle prit la parole et scanda :

— Ça suffit, y'en a marre, trop c'est trop l'heure est venue !!!

Le lieutenant Gilbert, mégaphone en main, se détacha du cordon de sécurité formé par ses hommes, et s'avança prudemment. Il sentit le froid du sol et la rugosité du bitume morceler ses pieds mais ne montra pas sa souffrance.

— Je suis le lieutenant Gilbert, de la gendarmerie, qui êtes-vous ?
— Vous le voyez-bien, nous sommes des chaussures !
— Vous parlez et vous êtes animés, c'est impossible, les chaussures ne parlent pas !
— Vous êtes gendarmes et vous pensez. C'est impossible, les gendarmes ne pensent pas !
— Trève de plaisanteries, quelles sont vos revendications, continua le gendarme sur un ton calme.
— Nos revendications sont les suivantes :

Premièrement, l'égalité des prix entre les chaussures textiles et les chaussures cuirs.

— Vous déraillez ? C'est inconcevable ! Les matériaux n'ont pas le même prix !
— Taisez-vous ou j'envoie les rangers vous botter le cul !

Une cinquantaine de paires de rangers s'avancèrent en martelant bruyamment le sol et s'immobilisèrent à dix mètres devant le peloton de gendarmerie. Toutes les caméras étaient braqués sur cet étrange scène.

— Tenez-vous prêts à intervenir, lança le Lieutenant Gilbert. Sortez les lance-grenades !
— Mon lieutenant, ce sont des chaussures ! Intervint le Capitaine Levens, les gaz lacrymogène n'auront aucun effet contre eux !
— Que suggérez-vous, Capitaine ?
— Des fusils à pompes, c'est plus adaptés pour affronter des chaussures !
— Bien vu Capitaine, allez les chercher !
— Heu... Lieutenant, on a un problème !
— Quel problème encore ?
— Les fusils n'ont plus de pompes !
— Bon, prenez les lances-grenades, alors !
— À vos ordres lieutenant !
— Gardez votre calme, lança le Lieutenant, j'écoute vos autres revendications ! Mais ordonnez à vos rangers de reculer de dix pas !
— Reculez de dix pas, exécution ! Asséna la paire de baskets. Deuxièmement, nous ne voulons plus être baptisées lors de notre première utilisation !
— Troisièmement, qu'on arrête de nous accuser de faire puer les chaussettes ! Ce sont vos sales pieds qui sont responsables, pas nous !
— Quatrièmement arrêtez de nous foutre dans des machines à laver, on n'est pas à l'aise avec tout ce linge sale, et on ne sait pas nager !
— Cinquièmement, arrêtez de nous utiliser lorsque nous sommes usées ! Nous travaillons dans des conditions spartiates, c'est « sandaleux ! » Nous avons droit à plus de considération et à partir à la retraite dignement !
— Sixièmement, réparez-nous lorsque nous sommes usées, au lieu de nous jeter ! Des nouvelles semelles nous redonneront une nouvelle vie, ainsi que du travail aux cordonniers.
— Absolument, il faut plus de cordonniers ! S'exclama un cordonnier qui se trouvait dans l'assistance.
— Faites-le taire, de quoi il semelle celui-là ! S'écria le Capitaine Levens.
— Septièmement...
— Attendez ! demanda le Lieutenant. Nous avons froid aux pieds ! Pour que nous puissions entendre le reste de vos revendications, nous avons besoins d'être chaussés ! Nous ne pourrons tenir plus longtemps pieds nus ! Envoyez-nous des rangers !
— Hors de questions ! Je vous envoie des pantoufles bien chaudes et bien puantes, juste en dépannage, c'est ça ou rien ! S'énerva la paire de baskets blanches.
— Bon, d'accord, même si c'est pas le pied, j'accepte votre offre ! Après tout, on n'en a rien à cirer des rangers !
— Ok, ça me botte ! Qu'une centaines de paires de pantoufles, les plus puantes qui soient, se déplacent et chaussent ces messieurs ! Maintenant ne m'interrompez plus, et lâchez-moi les baskets avec vos réclamations !
— Huitièmement, on veut être cirées, on veut du cirage de qualité. Mes consœurs les bottes et bottines, toutes en cuirs, se craquèlent l'hiver venu, et perde de leur éclat après un passage dans la poussière l'été. Et surtout que les cireurs de chaussures arrêtent de nous cracher dessus !
— Neuvièmement, que vos enfants arrêtent de sauter dans des flaques avec leurs babies ! Les chaussures pour bébés sont des bébés chaussures, et elles sont maltraitées par vos bambins, c'en est trop !
— Dixièmement, que les entreprises chargées de l'organisation des obsèques ne portent plus le nom de pompes funèbres, cela est discriminatoire pour les chaussures de couleur noire ! Voilà, j'en ai terminé ! Vous avez jusqu'à demain matin pour satisfaire nos demandes, sinon, vous resterez ainsi, des Va-nu-pieds. N'oubliez pas que nous sommes l'invention la plus importante de toute l'humanité. Sans nous, aucune avancée n'est possible. Le premier pas sur la lune, c'est nous. Si vous ne cédez pas à nos revendications, non seulement il n'y aura plus aucune chaussures dans les magasins du monde, mais en plus, nous attaquerons à coups de sandales, de coups de pieds au cul et dans les parties, et de baskets puantes ! Nous vous enverrons des rangers pour vous botter les fesses,entre nous soit dit, savate faire du bien, et nous vous bombarderont de millions de baskets puantes, jusqu'à ce que vous soyez tous asphyxiés !
— Mince, ils ont développés l'arme ultime, les baskets puantes ! S'inquiéta le gendarme, adossé à son fourgon bleu.

Dans toutes les rues du mondes, on assistait à ce phénomène étrange. Tout ce que la Terre comptait de godasses défilait dans les rues !

Tous les journaux titraient : « la malédiction de Grolle-Ville est de retour. Le sortilège jeté au XVII ème siècle par une sorcière de ce village refait surface. Jadis, des sabots de bois avaient été jetés au feu pour réchauffer les villageois, et en retour, en guise de vengeance, un sort fut jeté pour animer les sabots et leur permettre de prendre leur revanche sur les habitants injustes. » Le monde entier avait les yeux rivés sur cette petite bourgade, devenue en une matinée le centre du monde.

Le lendemain matin, à l'heure dite, se tenait, comme prévue, la rencontre tant attendue.Toute la ville se tenait derrière le cordon des forces de l'ordre. En première ligne, le Lieutenant Gilbert faisait face, mégaphone en main, avec le Premier Ministre, arrivé en grande pompe sans ses pompes, un représentant des marchands et de fabricants de chaussures, un représentant de cordonniers et de cireurs de pompes, ainsi qu'un petit garçon et une petite fille de 5 ans, et des travailleurs de tous les milieux, ainsi que des personnes handicapées.

La paire de baskets blanches apparue avec des babouches. Derrière elles se tenaient des avarca, des okobo des paduka, des poulaine, et aussi des chaussures de sécurité, des bottes de pluies...

Le Premier Ministre prit la parole :

— Chère paire de baskets blanches, nous avons entendu et compris vos revendications. Nous nous sommes concertés avec tous les chefs-d'États de ce monde, et vous avez eu gain de cause. Nous avons pris conscience de vous avoir maltraités depuis des siècles, de vous avoir piétiner, mis plus bas que terre, rangés dans des endroits inappropriés, et jetés une fois que vous ne serviez plus comme de vieilles paires de chaussettes, qu'on vous a accusé a tort de faire puer, alors que nos pieds, mal lavés, en étaient les seuls responsables. Nous vous devons la position debout, qui fait de nous des hommes, la marche, les avancées scientifiques, la pratique de tous les sports, que vous servez noblement avec tous vos représentants, et bien plus encore...
— Maintenant, chère paire de baskets, chaussures en tous genres, je vous remercie d'écouter nous plus humbles émissaires, merci. Arnold, 5 ans, s'avança :
— Chères petites chaussures, je ne sauterai plus jamais dans les flaques d'eau, ne laissez pas mes petits pieds nus, s'il vous plaît.

Julia, 5 ans, parla à son tour :

— Oh oui, petites babies, j'ai été vilaine, j'ai joué dans la boue, pardon !

Une femme, pantelante, avec un pied bot, continua :

— Je suis handicapée, sans vous, je ne pourrais plus marcher, je vous dois tout, par pitié ne m'abandonnez pas !

À ces mots, toutes les chaussures s'avancèrent en silence, sur la pointe des pieds, et ce même jour, sur cette même Terre, chacun trouva chaussure à son pied, et les chaussures ne firent plus jamais l'objet de mauvais traitement. Quand elles étaient usées, elles avaient droit à une retraite paisible au pied d'un sapin de Noël, bien au chaud, à être rempli de cadeaux.
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Felix Culpa  Commentaire de l'auteur · il y a
La révolte est en marche ! Les baskets ne se laissent pas marcher sur les pieds !
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Michèle Mancheron · il y a
Quel pied ! (même nu)
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Felix Culpa · il y a
Merci Michèle ! Les baskets ne se laissent pas marcher sur les pieds ! ;-)))
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Francine · il y a
Les chaussures pour bébés sont des bébés chaussures, tout de suite on touche la corde sensible. Et finir sur la magie de Noël... du grand art !
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Felix Culpa · il y a
Merci Francine d'avoir apprécié cette petite histoire surréaliste, qui se veut conte pour enfants ! Demain, il y aura un petit conte tout mignon avec plein de jeux de mots ! ;-)
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Fleur A. · il y a
Excellente idée !
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Felix Culpa · il y a
Les baskets, c'est le pied ! ;-)
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Aëlle GUTBUB · il y a
Excellent !
Je suis sûre que l'auteur a pris son pied en écrivant ce texte !
J'aime particulièrement la réplique qui suit : " Vous parlez et vous êtes animés, c'est impossible, les chaussures ne parlent pas !"

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Felix Culpa · il y a
Merci Aëlle ! C'est vrai que cette phrase est un paradoxe à elle toute seule !
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Regine Fournon · il y a
Mais c'est une revendication sociale!!! Comment faire de la politique en prenant son pieds?
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Felix Culpa · il y a
Oh ! Excellent d jeu de mots Regine ! Avec les baskets, la révolution est en marche !
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Brigitte G. · il y a
Promis, juré je ne regarderai plus jamais mes chaussures de la même façon, je les ménagerai et les poserai délicatement sur le sol... MDR 🤩
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Felix Culpa · il y a
Merci Brigitte ! Effectivement si on n'en prend pas soin elles risquent de se révolter ! ;-)
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Guy Bordera · il y a
Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? J'en suis convaincu.
Et vous les hommes, objets animés, avez-vous de l'intelligence ? Je me le demande parfois.
Dans tous les cas, l'histoire est jolie et bien contée. Au début, il me manquait quelques jeux de mots, mais bien vite, je les ai vu arriver en grande pompe.

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Felix Culpa · il y a
En tout cas ils sont une semelle ! Merci Guy ! Les jeux de mots ont encore frappés dans cette histoire de baskets !
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Georges Saquet · il y a
Pas de coups de pompe à la lecture ... Parfois un pied de nez ... ou un pied de dent déchaussée ... A mourir de rire ! Mon vote.
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Felix Culpa · il y a
Merci Georges pour ce bel enchaînement de jeux de mots et pour votre humour !
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Jackie Arnoult · il y a
J'ai toujours imaginé que les objets pouvaient parler. Vous l'avez fait.
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Felix Culpa · il y a
Merci Jackie ! Je suis heureux de vous avoir fait plaisir !

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