V/3 La revanche des innocents

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...Rien ne se passa comme prévu sur la planète Terre déjà bien mal en point. Ce jour-là, à 8h 02 précises sur le Méridien Origine, Al enregistra un phénomène planétaire dépassant toutes les échelles de mesures connues. Les îles de Mururoa et Mangaréva qui avaient déjà, le jour précédent, fait l’objet d’une alerte, s’effondrèrent cette fois-ci d’un bloc au fond du Pacifique, entraînant avec elles – dans un ordre purement aléatoire – une majorité d’îles de la Polynésie Française : Tahiti la mythique, Mooréa sa petite sœur tranquille, Bora Bora la magnifique – et ses pathétiques canons rouillés –, et un nombre incalculable de perles dorées bordées de lagons couleur turquoise...Suivirent ensuite les îles Cook, Samoa, Marshall, Salomon, la Nouvelle-Calédonie, les îles Fidji, et une myriade d’autres archipels pris au piège de ce gigantesque Domino Cascade. La Nouvelle-Zélande et L’Australie vacillèrent sur leurs bases mais restèrent miraculeusement en surface, comme un dernier rempart. Le temps suspendit un instant son cours. Une éternité.
Ce phénomène s’amplifia ensuite durant la journée pour atteindre les côtes de la Chine, du Vietnam, de la Malaisie, puis finalement de l’Inde. Cette tension titanesque sur L’Asie du Sud-Est se propagea – comme l’eurent fait d’innocents ronds dans l’eau – vers l’intérieur de la Chine et de l’Inde, remonta ensuite par l’Afghanistan et la Péninsule arabique, avant de marquer un temps d’arrêt sur un arc de cercle passant par l’Ouest du Kazakhstan, le Sud de la Turquie, jusqu’au centre de l’Égypte. Al suivait en temps réel sur la demi-sphère magnétique de son Centre d’Observation, ce qu’il redoutait le plus au monde, son pire cauchemar, celui qu’il s’était efforcé, années après années à refouler, pour parvenir finalement à ne plus même pouvoir l’imaginer : À 16h 08, l’arc de cercle qui s’était stabilisé, émit une vibration sourde et puissante, comparable à celle d’un Triple Sept ‘’plein gaz’’ prêt à bondir sur la piste – le tout à l’échelle planétaire bien sûr –, tout pouvait arriver, et tout arriva.
Il se trouve que la vibration qui avait achevé sa course traversait un petit pays, la Syrie ; au Nord de ce petit pays, une des plus anciennes cités du monde, Alep, est-il encore possible de l’ignorer ? Pendant de longues minutes, tout devint étrangement calme, comme si la planète avait une fois de plus encaissé le choc, comme si elle avait juste voulu nous donner une petite leçon. Puis le Triple Sept infernal se remit à vibrer de plus en plus fort, régulièrement, jusqu’au paroxysme – le pilote obstiné qui n’avait toujours pas lâché les freins, avait décidé de désintégrer son appareil au sol ! De son poste d’observation, Al enregistra une secousse suivie d’un craquement inhabituel – imaginez un séquoia géant frappé par la foudre –, puis découvrit avec stupeur l’élargissement monstrueux d’une plaie béante qu’il connaissait bien : deux lèvres disgracieuses, comme les stigmates d’un cri lancé par les enfants sacrifiés d’une cité millénaire, un cri jeté à la face du monde depuis le siècle des ténèbres...
... La faille d’Alep ! Elle venait de s’ouvrir définitivement sur le feu de l’enfer, et la Syrie s’y était cette fois, engloutie toute entière. Une lame tranchante, chauffée à blanc venait de scarifier à jamais la face de la planète. Une planète qui criait par la voix de toutes les victimes – innocentes ou non – oubliées dans ses profondeurs, sa colère et sa haine de la haine. Elle hurlait d’autant plus fort, qu’un bourreau méthodique et sans pitié venait, sans le moindre ménagement, de lui entailler cruellement la commissure des lèvres, qui sait où s’arrêtera son cri ? Le pire restait-il à venir ?
Personne n’avait osé modéliser ce scénario et Al, en fin spécialiste savait pertinemment que le dernier domino n’était pas encore tombé, que rien en surface ne pourrait résister au mouvement irréversible qui était en marche. Les orgueilleuses Gigapoles devraient capituler sans plus tarder, leurs scientifiques et dirigeants étaient unanimes ; décision fut prise d’évacuer sans délais les humanisés en direction des forteresses souterraines abyssales.
L’exploitation irraisonnée des ressources naturelles avait en effet libéré dans les profondeurs de la planète, bien au-delà des implantations de Supra-générateurs, d’immenses espaces aux dimensions inconcevables occupés par des forteresses abyssales, complètement aménagées. Capables de recevoir grâce à un réseau de Loops dédiés, la population entière d’une Gigapole, elles disposaient d’une autonomie totale de trois siècles – le temps de s’organiser. La priorité n’était plus, pour Al, dans l’analyse des phénomènes géologiques, il devait à présent en sa qualité de Coordinateur de la Prévention des Risques Planétaires procéder sur ordre – comme le feraient au même moment ses pairs de la planète entière, à New York, Athènes, Rio ou Moscou –, à l’évacuation des 23537 tours de la Gigapole Ω de Marseille.
Se posait la question des déshumanisés restés en surface, Al venait d’évoquer frontalement le problème en Conférence Magnétique devant le Haut Comité Exécutif au grand complet ; il s’était entendu répondre – non moins frontalement –, devant l’ensemble des Coordinateurs de la planète réunis : « Al, mais dans quel camp êtes-vous donc ? ». Insister eut été inutile, voire périlleux. En bon petit soldat, il courba l’échine, pensant à El, l’élue de son cœur, qui aurait mal supporté son transfert immédiat en surface, avec ceux qu’il tentait en vain de tirer des griffes d’un cataclysme imminent. La violence des évènements serait telle, que peu de forteresses abyssales résisteraient, la survie de l’espèce humanisée était donc loin d’être assurée. Plus rien n’était prévisible à présent, ni en surface, ni en profondeur.
Réflexion incongrue pour l’heure, il devait avant tout coller à sa mission. De retour en Gigapole Ω de Marseille, il intégra son Poste Opérationnel d’Évacuation, une demi-sphère de Palladium, un verre métallique indestructible découvert au XXIIème siècle, résistant aux contraintes les plus extrêmes. Placé au pied des tours, à l’extérieur de la Gigapole, ce bunker – appelons un chat un chat –, à peine plus haut qu’un gros rocher dont il avait l’aspect l’extérieur – mat et légèrement granuleux –, devait permettre à Al de contrôler, sur parabole magnétique le bon déroulement de l’exode en profondeur d’une population somme toute assez disciplinée, tout en surveillant par transparence, et à trois cent soixante degrés, l’évolution de la menace extérieure – un parfait camouflage qui eut fait les délices de nos rustiques guerriers d’antan.
Le plus grand danger, d’ordre géologique, pouvait survenir à tout instant, Al n’eut nullement été surpris de voir émerger un volcan en Méditerranée, même si les lointains reflets qu’il distinguait de son promontoire, lui paraissaient immuable.
Un autre danger identifié par le Haut Comité Exécutif était susceptible de compromettre l’exode des humanisés : galvanisés par l’effroi, les barbares déshumanisés forceraient certainement le pied des tours pour tenter de trouver refuge en profondeur. Inconcevable ! Cette intrusion pouvait se révéler fatale pour des humanisés paisibles et raffinés. Il convenait de prendre des mesures radicales pour éloigner la menace, ce qui fut fait. Les consignes étaient formelles : En cas d’intrusion imminente, les Coordinateurs devraient, pour protéger le bon déroulement des opérations, libérer au pied des tours, une souche mortelle foudroyante – une cousine éloignée de l’anthrax libéré par la fonte du permafrost –, entraînée depuis plusieurs siècles comme une athlète de haut niveau, et capable de neutraliser tous types d’envahisseurs.
À la vérité, il était beaucoup plus facile pour Al de gérer l’émergence d’un volcan ou même – voyons les choses en grand –, d’une nouvelle chaine de montagne en Méditerranée, que d’infecter par une simple impulsion magnétique le pire des anthropophages que la terre ait jamais porté, qui abstraction faite de son système pileux, de ses membres torves et de ses mœurs contestables, lui ressemblait tout de même étrangement – jardin secret, STOP !
La faille d’Alep s’était ouverte sur l’enfer et pour une fois, les innocents martyrisés s’étaient unis à leurs bourreaux – des damnés de première classe – pour cracher une vapeur ocre et dense, à la mesure et à l’image de leur misère, jusqu’au sommet des Gigapoles environnantes ; ce nuage vengeur commençait à se répandre avec la régularité d’une tache d’huile, détruisant par le feu tout ce qui pouvait gêner sa progression. D’après ses propres estimations, Al disposait de deux jours pour mener à bien sa mission et évacuer ses semblables, contrairement à d’autres humanisés moins chanceux, situés plus près de l’enfer. Des vibrations d’un nouveau type étaient apparues juste après l’apparition du panache de feu, le triple sept suicidaire avait cédé la place à un monstrueux char d’assaut déglingué ; imaginez l’arrivée du carrosse du Diable.
Au pied des tours, avec la mer pour seul horizon, un brave petit soldat investi d’une mission de la plus haute importance, attendait comme l’eut fait un surfer intrépide, la vague du siècle – ou plutôt celle du millénaire. Une vague immense de terre, d’eau, de flammes et de pierre mêlées, la Der des Ders. Elle viendrait engloutir son igloo de Palladium, qui aurait, il n’en doutait pas un seul instant, résisté avec succès aux premiers assauts du nuage de feu, ce qui lui laisserait un temps maximum de survie...Voyons.... Il ne pouvait en effet s’empêcher de modéliser l’impensable. Déformation professionnelle.
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