7
min

La résolution (Extraits du Journal intime d’Hélène)

Image de Emmanuel

Emmanuel

58 lectures

8

Samedi soir

Qui n’a jamais rêvé de bouleverser le cours de sa vie ?

Comme tous les samedis soirs, j’étais seule dans mon appartement à effeuiller la boite de kleenex entre deux sanglots.
Depuis que Louis m’a quitté il y a plus d’un an, je passe toutes mes soirées à pleurer notre rupture. Un océan de larmes dans lequel je me noie chaque jour, pour me prouver à quel point j’aimais cet ingrat qui n’a pas su me vouer un amour éternel.
Je n’arrive toujours pas à m’en remettre : Louis était toute ma vie.
J’écoute des chansons tristes, en me répétant que la vie ne vaut rien, que tout est noir et que je n’ai jamais eu de chance.
J’aurai bientôt vingt huit ans. Un travail sans intérêt. Des collègues imbéciles. Un avenir, sans avenir. Je suis une pauvre fille qui n’a rien à dire, une effarouchée qui ne ressemble à rien dans son Tee-shirt trop large et son jean à pattes d’éph.
J’étais effondrée sur le canapé, quand soudain, j’ai su que je venais de verser ma dernière larme. C’était une évidence. Mon chagrin, si intense jusqu’ici, n’avait plus le même goût amer que les autres jours. Envolée ma détresse ! Envolé le sourire faussement désolé de Louis quand il m’a annoncé qu’il me quittait !
« Adieu belle Hélène ! C’était l’amour sans l’amitié » Son départ m’a glacé le cœur.
Mais ce samedi soir, j’ai décidé de regagner la surface, de me jeter dans la bataille, de dire adieu à ma vie de célibataire dépressive.
Voici le programme que je détaille sur-le-champ :
Dans moins d’une semaine, je tombe amoureuse du plus beau cadre que mon entreprise minable ait recruté. Imaginons son profil : il a fait de brillantes études dans une grande Ecole parisienne avant de partir deux ans passer un MBA dans une université américaine (il faut au moins ça de nos jours si on veut réussir sa vie professionnelle). Il a de très beaux yeux bleus de préférence, et une allure de tennisman (ce sont les plus beaux !). Enfin, il a un très bon salaire avec, en prime, une promotion en vue ! Bien sûr, je lui plais passionnément (il me murmure des folies en me dévorant des yeux) et nous partons nous marier sur l’île de Bora-Bora, dans un hôtel au bord du lagon turquoise. Nous faisons l’amour avec la fougue de deux amants qui se sont longtemps cherchés avant de se rencontrer.
Je conclue mon délire à mi-voix : « Ce n’est finalement pas Louis qui m’a quitté, mais moi. Je me suis offerte la chance de refaire ma vie. »
Je vais devoir mettre toutes mes chances de mon côté, même si, en découvrant mon reflet dans le miroir de ma chambre, je ne me cache pas qu’il va y avoir du boulot : j’ai au moins cinq kilos à perdre et la peau terne.
Il faut dire qu’on ne sort pas d’une caverne sans avoir à passer chez le coiffeur et à prendre soin de ce corps malmené.
Prête à me refaire une beauté et à franchir tous les obstacles, j’ai couru dans la salle de bain pour me faire un masque hydratant. Pendant le temps de pose, j’ai poli mes ongles et appliqué deux couches de vernis. J’ai épilé mes jambes à la cire, masser mes jambettes avec une huile hydratante. Puis je suis passée dans ma chambre. J’ai ouvert mon placard et là, catastrophe, rien à me mettre, que des fringues de vieilles filles saumâtres. J’irai faire les boutiques lundi soir. Il me faut des jupes, des robes, des chemisiers fleuris.
Onze heures du soir. Si je veux un teint de princesse, je ne dois pas me coucher tard.
Bonne nuit

Dimanche

Cher petit journal, me voici une autre femme. Je vais vivre une vie merveilleuse. Le Prince Charmant n’attend plus que moi.
C’est délicieux de mettre un terme à plusieurs années de frustrations. Les arguments ne manquent pas. Ne serait-ce que cette phrase qui dit que l’on a qu’une seule vie. Autrement dit qu’un bref instant pour naître, être aimé, et mourir.
J’attends mon arrivée au bureau demain matin avec impatience.

Lundi

Jubilatoire ! C’est le mot qui me vient en repensant à cette journée.
D’abord, les collègues en ont fait une tête quand ils m’ont vu débarquer ce matin dans ma tenue de tueuse : un petit tailleur turquoise que je n’avais jamais osé porter et que j’ai finalement retrouvé dans mon placard.
Fallait voir la tête de l’hôtesse d’accueil quand j’ai pointé mon nez hors de l’ascenseur ! Cette petite morveuse de dix-neuf ans a paru si stupéfaite qu’elle m’a regardé passé devant son bureau sans dire un mot, la bouche en cul-de-poule.
J’ai toujours détesté cette façon que les hommes ont de lui tourner autour, et elle, de découvrir ses jambes et de se passer la main dans ses cheveux.
Mais vu sa tête ce matin, elle est morte ! Ils ne la remarqueront désormais pas davantage qu’ils n’ont remarqué le pot de fleurs artificielles sensées égayées le hall d’accueil.
Adieu ma petite Virginie !
J’ai ensuite passé le couloir qui conduit au bureau que je partage avec la Merveilleuse, la Génialissime Nadège que tous les collègues rêvent de baiser un jour. La garce était assise, les jambes croisées, et discutait de son passionnant week-end avec les deux connards qui passent et repassent dans notre bureau pour mater ses jambes et son postérieur qu’elle pointe toujours dans leur direction. Ils ne m’ont tout d’abord pas remarqué : personne ne me voit jamais ! Trop affairé à l’écouter parler ! La belle affaire ! Nadège passe des Week-end tellement excitants ! J’ai alors joué l’ingénue faisant semblant de ne pas retrouver la clef qui ouvre mon vestiaire. J’ai déversé toutes les affaires de mon sac à main sur mon bureau : un stick à lèvre, un poudrier, mon portefeuille et, surtout, trois préservatifs pour bien montrer à quel point je suis hyperactive sexuellement. Les deux connards et Nadège m’ont enfin regardé visiblement gênés par ma recherche bruyante. J’espérais bien les déranger le plus possible ! Et là, stupeur évidente, voire malaise absolu, les deux hommes m’ont découvert et j’ai vu dans leurs yeux que j’étais celle dont ils rêvaient ; Nadège, quant à elle, m’a foudroyé du regard et m’a crié : « Que cherches-tu ? » J’ai manqué de lui répondre : « Mais la même chose que toi, ma chère ! » mais j’ai répondu dans un soupir lascif : « Ma clé. » Laurent et Michel, qui n’ont ni les yeux bleus ni des allures de tennisman se sont proposés l’un comme l’autre de m’aider à la retrouver. Sans mentir, je les ai trouvé soudain très « choux » M’aider, moi ! Cependant, j’ai décidé de faire cesser ce petit jeu et j’ai feins de me rappeler que la clé se trouvait tout simplement dans la poche intérieure de la veste de mon splendide tailleur turquoise.
Adieu ma toute petite Nadège !
C’est amusant de voir comment soudain tu as perdu tout le charme que nos deux collègues te trouvaient depuis un an. Il va falloir t’y faire : je suis aussi désirable que toi désormais !
Je n’ai pas vu la journée passer. J’ai pris rendez-vous chez le coiffeur pour dix-sept heures trente. Un quart d’heure plus tôt, j’ai quitté l’entreprise.
Et c’est dans un couloir que j’ai rencontré mon Prince Charmant : François ! Il correspond trait pour trait à l’homme que j’imaginais samedi soir (l’inconscient nous joue quelquefois de drôles de tours). Beau, brun, des yeux bleus et une allure de tennisman. Il est le Directeur adjoint. Oh, cette allure ! Ce style !
Je L’AIME.
Nous nous sommes croisés rapidement. A peine un regard. Mais déjà, je suis captive.
Il ne perd rien pour attendre celui-là !
Après le coiffeur, je cours m’acheter toutes les tenues les plus affriolantes du commerce mondial. A moi les robes hyper-vitaminées de Désigual, les vestes cintrées d’Armani, les jupes courtes de Ralph Lauren, les blousons de cuir de Caroll, la lingerie fine signée Princesse tam-tam. Sans oublier deux ou trois paires d’escarpins d’Alberto Moretti.
Je veux être la reine de la mode à présent !

Mardi

Me voilà belle, désirable, sexy ! Soit, je n’ai pas encore perdu mes cinq kilos en trop, mais je ne mange plus que des pommes, des yaourts à zéro pour cent de matière grasse, un peu de pain complet et du blanc de poulet. Je me suis inscrite au cours de Fitness et je commence ce soir ma première séance.
Au travail, j’ai manqué de très peu de croiser le beau François. Comment je le sais ? J’ai reconnu son parfum en montant dans l’ascenseur. A ma connaissance, il est le seul à porter « L’instant » de Guerlain, un parfum qui me fait tourner la tête surtout quand il est porté par François.
Toutefois, j’ai déjà séduit Laurent et Michel qui sont venus me tourner autour dès le matin. Nadège rongeait son frein ; elle était pâle de rage. Peut-être un peu suffocante.
J’ai aussi été approché par Robert, mais je l’ai vite remis à sa place. Je ne vais tout de même pas céder aux avances de cet alcoolique notoire. Tous les collègues le savent, il n’a pas le sens de la mesure. Il est marié. Infidèle. Mais bourré de frics. Cependant, je lui ai résisté. Je suis convaincue que mon retour à la sexualité peut se faire d’une façon plus romantique.
J’avoue que Thibault est séduisant. Moins que François, c’est vrai. Mais il me redonnerait confiance dans mon corps. Je le vois comme une étape avant le grand frisson avec François.

Mercredi

François ! François ! Pourquoi tardes-tu à me rencontrer ? J’ai passé du temps à la cafétéria où tu n’es pas venu ! Je suis allée plusieurs fois aux toilettes en espérant te croiser dans le couloir ! J’ai différé sur l’heure de mon déjeuner ! Mais rien n’y a fait ! Tu passes avant, après... mais jamais à « L’instant » propice... Oh, cette odeur... qui te va si bien ! Il ne reste de toi que cette flagrance qui me désespère et me vrille le cœur !
Laurent s’est montré entreprenant, il m’a frôlé la main avant de s’excuser. Cependant, je suis certaine qu’il ne s’agissait pas d’une maladresse de sa part mais d’une technique de séduction ; je ressens ces choses-là. Nos regards se sont croisés. J’allais fondre. Mais, non. Je préfère Thibault. J’ai d’ailleurs osé un petit déhanché provocateur en le croisant à la cafétéria. Il m’a souri. J’ai franchi le pas, nous avons discuté de notre soirée. C’est amusant, il ne fait rien, quelques courses rapides avant de rentrer chez lui, de dîner et de regarder la télé. C’est également mon programme. Je vais pour retourner dans mon bureau, mais là, il m’invite au restaurant. Je feins l’hésitation, mais j’accepte EVIDEMMENT.

Jeudi

Super Soirée! Nous avons mangé une pizza, bu une demi-bouteille de rosée. Puis tout le tralala, il m’a raccompagné, je l’ai invité à monter, et nous avons passé la nuit ensemble. Il a beaucoup d’humour. Je n’avais pas ri autant depuis deux ans.
Mais je vais peut-être choquée, je ne souhaite pas aller plus loin avec lui. Juste une soirée. Ce besoin de me sentir attirante et belle dans les yeux d’un homme attentionné. Toutefois, il est nouveau dans la boîte, encore en période d’essai. Je sens qu’il voudrait que l’on se revoie. Cependant, je le considère comme un objet sexuel... un jouet... stimulant, disons le mot, mais pas assez charmant.
De toute façon, je vise plus haut. François ! Je sais qu’il est convoité par une certaine Laurence, une petite secrétaire qui en pince pour lui. Mais enfin, qu’espère-t-elle ? Séduire un homme aussi parfait ! Il y en a qui croit encore au Père-Noel ! Certes, elle a de jolis seins, mais ce n’est pas avec un décolleté qu’elle me le volera ! François est à moi ! Il a besoin d’une femme cultivée et élégante à ses côtés. Une femme dans mon genre, avec ma fougue, mon tempérament, mes talents.
Cependant, je n’ai pas encore réussi à le rencontrer aujourd’hui... Il passe. Sort déjeuner. Boit un café à la cafétéria. Remonte dans son bureau. Mais je ne suis jamais là où il est. Jamais ! Oh François, quel jeu joues-tu avec moi ?

Vendredi

Cette fois-ci, j’ai voulu tenir mon programme : rencontrer François, lui faire l’effet d’une bombe, me pendre à son cou et lui crier combien je l’aime !
A 14h28 précise, nous nous sommes enfin rencontrés... à son bras, une femme splendide, genre mannequin marchant sur les podiums... Je sers les dents.
Je voudrais les tuer l’un et l’autre. Les transformer en bouillie. Les broyer. Les piler.

Samedi soir

J’ai ressorti mon Tee-shirt trop large et mon jean à pattes d’éph.


Huit ans plus tard.
Extraits du Journal intime d’Hélène

Samedi soir

Les enfants sont enfin au lit. Le mari est devant la télé à regarder le match de foot. Je vis entre les lessives, le repassage, les courses... les soucis du quotidien...
Je repense parfois à François. Ma vie aurait pu être si différente.

Thèmes

Image de Nouvelles
8

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de MissFree
MissFree · il y a
Je n'ai pas pu lâcher le journal d'Hélène. Très bien écrit. Aurait-elle vraiment été plus heureuse avec François... on croit toujours trouver mieux ailleurs au lieu de se contenter de ce qu'on a.
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Merci de continuer à me lire. C'est toujours très agréable.
Je n'ai plus tellement le temps d'écrire car je suis sur un nouveau projet professionnel. J'ai bien sûr des dizaine d'idées qui me traversent l'esprit, mais je ne leurs donne pas de forme écrite. C'est frustrant.
J'espère revenir à l'écriture un peu plus tard. A bientôt.

·
Image de Sauvagere
Sauvagere · il y a
Le début fait un peu penser à Bridget Jones, drôle et enlevé. La chute est tout à fait désabusée...
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Soit. "Désabusée" est bien le mot.
·
Image de Val
Val · il y a
J'ai été happé du début à la fin , très bien écrit bravo
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Merci.
·
Image de Violette
Violette · il y a
j'arrive via le forum, j'ai aimé cette nouvelle, mais la chute aurait pu être plus glamour : même situation familiale mais toujours coquette et épanouie entre enfants et époux...... ça existe aussi ! ( comme vous depuis peu sur le site)
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Un destin contrarié m'a plu davantage qu'une femme épanouie. Surtout que cette "héroïne" a tellement investi son idéal, qu'elle ne peut que se compromettre dans la suite de sa vie. Il y a une certaine cohérence. Et forcément, de son point de vue, des regrets.
Vouloir une fin "heureuse" est assez féminin... et très sympathique. Je ne doute d'ailleurs pas qu'une femme puisse être épanouie entre "enfants et époux". Deux ménages sur trois résistent au temps, si je ne me trompe pas dans les stats. Peut-être que mon héroïne vivra son couple dans la durée. L'histoire ne le raconte pas.

·
Image de Violette
Violette · il y a
mon idée était surtout de contrer cette représentation. de la femme mariée qui se laisse aller,
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Merci.
·
Image de William Vadim
William Vadim · il y a
Bah ouais ça l'fait, pas de soucis. Alors je vote
·
Image de Emma
Emma · il y a
Et c'est un homme qui écrit ce texte... un bon moment de lecture comme le dit Luc. Pas de temps mort. Et une chute... qui fait redescendre...
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Merci.
Là, je vous précise que le personnage principal est entièrement fictif, même si je me suis inspiré d'une "ambiance bureau" que j'ai connue autrefois. Il faut puiser à la source du réel.

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai beaucoup aimé! C'est vif, enlevé, on ne lâche pas une seconde et pourtant ce genre d'histoires, il est vrai qu'il y en a beaucoup! Mais votre style emporte l'adhésion, un très bon moment de lecture pour moi!
·
Image de Emmanuel
Emmanuel · il y a
Merci pour cet encouragement; vous êtes le premier à dire du bien d'un de mes textes. Jusqu'ici, seuls mes proches me donnaient un avis favorable. Leur bienveillance manquait de neutralité. Bien sûr.
·
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Ce que pense les femmes, (un film avec Mel Gibson et la trop mimi Marisa Tomei, beaucoup plus sexy que Helen Hunt, à mon goût)...voilà à quoi me fait penser ton texte, que j'ai lu d'une traite...J'aime bien!
·