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La rescapée

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Jean Dallier

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⎼ C’est fini, les gars ! On arrête les frais ! Ça fait six jours qu’on fouille les décombres. Il ne doit plus rester un rat vivant dans ces gravats.
Un pompier jaillit au détour d’un bloc de béton dardant vers le ciel des bouts de ferraille tordus.
⎼ Capitaine, on vient de faire une découverte de dernière minute ! Venez voir, ça en vaut le coup !
Le chef des pompiers se revisse le casque sur la tête et suit l’homme au trot. Ils s’arrêtent un instant pour laisser passer un bulldozer remontant lentement une pente raide, dans le fracas des chenilles et l’emballement du moteur, puis se précipitent vers un trou béant s’enfonçant sous une dalle de béton qui a résisté à la chute de six étages. Un collègue attend les deux hommes à l’entrée.
⎼ Un rescapé ! crie-t-il pour surmonter le bruit du moteur. A première vue, il n’est pas en trop mauvais état, du moins pour quelqu’un qui vient de passer près d’une semaine sous terre sans rien boire ni manger. Mais attention, ça schlingue ferme là-dedans !
Les trois hommes descendent jusqu’au fond de la grotte de béton où ils découvrent une masse informe et grise affalée sur un tas de décombres. Au sommet remue une petite tête ratatinée, à la chevelure couleur de poussière. Seuls deux grands yeux mobiles lui donnent une allure humaine. A leur surprise, il s’agit d’une vieille femme. Elle fait une tentative pour se relever, mais vacille et retombe lourdement sur son socle de poussière. Le capitaine la saisit par le bras pour l’aider à se mettre debout, mais recule vivement.
⎼ Ma parole, elle pue la vinasse !
⎼ Regardez ! s’exclame l’un des deux pompiers, le sol est jonché de bouteilles de vin ! Toutes vides !
Il en ramasse une.
⎼ Et avec ça, du meilleur cru ! Et puis, il y a un tas de boîtes de conserve ouvertes... du caviar...du foie gras... Dites donc, capitaine, c’est qu’elle ne s’est pas ennuyée, la mémé, pendant son séjour sous terre !
L’officier enlève son casque et se passe la main sur le crâne.
⎼ Cette femme s’est trouvée enfermée dans une véritable caverne d’Ali Baba, grogne-t-il, bourrée à craquer de boissons et d’amuse-gueule ! Et pas de n’importe lesquels ! Tant mieux pour elle, si je peux dire. D’autres n’ont pas eu la même veine... Bon, assez lambiné ici ! Faites venir une ambulance et qu’on évacue la rescapée vers l’hôpital ! De mon côté, je préviens les gars chargés de l’enquête sur les origines de l’explosion pour qu’ils l’interrogent au plus vite.
*
L’inspecteur lève les yeux de l’écran et soupire à l’adresse de son collègue qui entre dans le bureau.
⎼ Voilà deux heures que je la cuisine, grogne-t-il, et tout ce que j’ai réussi à lui soutirer se résume en une quinzaine de lignes !
⎼ Peut-être qu’une tasse de café...
⎼ Elle en est déjà à la troisième ! Je me demande si la caféine ne lui embrouille pas encore un peu plus les neurones. Bon, je vais me dérouiller les jambes, puis je reviens. En attendant, je te cède la place. Peut-être que tu auras plus de chance que moi.
Le nouvel arrivé s’assied derrière le bureau et observe longuement la vieille femme en face de lui. Sa petite tête ratatinée aux yeux vifs contraste curieusement avec son corps tassé de gastéropode. Il relit lentement sur l’écran les notes prises par son collègue, puis relève la tête.
⎼ Bon, résumons : voici trois jours qu’on vous a sortie des décombres du bâtiment effondré. Vous y avez passé six jours entiers. Les médecins qui vous ont examinée vous ont trouvée en bon état physique, sauf qu’au moment de votre admission aux soins d’urgence, vous étiez complètement givrée... je veux dire ivre. Après une cure de près de soixante heures, vous avez été jugée apte à être entendue. Vous êtes d’accord jusqu’ici ?
La vieille femme se contente de cligner des yeux.
⎼ D’après ce que vous avez bien voulu déclarer à mon collègue, reprend l’inspecteur, c’est par le plus grand des hasards que vous vous êtes trouvée dans les caves du bâtiment au moment de l’explosion au second étage. Or, d’après les renseignements recueillis à votre sujet dans le quartier sinistré, vous étiez sans domicile fixe et viviez de mendicité.
La femme hoche la tête en signe d’assentiment.
⎼ Mais alors, je ne vois pas comment vous avez pu vous introduire dans les caves du bâtiment autrement que de manière clandestine. Il n’y a aucune raison pour que le négociant en vins du rez-de-chaussée vous ait laissé accéder librement aux caves où il stockait une grande partie de ses marchandises...
Devant le silence de la vieille, il ajoute d’une voix patiente :
⎼ Et puis, qu’importe en fin de compte de savoir comment vous avez réussi à vous introduire là-dedans. Ce qui nous préoccupe dans l’immédiat, c’est de comprendre comment a été provoquée l’explosion au second étage. Jusqu’ici, tout ce que nous savons avec certitude, c’est qu’il y a eu une fuite de gaz. Or d’après l’enquête, rien ne justifie une telle déflagration. D’abord, cet immeuble n’a pas plus de trois ans, ensuite, les installations de gaz ont toutes été contrôlées récemment et avec le plus grand soin.
⎼ Mais, monsieur, s’anime soudain la vieille femme, cette explosion, vous ne pensez pas que j’y suis pour quelque chose ! J’ai soixante-neuf ans, moi, vous savez ! Ce n’est pas un âge pour jouer au terroriste ! De toute façon, jamais, je ne suis montée aux étages, pas plus au deuxième qu’aux autres... Et puis, quand le ciel m’est tombé sur la tête, j’étais déjà dans les caves.
⎼ A n’en pas douter. Mais vous ne pouvez pas nier que vous avez l’habitude de mendier quotidiennement au pied de l’immeuble.
⎼ Oui... enfin... pas tous les jours. Quand il m’arrivait de tendre la main, c’était sur le seuil de la porte, juste à côté du magasin. Je ne mettais jamais les pieds dans le hall d’entrée... ou alors rarement.
⎼ Il n’empêche qu’à force d’avoir fait la manche devant le bâtiment, vous devez avoir appris à connaître les occupants.
⎼ Oh, si peu. Vous savez, quand je tends la main, je baisse la tête. Non pas que j’aie honte... On finit par s’y faire, à la honte, vous savez... Mais les gens n’aiment pas qu’on les dévisage quand on leur demande l’aumône. Et vous savez pourquoi ? Parce que la plupart, ils vous donnent à contrecœur... et le moins possible. Ils ont honte, ça oui ! Pas de donner, mais de donner si peu. Et ils n’aiment pas lire le reproche dans mes yeux, tous ces braves gens.
La porte s’ouvre et le premier inspecteur revient. Il fait signe à son collègue de ne pas s’interrompre et s’installe dans un coin de la pièce.
⎼ Il n’empêche que je continue à croire que vous connaissiez certains occupants des étages. Plus particulièrement ceux du second. En effet, nous avons retrouvé dans nos dossiers une plainte déposée contre eux il y a... voyons voir... six ou sept mois.
⎼ Ah ! Ceux-là ! Pour sûr que je m’en souviens ! C’étaient les plus radins de tout l’immeuble. De plus, ils avaient deux fils adolescents qui ne cessaient de me houspiller. Même qu’un soir, l’un d’eux m’a volé la recette de la journée... J’en ai été choquée, monsieur, proprement outrée. C’était une honte ! J’ai donc déposé plainte... en vain, comme vous le savez.
⎼ Bon, inutile de nous étendre là-dessus et d’accabler ces pauvres gens. Ils ont tous péri dans l’explosion.
⎼ Oh, bon sang, pour être triste, c’est triste ! Je l’ignorais ! Mais dites donc, vous n’allez pas soupçonner une vieille femme comme moi d’avoir voulu se venger d’eux pour si peu !
⎼ Je ne vous soupçonne de rien, madame. J’essaie simplement de comprendre ce qui s’est passé... Mais quelle que soit la manière dont vous vous êtes introduite dans les sous-sols de l’immeuble, pouvez-vous me décrire dans le moindre détail vos gestes et mouvements une fois arrivée en bas.
⎼ Le problème, c’est que c’est loin, tout ça ! Déjà qu’à mon âge, la mémoire n’est plus ce qu’elle était. De plus, après une semaine enfermée toute seule là en bas... et avec comme toute nourriture du vin rouge...
⎼... et du caviar ou du foie gras.
⎼ Oh, vous savez, à toutes ces saletés de riches, j’aurais préféré une bonne baguette de pain. Tenez, rien que d’y penser, j’en ai encore la nausée. A se demander comment les rupins peuvent trouver du plaisir à bouffer des horreurs pareilles.
⎼ Pour en revenir à nos moutons, au moment de descendre dans les sous-sols, vous n’étiez pas encore bourrée.
⎼ Non mais ! Vous me prenez pour une poivrote ! Sachez, monsieur, qu’en temps normal, je ne bois pas. Même quand il arrive que quelqu’un me refile un litron de rouge, je le passe à l’un de mes collègues en échange de quelque chose de plus substantiel.
⎼ Bon, d’accord, si vous le dites... Mais dans ce cas, en arrivant dans la cave, qu’avez-vous fait pour commencer ?
⎼ Ben... voyons... je me suis glissée dans les escaliers de secours aussi vite que me l’ont permis mes vieilles guibolles, mais en débouchant dans le corridor du premier sous-sol, la minuterie s’est arrêtée. J’ai cherché mon chemin à tâtons dans l’obscurité pour essayer de trouver un interrupteur.
⎼ Et ça vous a pris combien de temps ? Trente secondes ? Une minute ?
⎼ Oh non, monsieur, bien plus. Quand les lumières se sont éteintes, j’étais encore loin de la cave. Une fois dans le corridor en bas, je l’ai longé, puis suis arrivée dans une espèce de petit hall...
⎼ Un petit hall, dites-vous ? Comment le saviez-vous puisqu’il faisait tout noir ?
⎼ Je ne l’ai su qu’après avoir trouvé le bouton de la minuterie.
⎼ Donc très vite ?
⎼ Non... attendez que je m’en souvienne... tout d’abord, j’ai longé le mur sur ma gauche, puis le couloir s’est élargi un peu et je me suis heurtée au mur d’en face. J’ai cru deviner une porte. J’ai essayé de tourner la clenche, mais elle n’a pas cédé. Alors, j’ai tâtonné mon chemin le long de ce bout de mur, tourné un autre coin... et puis... Ah oui, voilà que ça me revient ! Ma main a rencontré un truc bizarre... comme une grosse boîte de métal avec un levier. J’ai tiré sur le manche, mais ça n’a rien changé. Alors j’ai continué et trouvé d’autres boîtes du même genre, cinq ou six... peut-être plus... mais je n’y ai pas touché, à celles-là. C’est seulement après que j’ai trouvé le bouton de la minuterie et que la lumière est revenue.
La vieille femme vide le fond du gobelet de café froid posé devant elle et fait une grimace. L’inspecteur en profite pour entrer dans l’ordinateur les dernières déclarations de la femme. Levant la tête, il lui demande :
⎼ Et ensuite, que s’est-il passé ?
⎼ Eh bien... je suis revenue vers la porte et ai essayé de voir comment la forcer. Si j’avais su ce que j’allais trouver derrière, je n’aurais même pas essayé...
⎼ Et comment avez-vous réussi à l’ouvrir ?
La vieille femme jette un regard circonspect à l’inspecteur assis dans le coin de la pièce, puis se retourne vers son collègue.
⎼ Et puis, tant pis, autant dire les choses telles qu’elles se sont passées. C’est que je n’ai pas l’habitude de mentir, moi, monsieur ! Même pauvre et sans abri, je reste quelqu’un de foncièrement honnête. Mais il faut comprendre qu’il y a parfois des tentations... des tentations trop fortes pour résister.
⎼ Bon, venons-en aux faits !
⎼ Bref, je porte toujours un canif sur moi. Un de ces trucs suisses, avec tire-bouchon et ouvre-boîte intégrés. C’est grâce à lui que j’ai pu faire glisser le pêne et entrer...
⎼... pour ensuite vous en servir pour ôter les bouchons des innombrables bouteilles de bordeaux que vous avez ingurgitées.
⎼ Evidemment ! Encore heureux que je l’avais, ce canif, sans quoi vous ne me verriez pas vivante.
⎼ En effet... Donc, une fois la porte ouverte, qu’avez-vous fait ?
⎼ Avant d’entrer, je me suis souvenue de ce levier sur la boîte métallique que j’avais baissé quelques minutes plus tôt. Je l’ai donc remonté avant de me glisser dans la cave et de refermer la porte derrière moi.
⎼ Et vous étiez là-dedans depuis combien de temps quand la déflagration a eu lieu ?
⎼ Oh... quelque chose comme dix minutes, un quart d’heure tout au plus. Le temps de faire l’inventaire de ce qu’il y avait sur les étagères et de vérifier si l’arrière-cave ne contenait rien de plus intéressant. En fait, déçue de ce que j’y avais trouvé, je m’apprêtais à quitter le cellier pour aller voir à l’autre bout du couloir s’il n’y avait pas d’autres caves à explorer quand tout d’un coup, il y a eu comme un roulement de tonnerre au-dessus de ma tête, puis tout le bâtiment s’est mis à trembler, comme frappé par la foudre. D’un coup, la porte s’est ouverte toute grande... et je me suis retrouvée à plat ventre, comme plaquée par une main géante au sol, incapable de bouger. Je crois qu’il m’a fallu au moins une demi-heure pour retrouver mes esprits. Le temps d’explorer les lieux dans le noir complet et de constater que l’accès au petit hall et au corridor était bouché par des gravats.
La vieille femme se passe la main sur le visage, comme pour chasser le souvenir des événements vécus.
⎼ J’ai bien essayé de m’y frayer un passage, reprend-elle enfin, mais à mains nues, vous savez... Alors, je me suis assise par terre et j’ai attendu. Je crois bien que douze heures se sont écoulées avant que je ne me décide à déboucher une bouteille, puis à ouvrir une de ces boîtes contenant des trucs étranges avec un goût de poisson. Finalement, l’attente s’est prolongée, prolongée... et vous connaissez le reste.
Le premier inspecteur quitte le coin de la pièce pour rejoindre son collège derrière le bureau.
⎼ Dites-moi, madame, demande-t-il d’une voix douce, vous avez bien dit qu’à un moment donné, dans le petit hall donnant sur la cave du négociant de vins, vous avez abaissé un levier. Est-ce qu’il s’agissait d’une manette fixée sur une sorte de boule métallique de couleur grise, avec un compteur au-dessus.
⎼ Maintenant que vous le dites, oui, c’est ça.
Son collègue lui jette un coup d’œil surpris.
⎼ Tu veux dire que c’était un compteur de gaz ? Mais alors...
⎼ Hé oui ! C’est une piste possible ! Elle coupe le gaz pendant cinq ou dix minutes et éteint du coup toutes les veilleuses des appareils branchés sur ce compteur, y compris les réchauds de cuisine allumés aux étages. Or nous savons qu’à cette heure de la journée, les quatre occupants de l’appartement du second étage étaient rentrés. Il est donc probable que les casseroles avec le repas du soir mijotaient déjà sur le feu. Sans se rendre compte de rien, après un quart d’heure, une fois la vanne de gaz rouverte en bas, l’un des occupants allume une cigarette ou pousse un interrupteur... et hop, tout explose. Les murs du second sont soufflés et tout l’immeuble s’écrase sur le premier comme un château de cartes.
⎼ Holà ! s’écrie la vieille femme. Doucement, messieurs les flics ! Tels que vous y allez, vous me rendez responsable de l’écroulement de tout le bâtiment. Mais je n’y suis pour rien moi, vous savez ! Je cherchais juste mon chemin dans l’obscurité. Avec leur foutue manie d’épargner quelques sous en réglant les minuteries sur une trentaine de secondes, les vrais responsables, ce sont les propriétaires des lieux. Non mais, faudrait pas se tromper de coupable, hein ! C’est trop facile de tout faire retomber sur les épaules d’une vieille femme faible et sans défense...
⎼ Calmez-vous, madame ! On ne vous accuse de rien. On essaie simplement de comprendre...
⎼... et ensuite de me faire payer, je connais ça ! Mais ne comptez pas sur moi pour réparer les dégâts.
Les deux inspecteurs éclatent de rire.
⎼ Rassurez-vous, dit l’un d’eux, on ne se fait pas d’illusions à ce sujet.
Après un bref silence, il ajoute à voix basse et en fronçant les sourcils :
⎼ Mais tout de même, vingt-deux morts... juste pour un coup de manette

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Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Ah ce "petit coup de manette" me laisse sans voix ! Même si peu à peu le scénario se dessine, votre écriture maintient l'intérêt jusqu'à cette chute savoureusement grinçante ! Bravo Jean !
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Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un petit bijou de nouvelle. Il va falloir que les donateurs soit plus généreux avec la petite vieille pour qu'elle puisse payer les dégâts ! Bravo, Jean ! Vous avez mon vote (et je suis étonné qu'il n'y ait que le mien !)
Vous avez apprécié Tarak. Il est maintenant en finale. Lui accorderez-vous un nouveau vote ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak merci d'avance !

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