La réparation

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

La réparation


Huit heures trente d’un matin pluvieux. Bertrand arrive à son bureau, déjà préoccupé par les dossiers à traiter dans la journée. Comme fréquemment, il croise son chef.
Et comme d’habitude :
- Bonjour Bertrand, comment vas-tu ?
- Bonjour chef, pas mal, et toi ?
Mais bien différemment de leur habitude :
- Bien, bien ! Dis, Bertrand, j’ai un petit souci avec ma tablette. J’ai acheté un logiciel, je l’ai installé, et je n’arrive pas à le retrouver sur ma tablette. Il s’appelle Monluc. Toi, t’es fortiche dans ce domaine. Je sais que tu vas le retrouver et me mettre un lien sur l’écran d’accueil.
- T’es sûr que c’est pour moi ? Je bricole l’informatique, mais tu sais que ce n’est pas mon métier !
- Oui je sais, mais je te connais. D’ailleurs, si tu vois que cela devient trop long, tu laisses tomber. Pas question de pénaliser ton boulot ! Et t’inquiète, je ne suis pas pressé pour la tablette. Garde la quelques jours. Quand tu peux, tu repasses à mon bureau et je te la donne.
- D’accord chef. J’espère que tu ne crois pas aux miracles.

Bertrand est sceptique.
Mon chef sait bien que je suis passionné d’informatique, se dit-il, mais quel espoir met-il dans mon intervention ? Qu’a-t-il derrière la tête ? Il aurait pu demander à Bastien du service informatique. Ils s’entendent bien tous les deux, du moins, c’est ce qu’on m’a dit. A deux, ils vont voir tous les matchs de basket du club de la ville. Ou alors, peut-être se sont-ils brouillés ? Cela expliquerait sa demande. Je vais essayer de savoir s’ils sont toujours copains. Vraiment, je ne comprends pas.
Bon, je vais passer voir mon chef pendant la pause, je vais récupérer sa tablette quand même pour y jeter un coup d’œil. La réparation sera peut-être facile. Et comme cela, j’aurai gagné un point dans son estime.

- Chef, je passe récupérer ta tablette.
- Ah merci Bertrand de t’en occuper. Je te fais confiance. Tu vas trouver.
- Dis chef, pourquoi tu n’as pas demandé à Fabien ?
- Fabien ?
- Ben, c’est quand même un informaticien. C’est dans ses cordes ?
- Oui effectivement, mais Fabien part en déplacement pour une semaine. Si je peux retrouver ma tablette avant.
- Oups, tu me mets la pression !
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, mais je te connais. Je te l’ai dit : ne passe pas de temps dessus. Si tu ne trouves pas, j’attendrai le retour de Fabien comme tu me l’as proposé.
- Et si je n’y arrive pas ?
- Je te l’ai dit, Bertrand, c’est juste pour me dépanner.

En repartant avec la tablette de son chef, Bertrand se dit qu’il aurait dû insister sur la question en cas d’échec. Qu’en penserait son chef ? Bertrand se sait estimé par son patron, mais une déficience en-dehors de sa fonction peut-elle altérer son appréciation ? Bertrand en a peur. Régulièrement, au cours de ses trajets domicile-travail, il se pose cette question sur ses propres limites au-delà de son expertise propre. Parfois aussi dans le regard des autres, il lui semble remarquer des soupçons. Lesquels ? Jamais il n’a osé demander à ses collègues ce qu’ils lui reprochaient éventuellement, si tant est qu’ils avaient des reproches à son encontre... Mais comment le savoir ? Bertrand avait constamment ce souci de bien faire, autant par amour propre que pour les conséquences positives ou négatives que ses actions pouvaient engendrer sur sa rémunération et son avancement.
Et voilà qu’il se retrouve avec cette situation inédite pour lui : l’aide demandée par son chef en dehors de sa fonction habituelle. Même si Bertrand est assuré de lui trouver la solution, il est persuadé qu’il se retrouve en phase de test ! Depuis trois ans qu’il fonctionne avec ce chef, Bertrand n’a jamais été confronté à un tel épisode qui l’angoisse autant.
Il se rappelle son frère Patrick, l’année dernière, qui n’avait pas supporté la responsabilité de son nouveau poste. Il avait mis fin à ses jours. Toute la famille le craignait pendant trois mois, son frère ne dormait plus. Il ne comprenait pas qu’on lui ait proposé ce poste, aux contours mal définis. Les contours, il les a compris plus tard, quand il a dû s’y plonger. Et il n’a pas osé revenir en arrière, par amour propre. Il ne voulait pas montrer son erreur d’appréciation. Comment aurait-il supporté les ricanements de ses collègues après un désistement ? Et puis sa femme était trop fière de la nouvelle position de son mari... et du salaire, tout en regrettant toutes ses fins de journées tardives. Mais, disait-elle, on ne peut pas tout avoir !
Bertrand s’en veut de ne pas avoir aidé son frère, de n’avoir pas assez insisté pour opérer un retour au poste précédent. Il aurait dû l’accompagner pour l’aider à gérer ce retour à la case départ. Il serait encore là. A force, le temps aurait fait son travail. Ses enfants auraient encore le plaisir de l’embrasser tous les jours.
Et maintenant, Bertrand s’en veut de ne pas avoir les éléments pour apprécier sa propre situation. Pourtant, ce n’est pas grand-chose : juste un logiciel à récupérer. Il est probablement dans la poubelle de la tablette. Et ce sera certainement tout simple de le restaurer pour le plaisir de son chef. Mais une fausse manœuvre de sa part, et son chef sera déçu ; puis Bastien, appelé à l’aide, ne pourra pas non plus réparer cette bévue, laissant comprendre qu’une précédente manipulation aura fait capoter la restauration du logiciel. Et là, Bertrand perdra l’estime de son chef !
Mon dieu, se dit Bertrand, quelle galère ! Quelque chose de si simple, et je me fais du mouron. Mais pourquoi mon chef ne peut pas attendre le retour de Bastien ? Cela aurait été si simple !
Mon chef ne pouvait-il pas voir que j’allais mal supporter cette épée de Damoclès ? Il ne se rappelle plus le cas de mon frère ? Il devrait s’en souvenir ! Tout le monde, la direction, les chefs de service, même la presse locale, s’étaient dit « plus jamais cela ! ». Et voilà qu’on recommence !
Il sait que je suis fragile. Il sait que je ne souhaitais pas étendre mon poste au-delà de mes compétences. C’est comme s’il l’avait oublié ! Ou alors, c’est un coup monté de sa part pour me déstabiliser ! Et si c’était pour me faire démissionner ? Mais pourquoi me faire partir ? Comment je peux savoir la vérité dans tout cela ?... Il me teste, ça c’est sûr ! Au fait, Didier part en retraite dans quatre mois. A tous les coups, je suis sur la liste des remplaçants potentiels ! Il aurait dû me demander si ce poste m’intéresse au lieu de procéder en catimini !
Bertrand revient à son poste, bouleversé et décontenancé par toute ces réflexions. Il pose la tablette sur son bureau et la démarre. Effectivement, le logiciel n’y est pas. Mais il ne se sent pas apte à manipuler. Il a trop peur de faire une erreur fatale. Il l’arrête et l’emportera chez lui. Il en discutera avec sa femme pour avoir son avis sur cette situation devenue embarrassante par toutes les incertitudes apparues au fil de ses réflexions. La connaissant, elle va certainement le rassurer ; et rasséréné, il pourra se consacrer à la réparation.

Le lendemain, Bertrand commence sa journée dans le bureau de son chef : il lui remet la tablette réparée.
- Super, Bertrand ! Merci. J’en étais sûr que tu allais trouver l’astuce pour restaurer le logiciel. Je ne doutais pas de toi ! Je vais pouvoir retravailler avec. J’ai un travail perso à réaliser pour une association, et je ne peux le faire que sur la tablette. Bravo, tu m’as rendu un sacré service !
- Tu n’en fais pas trop, chef ? Tu n’as pas cherché à me tester ?
-  ???
- Tu veux me proposer un autre job ?
-  ???
- Ou tu veux ma démission ?
-  ???
- Tu savais que rien d’autre ne m’intéresse que ce que je fais, et que j’angoisse à chaque éventualité de changement !
- Ecoute, Bertrand, rien de tout cela. Je savais que tu pouvais le faire ; la preuve, tu y es arrivé. Je ne t’ai positionné sur aucun autre poste que le tien. Puis il n’y a aucune raison que tu partes de l’entreprise. Et c’est totalement personnel. Je comptais juste sur notre amitié.

Bertrand sort du bureau de son chef en pensant à son frère qu’il n’a pas su accompagner. Qui l’aidera, lui ?
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